Donald Trump et les dirigeants saoudiens «flirtent avec la guerre dans la plus grande légèreté»

Donald Trump et les dirigeants saoudiens «flirtent avec la guerre dans la plus grande légèret黩 Jonathan Ernst Source: Reuters
Le roi Salmane d'Arabie saoudite offre au président américain Donald Trump une médaille remise aux dirigeants des pays non-musulmans en visite dans le pays

Au-delà des «contrats mirifiques» et des «fastes» de l'accueil du président américain à Riyad, l'ancien ambassadeur Michel Raimbaud décrit une rencontre qui renforce la «banalisation d'Israël» au Moyen-Orient et diabolise l'Iran, bête noire de Trump.

RT France : Donald Trump n'avait pas tari de critiques envers l'Arabie saoudite pendant sa campagne. Il arrive de Riyad en ayant signé des contrats d'armement de plusieurs centaines de milliards de dollars et créé une alliance militaire avec 55 pays à majorité musulmane. Peut-on parler d'un revirement diplomatique ?

Michel Raimbaud (M. R.) : Donald Trump est au pouvoir depuis peu de temps mais il nous a déjà habitué à de nombreux revirements. Il avait bien dit avant d'être élu qu'il serait imprévisible. Personne ne s'étonne plus de rien. Il est dans la ligne de ce que j'appelle le «chaos créateur». C'est-à-dire la théorie mise en place par tous les gouvernements américains sous l'égide du courant néo-conservateur qui gouverne l'Occident depuis maintenant deux ou trois décennies. 

Dans cette alliance stratégique de lutte contre le terrorisme, ce sont les Saoudiens et les pays producteurs de pétrole qui vont payer

Je ne sais pas s'il faut parler de revirement étant donné que Donald Trump a dit à peu près tout et son contraire en matière de politique extérieure. Il est néanmoins fidèle à un principe : America first. Je note que dans les trois sommets qui se sont tenus à Riyad de manière quasi-simultanée – le sommet bilatéral entre les Etats-Unis et l'Arabie saoudite, celui entre les Etats-Unis et le conseil de coopération du Golfe et enfin celui entre l'Arabie saoudite et les pays arabes et musulmans (soit 55 Etats qui n'étaient pas tous représentés au même niveau, seule une quinzaine de pays était représentés par leur chef d'Etat) – ce principe de «l'Amérique d'abord» a été scrupuleusement respecté. Son discours a globalement été de dire : «On veut bien faire tout ce que vous voulez mais au prix fort et c'est à vous de payer.» Dans cette alliance stratégique de lutte contre le terrorisme, ce sont les Saoudiens et les pays producteurs de pétrole qui vont payer. Donald Trump leur dit clairement : «Le Moyen-Orient n'est pas notre affaire, la lutte contre le terrorisme là-bas pas spécialement non plus. Si vous en faites une priorité, c'est à vous de la mettre en œuvre. De notre côté, nous sommes prêts à vous fournir les armes nécessaires» – au prix fort. D'où les contrats mirifiques qui ont été conclus entre Riyad et Washington. Il est vrai que tous les autres pays ont de quoi cauchemarder, à défaut de pouvoir rêver.

Le grand bénéficiaire de tous ces sommets – en dehors des Etats-Unis – est sans conteste Israël car sa position est banalisée

RT France : Cette alliance militaire est-elle un blanc-seing donné par les Etats-Unis à l'Arabie Saoudite pour ses futures interventions ?

M. R. : Un Etat et deux entités sont pointés du doigt comme étant au minimum aussi responsable, voire même instigateurs du terrorisme. Tout d'abord l'Iran, qui est la bête noire de Donald Trump, anti-iranien farouche et contre l'accord sur le nucléaire depuis toujours. Ensuite, le Hezbollah, que Donald Trump estime associé directement à l'Iran, et enfin – de manière un peu surprenante – le Hamas, mouvement sunnite. Cela veut dire que le grand bénéficiaire de tous ces sommets – en dehors des Etats-Unis – est Israël, sans conteste. C'est le grand gagnant car sa position est ainsi banalisée. On voit se poursuivre le mouvement de normalisation et de banalisation des relations entre Israël et les pays arabes de la région, à commencer par les monarchies.

J'ai déjà lu des déclarations de dirigeants israéliens qui souhaitent rejoindre cette alliance, bien que, du point de vue des Saoudiens, elle ne soit pas prévue pour eux. Mais cela convient parfaitement à Donald Trump de voir Israël devenir un membre banalisé de cette alliance stratégique de lutte contre le terrorisme

Les Saoudiens et d'autres monarchies du Golfe ont d'ailleurs de moins en moins de complexes à dire que l'ennemi numéro un est devenu l'Iran – qui n'a jamais agressé un seul pays arabe – et non plus Israël. C'est là un immense triomphe pour la diplomatie américaine et occidentale.

On en vient à sous-entendre que le véritable Etat derrière la création et le soutien d'Al-Qaïda et de Daesh est l'Iran.

RT France : En pointant l'Iran du doigt, les pays signataires de cette alliance se trompent-ils de cible, selon vous, dans la lutte contre le terrorisme au Moyen-Orient ?

M. R. : Le trio Iran/Hezbollah/Hamas a été présenté lors de ces sommets comme commanditaire et inspirateur du terrorisme, au même titre que Daesh et Al-Qaïda. Seulement, le problème reste qu'on ne parle pas de la même chose. Les présenter ainsi sur le même plan contribue à banaliser et à mettre à l'arrière plan les groupes djihadistes. On en vient à sous-entendre que le véritable Etat derrière la création et le soutien d'Al-Qaïda et de Daesh est l'Iran. C'est tout de même un comble venant de l'Arabie saoudite !

Les dirigeants saoudiens et des pays du Golfe auront perdu avec ces sommets ce qu'il leur restait de prestige et de respect auprès des opinions de leurs pays tant est grande leur compromission face aux Etats-Unis

Donald Trump et le roi d'Arabie saoudite ont surtout fait montre de leur mégalomanie lors de ces rencontres. J'étais frappé de voir l'accueil qui a été réservé à Donald Trump par les autorités saoudiennes. C'était démentiel, obséquieux, d'une flagornerie et d'un sens de la flatterie grotesque. Je trouve cela humiliant pour un pays de recevoir avec autant de fastes un autre chef d'Etat. Surtout lorsque l'on voit l'inconstance avec laquelle agit Donald Trump. Je pense que les dirigeants saoudiens et des pays du Golfe auront perdu avec ces sommets ce qu'il leur restait de prestige et de respect auprès des opinions dans les pays arabes et musulmans tant est grande leur compromission face aux Etats-Unis – pays qui est vu comme leur plus grand ennemi depuis des décennies. 

Les Saoudiens sont déjà bardés d'armements alors même qu'il n'ont gagné aucune guerre, même pas au Yémen

RT France : En Irak et en Syrie, les milices chiites proches des autorités iraniennes font partie des acteurs remportant le plus de victoires contre Daesh. Ces nouveaux accords peuvent-ils bouleverser le cours des combats ?

M. R. : Je ne sais pas concrètement comment ces décisions vont se traduire en Irak et en Syrie car la lutte y est acharnée, certainement à moyen ou long terme. L'alliance annonce la création d'une force de 34 000 hommes venant de différents pays musulmans – non pas uniquement de pays arabes – mais on ne sait pas encore quand et où elle sera déployée. On sait seulement qu'elle sera financée par l'Arabie saoudite avec des armes fournies par les Américains. Avec ces contrats faramineux, il y a de quoi ruiner complètement les Saoudiens. On dit qu'environ 550 milliards de dollars ont été engagés – avec des échéances de paiement diverses. Il y a eu environ 400 milliards sous forme de contrats commerciaux, et entre 110 et 150 milliards d'armements. C'est tout bonnement absurde.

Les Saoudiens sont déjà bardés d'armements alors même qu'il n'ont gagné aucune guerre, même pas au Yémen. Ils subissent même des tirs de missiles sur Riyad. Des bases du pouvoir de Sanaa ont désormais une sorte de tête de pont dans le sud du territoire saoudien. On est loin d'une victoire. Ils ont tiré sur tout ce qui bougeait, ils ont détruit le Yémen. Ils ont eu ce privilège : le pays le plus pauvre du monde arabe a été totalement détruit par les soins de la riche Arabie saoudite. Ces dirigeants saoudiens sont sans vergogne.

Donald Trump s'avère être le meilleur représentant du courant néo-conservateur en Amérique

Quant à Donald Trump, il s'avère, comme je le pensais et le pense aujourd'hui plus que jamais, être le meilleur représentant du courant néo-conservateur en Amérique même s'il semble qu'il a été élu contre l'establishment républicain et démocrate. Il va choisir ses collaborateurs dans ce courant. Son équipe est composite mais ces représentants sont tous extrémistes, milliardaires, bigots et néo-conservateurs. Donald Trump ne dépare pas dans la lignée des présidents précédents – qu'ils soient démocrates ou républicains. Dans le fond, l'élection américaine a été une fausse élection. Si cela n'avait pas été lui, cela aurait été Hillary Clinton qui était la femme la plus dangereuse du monde. Aujourd'hui, avec Mohammed Ben Salmane – vice-Premier ministre et héritier de l'actuel souverain –, Donald Trump est devenu l'un des deux hommes les plus dangereux du monde. Finalement, on ne gagne rien au change. Il n'y a rien à regretter et il n'y a pas à se réjouir. Donald Trump est simplement un peu plus divertissant. Cette situation est tout de même très inquiétante. Ces gens qui flirtent avec la guerre dans la plus grande légèreté – et ceux qui commentent cela comme une parole d'Evangile venant des Etats-Unis – en disent long sur l'état de délabrement intellectuel et moral du monde occidental.

Lire aussi : La réserve de «l'OTAN arabe» disposée à combattre le terrorisme, «c'est un mythe»

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

Raconter l'actualité

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans les commentaires sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.