Etat d'urgence : «Il faut arrêter de se bercer d'illusions et de se payer de mots»

Un policier armé sécurise la rue après qu’un homme a été abattu à l’extérieur du commissariat dans le 18ème arrondissement de Paris, le 7 janvier 2016© Charles Platiau Source: Reuters
Un policier armé sécurise la rue après qu’un homme a été abattu à l’extérieur du commissariat dans le 18ème arrondissement de Paris, le 7 janvier 2016

Les mesures sécuritaires sont déjà assez étendues et les étendre encore plus ne résoudra pas le problème, estime l’analyste Pierre Schweitzer.

RT France : L’Assemble nationale s’apprête à débattre la prolongation de l'état d’urgence en France. Comment cela va-t-il influencer l’évolution de la situation sécuritaire en France ?

Pierre Schweitzer : Je pense que la prolongation de l’état d’urgence ne va pas réellement améliorer la lutte contre le terrorisme, puisque pour l’instant, les premiers résultats ne sont guère encourageants. On a environ 300 assignations à résidence, plus de 3 000 perquisitions sans mandat et seulement quatre procédures ouvertes pour faits de terrorisme et une vingtaine d’autres pour apologie au terrorisme. Donc, les premiers résultats ne sont pas très probants. Et je pense que la suite ne sera pas bien meilleure. De manière générale, les terroristes ont toujours un temps d’avance en termes de communication et je pense que le gouvernement, même avec plus de moyens, ne pourra jamais nous protéger totalement contre le terrorisme.

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RT France : L'état d’urgence est l’une des mesures adoptées pour protéger la population après les attentats du 13 novembre. Si cette mesure ne fonctionne pas, alors comment assurer la sécurité ?

P.S. : C’est une question délicate, évidemment. Je pense que, d’une manière générale, si le pays allait mieux, c’est-à-dire, si le chômage était moins fort, si le sentiment de discrimination peut-être de certaines populations, était moins élevé, si l’éducation fonctionnait mieux aussi, s’il y avaient moins d’échecs scolaires et si les jeunes étaient tous orientés vers un métier qui leur correspond et bien, probablement, que moins de jeunes seraient tentés par cette aventure, puisqu’ils considèrent ça comme une aventure, d’aller en Syrie et de combattre aux côtés de Daesh.

Mais, je pense que les mesures sécuritaires sont déjà assez étendues et les étendre encore plus ne résoudra pas le problème. Maintenant, si la question est : est-ce que le terrorisme peut-être totalement éradiqué par des mesures, quelles qu’elles soient, je pense que cela ne sera pas le cas, malheureusement, il faut arrêter de se bercer d'illusions et de se payer de mots.

Nous avons un très mauvais mélange entre la situation sécuritaire et la situation économique

RT France : Les Français sont de plus en plus critiques envers l’efficacité de l’état d'urgence, certains commencent à se protéger eux-mêmes. Comment peut-on éviter les dérives ?

P.S. : Evidemment, en tant que libéral, je ne considère pas que ça soit une mauvaise chose que les citoyens veuillent se protéger eux-mêmes, puisque je pense que de toute façon, une protection individuelle en complément de la protection de l’Etat peut s’avérer efficace. Et, on peut imaginer que lors des attentats du Bataclan ou même des attenants de Charlie Hebdo, ne serait-ce qu’un petit nombre de citoyens armés, s’ils avaient le droit de se défendre lors d’attaques terroristes, cela pourrait être bien plus efficace, que des coups de téléphone, des mesures pour limiter la circulation, des mises résidence surveillée etc. Donc, je ne pense pas que ça soit une mauvaise chose que les citoyens veuillent se protéger.

D’autre part, je pense que si, en parallèle de la situation sécuritaire, la situation de l’emploi était meilleure, si l’ambiance au sein de l’éducation nationale était meilleure, je pense que les accusations envers les minorités, et notamment, la minorité arabo-musulmane, les tensions, seraient probablement moins fortes. Alors que là, on a un très mauvais mélange entre la situation sécuritaire et la situation économique ; sans parler de la mauvaise image que peuvent renvoyer certaines minorités et de la complaisance que certains peuvent afficher pour Daesh, ce qui, évidemment, ne facilite pas la communication entre les différentes communautés de citoyens.

Nous sommes peut-être entrés dans une société qui est prête à sacrifier une partie de ses libertés

RT France : Quand faudrait-il abroger l’état d’urgence  ?

P.S. :Je pense que le délai de quelques mois de prolongation de l’état d’urgence est déjà critiqué par certaines organisations, mais c’est encore justifiable, c’est encore acceptable, nous sommes encore sous le coup de l’émotion des attentats. Ceci dit, la meilleure solution pour le gouvernement, ce serait d’inclure de façon permanente dans la Constitution une certaine partie des possibilités conférées par l’état d’urgence. Et le gouvernement y travaille actuellement. Ce qui permettrait de ne plus avoir légalement un état d’urgence, mais en réalité, de disposer des mêmes pouvoirs que ceux qu’il confère. C’est ce que voudrait une partie du gouvernement en tout cas, et sûrement, Manuel Valls, qui a dit que l’état d’urgence pouvait durer jusqu’à l’éradication complète de Daesh ce qui, comme on le sait, pourrait prendre peut-être quelques mois, peut-être quelques années, peut-être quelques décennies, personne ne peut le dire actuellement. Donc, faire de telles déclarations est totalement irresponsable.

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RT France : Serait-il possible que l’état d'urgence s’inscrive définitivement dans la vie des Français ?

P.S. : Malheureusement, c’est une possibilité. Peut-être que les limitations vont perdurer assez longtemps, peut-être qu’en ce début de XXIème siècle, nous sommes entrés dans une société qui est prête à sacrifier une partie des libertés qu’elle a revendiquées à grand cri sur la fin du XXème siècle pour un supplément de sécurité. Maintenant, nous verrons avec le temps, si ce supplément de sécurité est réel, et si nous ne souffrons pas plus que prévu de l’abandon d’une part de nos libertés, moi c’est personnellement ce que je redoute.

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