La politique sécuritaire intensive du Royaume-Uni à l'épreuve du terrorisme

La politique sécuritaire intensive du Royaume-Uni à l'épreuve du terrorisme Source: AFP
Caméra de surveillance devant Big Ben

Effectifs augmentés, lois de surveillance, restrictions et contrôles accrus... Au gré des attaques terroristes qu'il a subi ces dernières années, le Royaume-Uni a fait de la sécurité un axe central de sa politique intérieure.

Le Royaume-Uni a été une nouvelle fois la cible d'un attentat terroriste le 22 mai – le plus meurtrier depuis celui de juillet 2005. Un kamikaze s'est fait exploser à proximité d'une salle de concert de Manchester, tuant 22 personnes et en blessant une soixantaine d'autres. Cette tragédie est survenue deux mois jour pour jour après l'attaque à la voiture bélier et à l'arme blanche perpétrée à Westminster, qui avait coûté la vie à cinq personnes.

Deux endroits différents, deux modes opératoires distincts... et pourtant, la même menace terroriste, contre laquelle le Royaume-Uni se bat depuis plus d'une décennie sur son propre sol. En 2015, le Royaume-Uni avait décidé d'élever le niveau d’alerte terroriste pour le porter à «grave» – au quatrième échelon sur une échelle cinq. La menace, bel et bien présente, n'a pourtant pas pu être évitée, en dépit d'un déploiement de moyens constant depuis les attentats de Londres en 2005 qui avaient fait 52 morts et près de 700 blessés.

Police et renseignements : des effectifs humains sans cesse plus nombreux

Les attentats perpétrés en novembre 2015 en France ont réveillé les vieux démons du terrorisme outre-Manche. Londres, en tant que métropole mondiale, avait alors décidé d'augmenter considérablement ses effectifs de sécurité. Dans les semaines suivantes, le déploiement de 600 policiers armés supplémentaires dans les rues de la capitale avait été annoncé, portant ainsi leur nombre total à 2 800. Au total, sur l'ensemble du territoire britannique, on comptait pas moins de 126 000 policiers début 2016.

Cette anticipation n'avait pas empêché le meurtre d'un homme le 6 décembre 2015, égorgé dans le métro de Londres par un forcené ayant crié «C’est pour la Syrie !» au moment de son acte. Fait divers ou symptôme d'une mutation de la menace ? Le terrorisme en Europe n'est plus seulement le fruit de longs préparatifs orchestrés depuis l'étranger : désormais, les passages à l'acte individuels et par essence imprévisibles se multiplient – la seule présence policière ne suffit plus. C'est la raison pour laquelle le Royaume-Uni a décidé de conjuguer le renforcement de ses moyens policiers par un recours accru aux services de renseignement. 

En 2016, Alex Young, le chef du MI6, se félicitait que ses services aient pu «déjouer 12 complots terroristes au Royaume-Uni depuis juin 2013», évoquant par ailleurs «un niveau de menace sans précédent» dans le pays. Face au risque, le directeur du MI6 vantait ainsi l'efficacité de ses services. Le gouvernement britannique s'était montré sensible à ces arguments et avait pris le parti d'augmenter les moyens alloués à la prévention du terrorisme au sein de ses services de renseignement. A l'automne 2016, Londres annonçait une spectaculaire augmentation des effectifs du MI6 avec le recrutement de 1 000 espions qualifiés, portant le nombre total de ceux-ci à 3 500 d'ici à 2020. L'objectif affiché est de concilier les objectifs de prévention classique du terrorisme avec l'évolution des méthodes : une partie des agents recrutés sont affectés aux outils numériques. 

Une politique sécuritaire s'appuyant sur un arsenal de mesures concrètes et juridiques

Le 19 novembre 2016, le Parlement britannique adoptait, malgré de vives oppositions, une loi confiant des pouvoirs de surveillance extrêmement étendus à la police et aux services de renseignement. Violemment vilipendé par ses détracteurs, le texte était accusé de se servir de la menace terroriste pour justifier une intrusion dans la vie privée des citoyens. Le lanceur d'alerte Edward Snowden l'avait même qualifiée de «loi de surveillance la plus extrême dans l'histoire des démocraties occidentales». Dans le pays déjà doté du plus vaste système de vidéosurveillance au monde, un tel projet s'inscrivait pourtant pleinement dans la poursuite d'une politique de sécurité au quotidien et au plus proche des citoyens.

Dans la même logique, les restrictions et contrôles dans différents lieux publics se sont vus renforcés au cours des années. Le 21 mars dernier, les Etats-Unis venant de faire part à Londres de leur intention d'interdire les ordinateurs portables et tablettes en cabine dans certains avions en provenance du Moyen-Orient, Londres se décidait à en faire de même. «Toute mesure permettant d'augmenter la sécurité notamment aérienne est utile», avait alors affirmé le Premier ministre Theresa May. Autre exemple emblématique de cette stratégie de sécurisation de l'espace public : en mars dernier, suivant l'exemple d'autres pays occidentaux, les autorités britanniques décidaient de placer des barrières de protection aux abords du château de Windsor et du palais de Buckingham, à Londres. 

Le Royaume-Uni est en outre l'un des premiers pays européens à avoir pleinement intégré la menace terroriste dans son système juridique, afin de la distinguer du crime et de pouvoir y répondre de manière plus efficace. Dès 2005, la loi sur la prévention du terrorisme était votée. Elle autorise le ministre de l'Intérieur à demander l'arrestation d'un suspect à son domicile sans aucun mandat judiciaire. Il est également habilité à «exiger du suspect qu'il se soumette à des entretiens avec des agents de probation». Depuis les attentats de 2015, la Grande-Bretagne a également accru les prérogatives gouvernementales dans le domaine de la circulation des personnes : les autorités sont désormais autorisées à confisquer des passeports à la frontière en cas de doute sur les motivations du visiteur pénétrant sur le sol britannique.

Sur fond de Brexit, deux visions de la sécurité s'opposent dans le débat politique

Le débat politique britannique accorde une place majeure à la question sécuritaire depuis les attentats de 2005. Après les attaques de 2015 en France, la question a pris une dimension européenne, abordée sous l'angle de la circulation des terroristes en Europe, mise en exergue par la campagne du Brexit. Les partisans d'un Royaume-Uni hors de l'Union européenne s'appuyaient notamment sur un rapport de Frontex publié en 2016 qui estimait que les attentats de Paris démontraient clairement que les flux migratoires irréguliers pouvaient être utilisés par les terroristes pour rentrer dans l'UE. 

De manière plus générale, certains responsables politiques, majoritairement issus des rangs conservateurs, critiquent régulièrement l'inefficacité des partenaires européens du Royaume-Uni, dont les services de renseignement sont réputés être les meilleurs d'Europe. Londres n'aurait, selon eux, rien à gagner d'une coopération avec les autres pays du continent et devrait privilégier son partenariat avec Washington – un sentiment partagé outre-Atlantique. Michael Hayden, ancien directeur de la CIA, avait en effet affirmé, après l'attentat de Berlin en 2016, que «les performances inégales des services de sécurité européens» menaçaient la sécurité des Britanniques.

A l'inverse, le camp travailliste préfère vanter les mérites de la collaboration européenne, notamment via Europol. Quelques jours avant l'attentat de Manchester, Jeremy Corbyn, chef de file du parti travailliste, présentait son programme pour l'élection de juin prochain. Contrairement à son opposante Theresa May, le candidat de gauche, qui connaît par ailleurs degrandes difficultés politiques, n'y évoque le thème de la sécurité qu'à la marge. Si la gauche britannique assume de privilégier les questions sociales aux questions sécuritaires, elle peine à dissimuler un certain inconfort sur ce sujet. «Je ne suis pas un pacifiste !», s'était senti obligé de préciser Jeremy Corbyn en mai dernier, alors que son propre camp lui reprochait d'éluder la question de la menace terroriste. 

L'efficacité des mesures et les racines du terrorisme en question

En dépit des mesures nombreuses prises par les gouvernements britanniques successifs depuis une quinzaine d'années, et au-delà de la question de leur pertinence, se pose celle de leur efficacité. Le 16 décembre, le bureau de l’Intérieur publiait des données annonçant que 80% des arrestations ayant eu lieu au Royaume-Uni entre 2001 et 2016 pour des actes de terrorisme n'avaient entraîné aucune condamnation. Dans un entretien accordé au Guardian, le porte-parole des Libéraux-démocrates à la commission des Affaires intérieures de la Chambre des Lords, Lord Paddick, avait estimé que la police devait «rendre des comptes à propos de ces chiffres car il [était] extrêmement inquiétant d'observer une telle différence entre ceux qui ont été arrêtés et ceux qui par la suite ont été vraiment condamnés pour terrorisme».

Si certains y voient la preuve que les lois antiterroristes ouvrent immanquablement la voie aux dérives sécuritaires et à la multiplication des interpellations injustifiées, d'autres considèrent que la justice britannique est encore mal adaptée. L'ancien membre des forces antiterroristes de la police du Royaume-Uni David Videcette, dans une interview réalisée par le Guardian, pointait ainsi du doigt le caractère problématique de certaines preuves dans ce genre d'enquête, parfois obtenues par des opérations secrètes... et donc inutilisables devant un tribunal.

Autre point qu'aucune politique sécuritaire n'est parvenue à résoudre : au début de l’année, selon les chiffres officiels fournis par le gouvernement britannique, le nombre de ressortissants britanniques partis rejoindre les rangs de l'Etat islamique était estimé à 800. «Notre grande crainte est que, si Mossoul et d'autres bases de Daesh tombent, un nombre important de Britanniques combattant pour Daesh voudront certainement rentrer chez eux», prévenait Ben Wallace, membre du parti conservateur, le 1er janvier 2017. Le phénomène de la radicalisation, loin d'être propre au Royaume-Uni, s'y manifeste avec d'autant plus d'acuité que le pays s'est engagé dans la quasi-totalité des conflits au Moyen-Orient depuis 2001.

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