La maire de Molenbeek: on a fermé les yeux pendant trop longtemps sur les problèmes des migrants

© Yves Herman Source: Reuters

Une commune de Bruxelles juste à quelques kilomètres des institutions gouvernementales européennes est devenue un terrain fertile pour le terrorisme. Comment cela s’est passé explique la maire de Molenbeek Françoise Schepmans dans une interview à RT.

Sophie Chevarnadze (S.C.) : Molenbeek a été qualifié de foyer terroriste, de berceau du radicalisme, de cœur du djihadisme en Europe et a obtenu sa réputation notoire au cours des derniers mois. L’Europe doit-elle craindre votre petite ville ?

Françoise Schepmans (F.S.) : Bien sûr que non ! Molenbeek est une grande municipalité avec environ 100 000 habitants et l’une des circonscriptions administratives de Bruxelles, la capitale de la Belgique et de l’Europe. Il y a plusieurs quartiers dans cette commune qui la rende très diverse. C’est vrai qu’au cours de ces derniers mois, on a pointé Molenbeek du doigt parce que certains individus qui ont habité ici ont été impliqués directement dans les missions terroristes. C’est un fait. Mais cela ne fait référence qu’à une petite minorité habitant dans ce quartier de la ville.

S.C. : Vous avez dit que vous aviez reçu une liste de personnes suspectées de terrorisme habitant dans votre ville avant les attentats de Paris en novembre dernier. Certains d’entre eux se sont révélés plus tard être impliqués dans ces attentats. Vous sentez-vous responsable de les avoir laissés partir ?

F.S : Non, absolument pas ! Moi comme maire, en Belgique, nous avons autorité administrative, nous n’avons pas d’autorité judiciaire, nous n’avons pas d’autorité de police. Nous avons uniquement la possibilité de faire des enquêtes de proximité.
Alors, c’est vrai que c’est important pour nous, les maires des communes concernées par le dhihadisme de connaître les individus qui étaient suspectés d’être des radicaux, suspectés d’être en Syrie, d’être importance pour la Syrie, d’être des prédicateurs. Mais nous n’avions pas la possibilité de mener des interpellations, de mener des perquisitions. Ça, c’est véritablement, au niveau de l’état fédéral que ces actions doivent être menées. Mais nous avons néanmoins procédé à des radiations des personnes qui n’étaient plus sur le territoire de la commune. Nous avons fait des enquêtes de proximité avec nos policiers pour savoir quel était l’environnement de ces personnes et nous avons transmis toutes ces informations à l’état.

S.C. : Alors, pour vous, c’était la responsabilité de la police fédérale, étiez-vous au courant de la situation ? Avez-vous demandé de l’aide ? Ce que j’essaie de savoir, c’est si vous vous sentez impuissants pour faire quelque chose si les autorités fédérales ne sont pas impliquées ?

F.S: Moi, je pense vraiment qu’il faut une collaboration, une coordination entre le niveau local et entre les communes, mais aussi entre les communes, les régions et le fédéral pour véritablement assurer un plan de lutte qui soit efficace. Donc, nous, au niveau local, nous avons demandé d’avoir un soutien avec plus de sécurité, plus de policiers, qui sont mis en disposition des autorités locales, qui sont mis en disposition des villes pour pouvoir faire ce travail de proximité, pour véritablement pouvoir cerner les habitants qui ont des activités illicites. Nous considérons qu’il y a vraiment un lien étroit entre la délinquance, c’est-à-dire le trafic d’armes, le trafic de stupéfiants, les faux papiers et le radicalisme qui est devenu donc du terrorisme. Il faut véritablement que la police soit plus présente. Ces forces de police doivent être mises à disposition par l’état fédéral. Il faut véritablement décrypter les activités, notamment des lieux illégaux, des organisations religieuses, des cafés, des ASBLs, des associations pour voir quelles sont leurs activités derrière ces lieux. Il faut faire la prévention, notamment par rapport à la jeunesse, parce que les jeunes pourront se radicaliser dans le futur. Il faut travailler dès le départ.

S.C. : Le ministre belge de l’Intérieur Jan Jambon a déclaré que les autorités «ne contrôlaient pas la situation à Molenbeek» laissant entendre que la Belgique devait «nettoyer» le quartier. Quels sont les efforts mis en œuvre par les autorités ? Est-ce que quelque chose a changé ?

F.S. : Le ministre de l’Intérieur Jan Jambon a annoncé d’ailleurs très rapidement après les attentats de Paris qu’il fallait prendre des mesures fortes pour Molenbeek. Il a même parlé de nettoyage. Mais au-delà de cette formule, si le fédéral peut soutenir les communes dans la lutte contre le radicalisme, moi, je dis, tant mieux. Moi, comme bourgmestre de Molenbeek, j’attends les mesures fortes qui viendront de l’état fédéral. Notamment, j’attends renfort de police en soutien financier par rapport aux actions que nous pouvons mener. Ce n’est pas des communes qui ont suffisamment de moyens que pour pouvoir mener toutes seules une politique efficace de lutte contre le terrorisme et le radicalisme.

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S.C. : Comment pouvez-vous expliquer que le radicalisme islamiste ait prospéré juste à quelques kilomètres des institutions gouvernementales à Bruxelles ? Comment est-ce possible ? Pourquoi est-il si facile pour les djihadistes de se cacher à Molenbeek ?

F.S. : Ça s’explique par plusieurs raisons. Il faut savoir qu’à Molenebeek, comme j’ai dit c’est une grande commune avec 100 milles habitants, il y a un quartier où il y a une forte concentration de musulmans, une forte concentration des personnes qui viennent du Maroc. On voit qu’ils sont des djihadistes, ils sont tous d’origine marocaine. Je pense que pendant des années, cette population a vécu entre elle. Il y a eu des influences notamment religieuses qui venaient non pas du Maroc, qui venaient de l’Orient, le wahhabisme ou le salafisme qui ont eu nécessairement des connections dans ce quartier, puisqu’on voit déjà que le fondamentalisme existait au début des années 2000s, qui a eu des liens avec l’assassinat du commandant Massoud, qui a eu le cheikh Al Bassam, qui a eu les attentats de Madrid. Il y a vraiment une poche de fondamentalisme qui existe dans cette commune depuis des années. On aurait dû mieux se veiller évidemment ce mouvement fondamentaliste. Mais ça, je le répète, c’est un travail qui doit être réalisé par la sûreté d’état, par les renseignements, par la police fédérale et le parquet. Et ce n’est pas au niveau local qu’on a la main pour contrôler les messages qui se donnent dans certains lieux par des prédicateurs. Cela a commencé dans les années 2000s.

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S.C.: En parlant sur la lutte contre le radicalisme, vous avez juste prouvé que les autorités étaient très prudents, avaient peur d’être qualifiés de racistes. C’est pourquoi des politiciens belges n’ont pas voulu évoquer le problème de radicalisation à Molenbeek auparavant ?

F.S. : Je pense que l’erreur qui a été faite à Molenbeek et dans d’autres communes dans le passé, c’est de ne pas avoir compris qu’on doit être tolérant, mais on doit aussi avoir des exigences. Et pendant trop longtemps à Molenbeek, on n’avait pas d’exigences, et on considérait la concentration, le ghetto qui s’est constitué comme le laboratoire. On disait que c’est un laboratoire multiculturel, social que ces gens vivaient entre eux sans poser pas de problèmes du moment qu’on leur donne un appartement. Tout le monde était d’accord. Je pense qu’on n’a pas eu suffisamment d’exigences, de volonté d’émanciper les nouveaux arrivants, de faire en sorte que ce soit des citoyens à part entière dans la société d’accueil. On a fermé les yeux pendant trop longtemps. Et on a des responsabilités par rapport à ça, surtout les responsables politiques précédents et aussi des intellectuels, des responsables économiques, sociaux qui n’ont pas non plus eu un message fort par rapport à ce problème.

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