Nuit debout : un «simulacre de révolution»

Rassemblement de Nuit Debout à la place de la République Source: Reuters
Rassemblement de Nuit Debout à la place de la République

Les manifestations contre la loi travail ne vont déboucher sur rien et ne ressemblent qu’à une kermesse, estime le politologue de Sciences Po Bordeaux Jean Petaux.

RT : Quelles perspectives voyez-vous pour le mouvement «Nuit debout» ?

Jean Petaux : C’est toujours très difficile de faire des pronostics ou des prévisions. Mais mon analyse est que ce genre de mouvements est destiné à s’essouffler. Cela va déjà très vite déboucher sur une impasse donc je ne vois pas du tout de transformation, de passage à des dimensions politiques classiques. Je crois que c’est quelque chose de très éphémère.

Ce genre de mouvements est destiné à s’essouffler

RT : Selon vous, ce mouvement a-t-il eu pour l’heure le moindre impact politique ?

J.P. : Rien du tout. Strictement rien. Vraiment rien. Je crois d’ailleurs beaucoup à une «mise en intrigue», pour reprendre les propos d’un philosophe français aujourd’hui décédé, Paul Ricœur. En fait, il y a eu la création d’un récit autour de cette sorte de mobilisation spontanée. Ce n’est pas du tout la première fois que cela arrive en Europe, évidemment. On a en tête le mouvement des Indignados en Espagne. Alors, là, on peut dire que les Indignados ont eu un débouché politique avec Podemos. Mais la situation française n’est pas du tout comparable. Et puis il y a aussi eu, à New York, Occupy Wall Street et en France on a déjà eu de telles mobilisations, en dehors des partis politiques. Il y a sept ou huit ans, il y a eu une mobilisation autour du logement. Elle s’appelait «Les Enfants de Don Quichotte». Il y a eu autour d’un acteur, Augustin Legrand, une mobilisation de ce mouvement dans toute la France. Il y a eu des mal logés installés dans des villages de tentes, à peu près au moment de Noël. Ça a duré à peu près trois semaines. Et ça n’a débouché sur rien parce que la particularité de ces mouvements, de ces situations, est qu’elles sont en dehors des institutions. Et pour qu’une demande soit intégrée par un système politique, il faut qu’elle soit relayée au sein des institutions. Or, ces mouvements revendicatifs, ce qu’on appelle les nouveaux mouvements sociaux, se situent justement contre les institutions.

Il n’y a pas d’axe directeur à la protestation

RT : Vous avez évoqué le mouvement «Occupy Wall Street». Ces deux mouvements se ressemblent-ils ?

J.P. : La particularité d’«Occupy Wall Street» était qu’il s’agissait là d’une mobilisation très concentrée, ciblée sur la crise des subprimes, les conséquences de cette crise économique et financière, qui avait frappé les économies capitalistes en 2008-2009. Donc, d’une certaine façon, il y avait une cible pour ce mouvement «Occupy Wall Street» et le choix, la tentation de manifester étaient aussi en rapport avec cela. En fait, ce que l’on constate cette fois-ci, c’est qu’il n’y a pas dans le cas de cette situation en France, de colonne vertébrale. Cela signifie qu’il n’y a pas d’axe directeur à la protestation. Ils remettent en cause la totalité du système. Qu’est-ce que ça veut dire? Ça veut dire que, d’une certaine façon, ils veulent une forme de révolution générale. Et si vous avez bien regardé, ils sont même allés jusqu’à inventer un nouveau calendrier.  Ils disent qu’aujourd’hui on est le 43 mars. Ça ressemble exactement à la volonté du révolutionnaire français de changer le calendrier par  des nouveaux noms de mois, par des mois de 30 jours etc. La dimension même de la revendication, totale et généralisée, réduit la portée de la cause. En français on dit : «Qui trop embrasse mal étreint», ça veut dire quand vous voulez trop embrasser, finalement, il n’y aucune pertinence dans ce que vous faites.

La mobilisation n’arrête pas de décroître d’ailleurs depuis maintenant trois manifestations

RT : Un des symboles de la protestation est la loi El Khomri. Beaucoup de jeunes gens ont participé aux débordements en marge de ce mouvement. Pensez-vous que le gouvernement est capable d’abandonner ce projet ?

J.P. : Non, parce qu’il a déjà beaucoup réduit l’ampleur de la portée du texte par rapport  à sa version initiale. Et puis, d’autre part, c’est vrai que la loi El Khomri a été l’élément déclenchant, le détonateur de cette affaire, mais c’est un peu un prétexte. Parce qu’en réalité, aujourd’hui, ceux qui sont dans ces mouvements parlent de la loi El Khomri mais au milieu de dizaines de sujets qui sont tous plus utopistes les uns que les autres. Il n’est même plus question de la loi El Khomri. Il faut d’ailleurs préciser, quand même, que cela n’a pas soulevé une opposition aussi importante que les exposés de réformes d’Alain Juppé en 1995. A l’automne 1995, là, la France a été littéralement bloquée pendant près d’un mois, en particulier la région Parisienne. Il y a eu une grève extrêmement lourde des chemins de fer et du métro. Là, la mobilisation n’a pas été si spectaculaire que cela. La loi El Khomri n’a pas soulevé, n’a pas généré de révolution en France. La mobilisation n’arrête pas de décroître d’ailleurs depuis maintenant trois manifestations.

C’est une kermesse

RT : Donc, pour vous, la «Nuit Debout» ne risque pas d’être une nouvelle Révolution française ?

J.P. : Non, je pense que ça sera une forme de simulacre de révolution mais alors vraiment très, très éloigné de ce que peut être une révolution. C’est-à-dire, en fait, c’est une kermesse, voilà, une petite fête. 

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