Jacques Sapir est directeur d’Études à l’ École des Hautes Études en Sciences Sociales, dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS), le groupe de recherche IRSES à la FMSH

Lutte contre la loi El Khomri et souveraineté

Source: Reuters

La crise sociale que traverse la France actuellement est non seulement la plus grave en plus de 20 ans mais également la première contre les règles imposées par l'Union européenne. Jacques Sapir en analyse les tenants et les aboutissants.

La France traverse actuellement la plus grave crise sociale depuis 1995 et le mouvement social contre les réformes d’Alain Juppé, le premier ministre de l’époque. Pourtant, ce mouvement n’est pas la simple réédition de celui de 1995. Il constitue, dans les faits et même si une partie des acteurs n’en a pas encore une claire conscience, le premier mouvement social contre l’Union européenne et les règles qu’elle impose. Il était évident que cela se produirait à un moment ou à un autre. Yannis Varoufakis l’avait annoncé dès juillet 2015. Parlant de ce que voulait le Ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, il avait fait une référence très précise à la France : « Et il (i.e. Schäuble) me dit explicitement qu’un GREXIT, une sortie de la Grèce, allait lui donner assez de pouvoir de négociation, avec suffisamment de pouvoir de terreur, dans le but d’imposer à la France ce à quoi Paris résistait. Et de quoi était-il question ? Du transfert du pouvoir de décision budgétaire de Paris à Bruxelles». Autrement dit, le plan mis en place par Schäuble au début de l’été 2015 ne visait pas prioritairement la Grèce. Il avait comme objectif, à travers la Grèce, d’aboutir à une capitulation totale de la France qui devrait accepter le transfert de la totalité de son pouvoir de décision budgétaire mais aussi démanteler ses règles sociales pour complaire à une puissance étrangère. Autrement dit, c’est bien la mise en tutelle de la France que visait Schäuble à travers sa position sur la Grèce. Il faut en avoir conscience.

La France traverse actuellement la plus grave crise sociale depuis 1995

De fait, la question de la souveraineté nationale est directement posée par le mouvement social actuel. Le soutien, certes modéré, à ce mouvement de Marine le Pen est un signe important du statut politique de ce dernier.

 

L’obstination de Valls

Le Premier-ministre, néanmoins, ne veut rien céder. Il se déchaîne même, et le gouvernement et la presse aux ordres avec lui, contre la CGT. Or, la CGT n’est pas la seule dans ce mouvement, ce que l’on oublie un peut vite. La présence de FO, de SUD et de syndicats catégoriels y est importante. En témoigne l’image de Martinez (CGT) et de Mailly (FO) au coude à coude dans la manifestation de jeudi 26. Il y a donc un mensonge (un de plus) et le mensonge a ici son importance. On cherche à réactiver le réflexe anti-communiste. Mais ce temps est bien loin, trop loin.

Le discours [de] Manuel Valls est en contradiction complète avec celui qu’il tenait en 2010, lors des manifestations et des blocages de raffineries au moment de la loi Fillon

Le Premier ministre et la presse aux ordres qualifient les grèves qui touchent les raffineries de «terrorisme social». C’est insultant pour les victimes du terrorisme à travers le monde. De cela, le Premier ministre n’a cure. Mais il y a plus. Le discours tenu aujourd’hui par Manuel Valls est en contradiction complète avec celui qu’il tenait en 2010, lors des manifestations et des blocages de raffineries au moment de la loi Fillon. Vérité dans l’opposition, erreur dans la majorité…En fait, c’est bien une pratique schizophrénique du discours de la part du Premier ministre que l’on constate. Et la schizophrénie, cela se soigne…

[C'est] le premier mouvement social contre l’Union européenne et les règles qu’elle impose

Ce qui est grave aujourd’hui est que ce gouvernement, par sa pratique – comme la gestion exclusivement policière du mouvement ou l’usage abusif de l’article 49-3 pour faire passer la loi «El Khomri» – ou par son langage installe un climat de guerre civile en France. Les blessures graves infligées à des manifestants, avec deux lycéens qui ont perdu un œil du fait de tirs tendus au flashball, ou l’inqualifiable attaque d’un véhicule de police qui aurait pu faire deux victimes, en témoignent. Cela faisait près de trente ans que l’on n’avait pas connu un tel niveau de violence. Ce qui est encore plus grave est que le gouvernement le fait, ou l’autorise, car on comprend bien que les policiers n’agissent pas sans ordres, alors que nous vivons, du moins en théorie, dans l’état d'urgence. Ce comportement est parfaitement irresponsable. Il constitue aujourd’hui une menace réelle pour la paix civile.

Cela faisait près de trente ans que l’on n’avait pas connu un tel niveau de violence

Il faut donc comprendre les raisons de cette obstination. Elle procède du choix indéfectible pour l’Euro, choix qui est tout d’abord celui de François Hollande, mais qui est devenu aussi celui de Manuel Valls. Ce choix était clair depuis le début du quinquennat. Il s’était matérialisé dans le choix de faire ratifier le TSCG négocié par Nicolas Sarkozy. Il était clair que ceci indiquait que ce gouvernement et ce Président affronteraient un jour ou l’autre le pays. Car, François Hollande n’est pas simplement souvent inadéquat et même ridicule. Il représente aujourd’hui les intérêts de l’UE contre les travailleurs français. De ce point de vue Jean-Luc Mélenchon a eu entièrement raison de rappeler, jeudi soir à l’émission Des paroles et des actes que les Etats sont les seuls à pouvoir nous protéger de l’UE.

[François Hollande]représente aujourd’hui les intérêts de l’UE contre les travailleurs français

Le rôle de l’UE et de l’Euro

C’est une vérité, qui est assurément niée par ce gouvernement, mais qui aujourd’hui est largement révélée par de multiples déclarations de dirigeants de l’UE. La loi El Khomri nous est imposée par Bruxelles. De fait, cette loi est la stricte application de la «stratégie de Lisbonne» et des «Grandes Orientations de Politique Économique» qui sont élaborées par la direction générale des affaires économiques de la Commission européenne. Coralie Delaume, dans un excellent article publié dans Le Figaro l’établit de manière indubitable. De fait, les GOPE, dont l’existence est posée par les traités, et le «Programme national de réformes» prescrivent à de nombreux pays et depuis longtemps le malthusianisme budgétaire et la modération salariale. On mesure mal à quel point l’UE mais aussi l’Eurogroupe, imposent leur propre mode de gouvernance et un cadre disciplinaire d‘acier.

C’est pour cela que le gouvernement y tient tant et qu’il ne veut, ni ne peut, revenir sur sa décision. C’est pour cela que tant Manuel Valls que François Hollande font assaut de fermeté. Mais cette caractéristique, qui serait admirable dans d‘autres circonstances devient ici odieuse quant il s’agit d’imposer à un peuple des mesures décidées hors de la souveraineté nationale. Ce faisant, Manuel Valls et François Hollande se font les agents de l’étranger.

La première conséquence de la perte de souveraineté est bien la mise à contribution des victimes

Nous sommes donc en quelque sorte «rançonnés», ou soumis à un tribut par l’Union européenne, ce qui est logique car nous ne sommes plus souverains. Et l’on sait que la première conséquence de la perte de souveraineté est bien la mise à contribution des victimes. On le constate aujourd’hui de manière claire en Grèce. D’ailleurs le commissaire européen, Pierre Moscovici, insiste bien sur la nécessité d’un point de vue européen que cette loi soit votée.

Il est donc intégré le fait que la France ne pouvant plus dévaluer, elle ne peut rétablir sa compétitivité que dans une course au «moins disant/moins coûtant» salarial. Il faut donc faire baisser les salaires et les différentes prestations. Au-delà, il faut rétablir le cadre draconien de la «discipline de fabrique». C’est bien ce qui s’exprime dans la volonté de ramener toute négociation au strict cadre des «accords d’entreprise» et ceci au détriment des accords de branches ou des accords nationaux. Le résultat de ce changement constitue bien un affaiblissement dramatique du rapport de force des salariés face aux patrons. C’est la philosophie profonde de cette loi, toute entière contenue dans son article 2, qui induit un renversement total des normes dans le Code du Travail. Le débat sur Radio-Sputnik dans mon émission Les Chroniques de Jacques Sapir entre l’avocat en droit du travail David Van Der Vlist et l’économiste Bruno Amable, en témoigne.

Jamais nous n’entendrons un mot sur les méthodes et les pratiques des patrons et des partisans de cette loi car il y aurait beaucoup à dire

De la violence dans les rapports sociaux

Ceci nous entraîne à revenir sur les «méthodes» employées par les opposants à cette loi. On sait que ce sujet excite beaucoup les journalistes, et David Pujadas l’a bien montré dans Des Paroles et des Actes du jeudi 26. Mais, jamais nous n’entendrons un mot sur les méthodes et les pratiques des patrons et des partisans de cette loi. Car il y aurait beaucoup à dire, de l’usage du 49-3 au licenciement d’Aude Lancelin en raison de son soutien au mouvement social. Alors, oui, revenons à la question des grèves et des blocages actuels. Il y a conflit, cela est évident pour tout le monde. Ce conflit oppose le gouvernement, soutenu par une large partie de la «classe politique» de «gauche» comme de droite et la quasi-totalité des éditorialistes, à une large majorité de la population, les sondages donnant de 70% à 74% d‘opposants à cette loi. Ce qui n’est pas sans nous rappeler une autre situation de ce type, le référendum sur le projet de traité constitutionnel de 2005. Le gouvernement privé de majorité, s’est décidé à engager l’article 49-3, ce qui n’est qu’un détournement éhonté de procédure. Dans ces conditions, le recours à des formes de luttes plus violentes est une légitime défense sociale, contre des mesures contenues dans une loi qui ont été imposées de l’étranger et au mépris des règles de la démocratie. Cette légitime défense sociale est donc profondément légitime.

Elle vise à créer un rapport de force. Rapport de force, voilà bien le mot qui fâche, mais qui néanmoins s’impose car, et contrairement à ce que pense Emmanuelle Cosse, nous ne vivons pas dans un monde de bisounours. Il n’est de bonne négociation qu’avec un rapport de force construit et, bien souvent, pour qu’il en soit ainsi il faut faire intervenir des agents extérieurs à la négociation.

Le recours à des formes de luttes plus violentes est une légitime défense sociale, contre des mesures imposées de l’étranger et au mépris des règles de la démocratie

Nécessaire cohérence

Il y a donc beaucoup d’hypocrisie dans les condamnations des blocages par ces députés d’opposition souverainistes qui sont pourtant les premiers à s’indigner, et à juste raison, contre les mesures européennes et contre la perte de souveraineté qu’elles entraînent, mais qui ont un haut-le-cœur quand des travailleurs passent concrètement à l’action contre ces mesures. Ils se trompent de combat. Le mouvement contre la loi El Khomri est un mouvement pour la souveraineté, contre l’UE et contre l’Euro. La cohérence minimale que l’on doit exiger de TOUS les souverainistes est qu’il le soutienne, et ce quelques soient les restrictions qu’ils peuvent avoir contre certaines des méthodes utilisées.

La France est aujourd’hui menacée par l’entêtement d’un gouvernement qui n’est plus que le fondé de pouvoir d’une puissance étrangère et qui, pour ne pas déplaire à ses véritables maîtres est prêt à plonger le pays dans la guerre civile et par le manque de cohérence de certains souverainistes. Car, et il faut le répéter encore et encore, nos adversaires, ceux de Bruxelles et de Francfort, ceux qui cherchent à imposer en France ce qu’ils ont déjà imposé en Grèce, en Espagne et en Italie, eux, sont cohérents.

Source : russeurope.hypotheses.org

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