Sécurité ou paranoïa nationale ? Comment les hommes politiques plongent l’Europe dans le despotisme

© Philippe Wojazer Source: Reuters

Frappées par le terrorisme et par la radicalisation, l’Europe, et la France, ont choisi de limiter les libertés au lieu de se poser les bonnes questions sur la responsabilité de l’Occident dans la montée de l’extrémisme, estime Catherine Shakdam.

Ancienne Mecque des droits de l'Homme et des libertés civiles, l'Europe est devenue le pire ennemi de ses propres valeurs, alors que les gouvernements exploitent et fabriquent la peur afin d'étendre leur contrôle et leur surveillance. Dans cette chute vers la paranoïa nationale, la France est en tête du peloton.

Depuis que le terrorisme a dévoilé son visage démoniaque, les démocraties du monde ont vécu dans un état d’alerte semi-permanent. Des politiciens, des autorités et parfois des intellectuels, ont averti que le choc annoncé des civilisations aurait inévitablement lieu si les chefs d’Etats échouaient à élaborer une législation contre le mal insaisissable de la radicalisation. Ainsi a commencé l’ère de la surveillance, avec son affaiblissement des libertés civiles et son islamophobie discrète - une concession nécessaire, à ce que l’on nous a dit, pour préserver notre mode de vie civilisé.

Au lieu de faire face au terrorisme, représenté par Daesh, Al-Qaïda et leurs autres «collègues» wahhabites, Paris a joué dans leur sens, en devenant leur instrument

Du Patriot Act américain adopté à la suite des attentats du 11 septembre 2001, à l'état d'urgence en France à la fin de 2015, les capitales occidentales ont périodiquement et de plus en plus durci le ton vis-à-vis de leurs populations, invoquant la sécurité nationale pour justifier, rationaliser et légitimer leurs incursions dans la vie civile, brouillant ainsi la frontière entre le pragmatisme politique et l'interventionnisme despotique. Même si rares sont ceux qui contestent qu’il faille trouver des réponses au terrorisme et à la propagation de la radicalisation, nous ne devrions pas, ce faisant, devenir ces mêmes monstres que nous voulons anéantir.

Plus tôt en février, Amnesty International et Human Rights Watch (HRW) ont reproché la France les «abus» de ses services de sécurité et une nouvelle attitude à l’égard des communautés musulmanes, sur la base du soupçon que leur foi représenterait une menace intrinsèque pour la République.

«La France, dans le cadre de l’état d'urgence actuel, a pratiqué des raids violents et discriminatoires ainsi que des détentions à domicile à l’encontre de musulmans, traumatisant et stigmatisant les personnes visées, y compris des enfants et des personnes âgées», a noté un groupe de défenseurs des droits de l’homme.

Encore une fois, tandis que les observateurs, y compris moi-même, reconnaissent sans hésitation que les gouvernements ont l’obligation de protéger la population – toute la population – les actions devraient néanmoins être mesurées, respecter rigoureusement l'esprit de la loi, ainsi que les principes qui devraient nous être les plus chers : les droits de l’Homme.

C’est là que la France a complétement raté le coche : au lieu de faire face au terrorisme, représenté par Daesh, Al-Qaïda et leurs autres «collègues» wahhabites, Paris a joué dans leur sens, en devenant leur instrument… Une autre sorte de radicalisme, peut-être, mais du terrorisme tout de même.

Les policiers ont utilisé le nouveau pouvoir de [l’état] d'urgence de manière abusive, discriminatoire et injustifiée

Comme l’observe HRW, alors qu'entre 350 et 400 personnes ont été assignées à résidence, le Pôle anti-terroriste du Parquet de Paris n’a ouvert que cinq enquêtes liées au terrorisme. «La France a la responsabilité d'assurer la sécurité publique et d'essayer de prévenir de nouvelles attaques, mais les policiers ont utilisé le nouveau pouvoir de [l’état] d'urgence de manière abusive, discriminatoire et injustifiée», selon Izza Leghtas, spécialiste de l’Europe occidentale au HRW, avant d’appeler à un arrêt immédiat des recherches sans mandat et des assignations à domicile. Cet abus a «traumatisé des familles et terni la réputation des personnes visées, en les amenant à se sentir comme des citoyens de seconde classe», a-t-il noté.

Etat fier et laïque, la France ne parvient pas à reconnaître son propre dogmatisme, son intolérance haineuse vis-à-vis de ces communautés dont elle veut qu’elles adoptent son point de vue, plutôt que de faire valoir leur droit d’exister.

C’est là que réside l’essentiel de la psychose française à l’égard des musulmans.

L'Etat ne considère pas tant les musulmans comme une menace pour la sécurité nationale en général, mais plutôt comme un défi à son essence laïque - institutionnellement méfiante à l’égard du religieux. La France considère l'Islam avec beaucoup d’antagonisme depuis une longue période et le terrorisme n’a fait qu’amplifier ces sentiments.

«Dans un contexte de montée de l'islamophobie, le gouvernement français devrait, de toute urgence, tendre la main aux musulmans et les assurer qu'ils ne font pas l’objet de suspicion en raison de leur religion ou de leur origine ethnique. La liberté, l’égalité, la fraternité ont reçu des coups significatifs dans les semaines qui ont suivi les attentats de novembre. La France devrait appliquer ces mots et restaurer leur signification», selon Leghtas du HRW.

Liberté, égalité, fraternité. Ces trois mots ont défini la riche tradition républicaine de la France. Aujourd'hui, cependant, ces concepts ont été pillés et pervertis à tel point qu'ils n’existent plus que sur le papier ; des mots vides, dépourvus de toute réalité institutionnelle.

Tant que nous ne serons pas prêts à admettre que nous avons tous une part de responsabilité dans la création et la propagation du terrorisme, nous échouerons collectivement à faire face à la radicalisation

Mais la France, direz-vous, que doit-elle faire, alors qu’elle est exposée aux dangers que représentent des militants radicaux ?

Le radicalisme et le terrorisme sont en effet des réalités que nous ne pouvons pas ignorer au nom de la démagogie démocratique. Le terrorisme est désormais l'ennemi désigné de notre époque ; pas de discussion sur ce point.

Cependant, la réponse à tous nos problèmes se trouve-t-elle dans la réduction de nos libertés ? Pour ma part, j’espère que non, si tel était le cas, cela reviendrait à admettre la défaite face à nos persécuteurs.

Comment arrête-t-on le terrorisme ?

Je fais référence à l'idéologie terroriste, le cœur de la racine de ce cancer qui s’est propagé dans la société et s’en nourrit comme une tumeur maligne.

J’aimerais faire l’observation suivante : tant que nous ne serons pas prêts à admettre que nous avons tous une part de responsabilité dans la création et la propagation du terrorisme, nous échouerons collectivement à reconnaître, à identifier et finalement à faire face à ce phénomène pernicieux qu’est la radicalisation.

Avant que vous ne vous enfuyiez en clamant votre indignation, laissez-moi détailler : vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les jeunes pouvaient être convaincus que le wahhabisme et l'interprétation déformée du Jihad qu'il propose valait la peine de sacrifier sa vie ? Est-il logique que des jeunes femmes nées et éduquées en Occident se prostituent et se soumettent aux pulsions sexuelles de combattants endurcis ?

Plutôt que de persécuter les musulmans pour leur foi, pourquoi ne pas répondre à ces questions ? Pourquoi ne pas passer quelque temps à réfléchir à la sémantique du terrorisme au lieu de mettre tous les musulmans dans le même sac que ces sociopathes odieux, dont la seule ambition est de décimer les communautés religieuses ?

Pourquoi ne pas identifier et s’occuper des catalyseurs de la terreur ayant frappé notre société, qui ont permis la diffusion du wahhabisme dans toute l'Europe : les «centres islamiques», les mosquées et les écoles que certains, comme l'Arabie Saoudite et le Qatar, ont financé avec un tel enthousiasme ?

L’Europe pourrait apprendre une chose ou deux de son voisin russe, car là-bas, les gens sont jugés en fonction de leurs actes et non de leur religion ou de leur couleur de peau

Plutôt que de faire des descentes en défonçant les portes et terroriser des citoyens âgés et handicapés, ne serait-il pas plus productif de stopper les propagateurs de la haine en rompant ces liens auxquels sont attachés nos gouvernants au nom du profit ?

Il y a un dernier point que je voudrais évoquer : si nous croyons réellement que l'égalité devant la loi est le fondement d’une démocratie qui fonctionne, pourquoi les autorités, ont-elles été si déterminées à classifier les communautés selon leurs marqueurs ethniques et religieux ?

Je dirais que l’Europe pourrait apprendre une chose ou deux de son voisin russe, car là-bas, les gens sont jugés en fonction de leurs actes et non de leur religion ou de leur couleur de peau.

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