Mobilisations contre la réforme du code du travail : le gouvernement joue-t-il son quinquennat ?

Mobilisations contre la réforme du code du travail : le gouvernement joue-t-il son quinquennat ?© CHRISTIAN HARTMANN / POOL Source: AFP
Emmanuel Macron et son gouvernement lors du conseil des ministres du 28 août 2017.

Si la loi El Khomri a ébranlé la popularité et les chances électorales du précédent gouvernement, que risque le nouveau ? L'historien Stéphane Sirot revient sur les enjeux de ce mois de septembre, pour Emmanuel Macron comme pour l'opposition.

RT France : Le long mouvement de contestation contre la loi travail au printemps 2016 a-t-il, selon vous, entraîné la chute de popularité du précédent gouvernement, notamment de Manuel Valls et Myriam El Khomri, ainsi que leur échec à la primaire ?

Stéphane Sirot (S. S.) : On peut dire que cette chute de popularité était déjà bien entamée. Mais effectivement, cela ne pouvait qu'ajouter à leur impopularité. Cela a notamment été le cas dans ce qu'il pouvait rester de bonnes opinions du côté des électeurs de gauche, dans la mesure où il s'agissait de questions sociales, soit des marqueurs importants pour l'électorat de gauche. Ce mouvement social au printemps 2016 a forcément eu un impact supplémentaire, notamment du côté de l'opinion publique qui pouvait encore hésiter en vues des échéances électorales pour un candidat de gauche – ou du moins pour un candidat socialiste.

On remarque souvent dans l'Histoire que les mouvements sociaux ont un impact politique, tant à gauche qu'à droite. Il y a de nombreux exemples. On peut penser que le mouvement contre la réforme des retraites de Nicolas Sarkozy en 2010 a été un coup supplémentaire, qui a en partie ruiné sa réélection en 2012. De même, quand il y a eu ces fameux mouvements sociaux en octobre-novembre 1995 contre ce qu'on appelait le plan Juppé de réforme de la sécurité sociale et des régimes spéciaux de retraites. Un an et demi après, au printemps 1997, Jacques Chirac a dissous l'Assemblée et a subi une défaite cinglante. Evidemment, ces mouvements n'ont pas engendré à eux seuls leurs défaites, mais ils ont incontestablement joué dans ce sens.

Si problème il y a sur cette question de la réforme du Code du travail, ce n'est pas forcément de bon augure pour la suite des réformes en préparation

RT France : Emmanuel Macron et son gouvernement doivent-ils s'attendre à connaître le même sort avec leurs ordonnances visant à réformer le Code du travail et les mobilisations déjà prévues pour les 12 et 23 septembre ?

S. S. : Il n'y a pas d'élections à venir – si ce n'est les sénatoriales, mais leur mode de scrutin est très particulier [seuls les élus votent]. Ainsi, du point du vue électoral, la mobilisation n'aura pas forcément le même impact. De plus, l'électorat de Macron est moins ciblé que celui de certains de ses prédécesseurs. Les mouvements sociaux qu'ont connus François Hollande et Manuel Valls, c'était en quelque sorte la gauche contre la gauche. Il ne pouvait qu'y avoir un fort impact sur leur électorat traditionnel. L'électorat d'Emmanuel Macron est beaucoup plus varié et est globalement plus du centre, du centre droit et de droite, que de gauche – du moins celui du premier tour. En termes purement électoraux, ce n'est pas forcément le même sort que ses prédécesseurs qui lui sera réservé.

Néanmoins, il peut y avoir un impact en terme d'opinion publique et de satisfaction vis-a-vis de l'action du gouvernement et du président de la République, qui sont déjà entachés par de mauvais sondages. On voit bien que le pouvoir en place essaie de redorer son blason au travers de toute une salve de réformes. L'enjeu autour de ce qu'il va se passer ce mois-ci est très important. Si ces ordonnances parviennent à s'imposer sans un mouvement social aussi long et aussi fort que celui de l'année dernière, cela offrira une éclaircie au pouvoir politique. Si, au contraire, c'est l'inverse qui se produit, cela peut s’avérer très gênant pour lui, car nous sommes en tout début de quinquennat et que toute une série d'autres réformes s'annoncent dans la foulée de celle-ci, notamment des réformes sociales comme celle de l'Unédic ou des retraites.

Si problème il y a sur cette question de la réforme du Code du travail, ce n'est pas forcément de bon augure pour la suite des réformes en préparation, notamment sur le plan social. Le moment s'avère important pour le gouvernement. C'est l'une des raisons pour lesquelles on voit se développer cette sorte de double mobilisation. On a d'un côté une mobilisation syndicale, traditionnelle, menée par la CGT, et de l'autre une mobilisation politique qui se déporte dans la rue, en l’occurrence celle de Jean-Luc Mélenchon et de La France insoumise. C'est une donnée qui n'existait pas en 2016 et qui va être intéressante à observer, car c'est quelque chose qui peut engendrer une dynamique qui pourrait être problématique pour le pouvoir.

L'enjeu sera de voir comment les deux mouvements parallèles de la CGT et de La France insoumise parviendront à s'articuler et à se coordonner. Il est assez évident que si l'un reste séparé de l'autre, ils vont s'annuler mutuellement

RT France : La manifestation du 23 septembre a la particularité d'avoir lieu un samedi et non pas un jour de semaine. Cela pourrait permettre aux salariés du privé, souvent absents de ce genre de rassemblement, de se joindre à la mobilisation. Cette donnée pourrait-elle selon vous être cruciale pour la suite de ce mouvement social ?

S.S. : Mesurer l'impact de chacune de ces journées de mobilisation est forcément un indicateur intéressant. Il le sera aussi de voir si, le 23 septembre, La France insoumise arrivera à faire descendre dans la rue un panel plus large et, en quelque sorte, plus représentatif de la société. Ce qui va également être captivant, c'est d'observer comment ces deux mouvements, qui apparaissent aujourd'hui assez séparés l'un de l'autre, vont interagir.

Il y a eu la rencontre du 6 septembre entre Jean-Luc Mélenchon et Philippe Martinez mais, pour le moment, on voit bien que la CGT prend un certain recul vis-à-vis des actions de La France insoumise. L'enjeu, à mon sens, sera de voir comment ces deux mouvements parallèles parviendront à s'articuler et à se coordonner. Il est assez évident – c’est presque mathématique – que si l'un reste séparé de l'autre, ils vont s'annuler mutuellement. C’est une carte sur laquelle cherche à s'appuyer le gouvernement, à l'image de ce propos prêté à Emmanuel Macron selon lequel la CGT serait son meilleur allié face à La France insoumise. Toute la question est là : ces deux mouvements restant séparés vont-ils se neutraliser ou parviendront-ils à se coordonner et à faire en sorte que l'un dynamise l'autre ? Si la manifestation du 23 est puissante et plus large, elle pourra nourrir d'autres journées d'action initiées par la CGT et les autres organisations syndicales mobilisées. Une dynamique peut se créer, mais elle reste encore à démontrer.

Les mouvements sociaux sont souvent nourris et même dynamisés par ce qu'il se passe sur les réseaux sociaux

Il y a un autre élément, dont on parle peu mais qui me paraît crucial : l'impact d'internet et des réseaux sociaux. Les mouvements sociaux sont souvent nourris et même dynamisés par ce qu'il se passe sur les réseaux sociaux. Il était frappant l'année dernière de voir que les organisations constituées, qu'elles soient politiques ou syndicales, ont été en quelque sorte prises de vitesse par la mobilisation venant des réseaux sociaux, notamment au travers de cette fameuse pétition contre la loi travail. Je pense que ce sera un élément à suivre dans cette éventuelle dynamique de mobilisation. D'autant plus que La France insoumise est assez active sur internet et les réseaux sociaux. Ces derniers s’avèrent aussi être un vecteur qui nourrit plus facilement la mobilisation de catégories de population moins organisées et plus jeunes. On sait bien que la mobilisation de la jeunesse et des étudiants représente un élément fort dans une dynamique de mouvement social. Va-t-il se passer quelque chose sur les réseaux sociaux qui pourrait jouer dans la dynamique des mobilisations et dans l'articulation éventuelle entre mouvement syndical et mouvement politique ? Cela jouera sur l'ampleur et la durée possibles de ces mobilisations.

Via les réseaux sociaux, un public peut très rapidement et brusquement se mobiliser, quasiment spontanément, pour une cause et tout aussi vite passer à autre chose et ne pas se mobiliser sur une autre qui peut paraître relativement proche

RT France : A l'heure où le taux de syndicalisation des salariés français tourne autour de 11% et que Force ouvrière comme la CFDT ont décidé de ne pas appeler à manifester, est-on en train de voir une mutation dans l'origine des mouvements sociaux, moins syndicale et plus citoyenne, via justement les réseaux sociaux ?

S. S. : On le voit depuis quelques années, un peu partout dans le monde. On a beaucoup parlé de la façon dont les réseaux sociaux pouvaient engendrer du mouvement social au moment des printemps arabes. On observe aujourd'hui ce phénomène en France aussi. Il se trouve néanmoins que ces dynamiques-là peuvent être à la fois puissantes et fragiles. Elles peuvent se produire à un moment donné sans assurer leur réédition ou pérennité car elles réunissent un public assez volatile. C’est-à-dire un public qui peut très rapidement et brusquement se mobiliser, quasiment spontanément, pour une cause ponctuelle et tout aussi vite passer à autre chose et ne pas se mobiliser sur une autre qui peut paraître relativement proche, comme c’est le cas avec les ordonnances actuelles qui, quand on les regarde de près, ressemblent étrangement à ce qui s'est passé l'année dernière. 

Les organisations structurées ont la force d'être en capacité, puisqu'elles agissent dans la durée, d'appeler à des manifestations de manière régulière, mais elles sont aujourd'hui tellement affaiblies qu'elles ont du mal à créer une dynamique à elles seules. Les réseaux sociaux, eux, peuvent créer cette dynamique. Ils sont devenus aujourd'hui un appoint, si ce n'est nécessaire, au moins très utile pour les organisations structurées comme le sont les syndicats. Ils touchent notamment des publics qui ne sont pas les leurs, avec qui ils ont du mal à se coordonner. Je parlais tout à l'heure de la jeunesse. Les jeunes aujourd'hui sont très peu syndiqués, c'est même la catégorie la moins syndiquée du pays. On a vu l'année dernière que si quelques liens s'étaient tissés entre la CGT et Nuit debout, ils sont restés globalement assez ténus et ponctuels. Leurs actions s'étaient tenues principalement en parallèle les unes des autres.  

Ce mois de septembre sera un test intéressant pour analyser si les réseaux sociaux et les actions du type de Nuit debout peuvent avoir un impact durable

On va voir dans les jours et semaines qui viennent si, justement, ce qui s'est passé il y a 18 mois sur les réseaux sociaux et au travers de Nuit debout a laissé des traces dans les esprits. Est-ce que cela a contribué à la politisation et – pour reprendre le terme universitaire classique – à la conscientisation de la partie de la population qui s'est mobilisée à ce moment-là ? Ou tout cela n'a-t-il été qu'un feu de paille ? Si ce n'est pas un feu de paille et si ce n'est pas éphémère, cela veut dire que les mobilisations de l'année dernière ont pu contribuer à faire prendre conscience à une partie de la population des enjeux économiques et sociaux actuels. Si cette prise de conscience existe, elle ne peut qu'être durable et se retrouver dans des mobilisations comme celles que certains cherchent à développer aujourd'hui. Ce mois de septembre sera un test intéressant pour analyser si les réseaux sociaux et les actions du type de Nuit debout peuvent avoir un impact durable.  

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