Iran : la crise qui révèle les fractures de l’ordre international

Iran : la crise qui révèle les fractures de l’ordre international Source: Gettyimages.ru
Manifestations contre les frappes américaines à Téhéran le 28 février [photo d'illustration]
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Alors que l'opération américano-israélienne contre l'Iran bat son plein, le chercheur Rodrigue Nana Ngassam s'interroge sur les conséquences de cette crise pour le Sud global.

Les tensions autour de l’Iran ne constituent pas un épisode isolé de rivalité stratégique. Elles révèlent une crise plus profonde : celle d’un ordre international fragilisé par l’usage sélectif du droit, la banalisation de la coercition et la résurgence d’une diplomatie d’intimidation. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, les gestes unilatéraux, les menaces assumées et les contournements des cadres multilatéraux ravivent un débat ancien : la démocratie peut-elle être promue par la force ? Pour de nombreux États du Sud global, l’enjeu n’est plus rhétorique. Il touche à la crédibilité même du droit international et à la nécessité d’une solidarité stratégique accrue.

Le retour du réflexe unilatéral

Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump a renoué avec une posture de puissance décomplexée : remise en cause d’engagements internationaux, menaces commerciales extraterritoriales, pressions diplomatiques publiques et rhétorique de dissuasion directe à l’égard d’États jugés hostiles. La dénonciation antérieure de l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA), la politique dite de « pression maximale », les sanctions secondaires visant des partenaires commerciaux de Téhéran, ou encore les déclarations laissant planer l’option militaire ont contribué à marginaliser les mécanismes de négociation multilatérale. Même lorsque les justifications invoquent la sécurité ou la stabilité régionale, la méthode interroge : le recours prioritaire à la contrainte affaiblit la normativité internationale qu’il prétend défendre. Le droit international repose sur un principe central : l’interdiction du recours à la force, sauf en cas de légitime défense ou d’autorisation explicite du Conseil de sécurité des Nations Unies. Or, la multiplication d’actions préventives, de frappes ciblées ou de sanctions unilatérales étendues brouille les frontières entre sécurité nationale et usage extraterritorial de la puissance.

La démocratie comme justification stratégique

L’argument démocratique a souvent servi de fondement moral aux interventions occidentales. Irak, Libye, Afghanistan : dans chacun de ces cas, la rhétorique officielle associait action militaire et libération des peuples. Pourtant, les bilans sont contrastés. En Irak, l’intervention de 2003, menée sans mandat explicite du Conseil de sécurité, a profondément déstabilisé l’équilibre régional. En Libye, l’opération autorisée en 2011 pour protéger les civils a rapidement évolué vers un changement de régime, ouvrant une période prolongée d’instabilité. En Afghanistan, vingt années d’intervention se sont achevées par un retrait précipité et un retour des talibans au pouvoir. Dans le Sud global, ces expériences nourrissent un scepticisme croissant : la promotion de la démocratie apparaît parfois moins comme une finalité que comme une justification stratégique. Les interventions sont alors perçues comme participant à des recompositions géopolitiques, où les intérêts énergétiques, sécuritaires ou d’influence priment sur la stabilité durable des sociétés concernées.

Iran : risque régional et fracture normative

Dans le cas iranien, toute escalade comporte un risque régional immédiat : tensions dans le Golfe, perturbations énergétiques, réactions en chaîne d’acteurs alliés et polarisation accrue entre puissances. Mais au-delà du théâtre moyen-oriental, l’enjeu est normatif. Si la pression maximale, les sanctions extraterritoriales et les frappes ciblées deviennent des instruments ordinaires de gestion des différends, le système international glisse vers une logique de puissance assumée. Le Conseil de sécurité est marginalisé, et le multilatéralisme réduit à un rôle d’enregistrement. Cette dynamique affecte l’image des États-Unis. Longtemps perçus comme garants de l’ordre international, ils apparaissent désormais, pour une partie du Sud global, comme contributeurs à son érosion par un usage sélectif des règles. La crédibilité morale s’affaiblit lorsque le droit semble appliqué différemment selon les alliances. La question palestinienne accentue cette fracture. Les opérations israéliennes et les accusations de violations du droit international humanitaire suscitent une indignation forte, tandis que plusieurs États arabes adoptent une posture de retenue diplomatique, souvent dictée par des considérations stratégiques. Ce décalage alimente la perception d’un double standard et renforce l’idée d’un ordre international inégalement appliqué.

Le Sud global face au double standard

Le débat dépasse la seule relation entre Washington et Téhéran. Il touche à la question du double standard : pourquoi certaines violations du droit international suscitent-elles une mobilisation immédiate, quand d’autres donnent lieu à des réponses plus nuancées ? Cette perception d’incohérence alimente un rééquilibrage diplomatique. Des États africains, asiatiques ou latino-américains diversifient leurs partenariats, recherchent des alternatives financières et sécuritaires, et plaident pour une réforme des institutions internationales. Le risque, pour les puissances occidentales, est de voir s’approfondir une fracture politique durable entre Nord et Sud. L’autorité normative ne peut survivre sans cohérence. Dans ce contexte, la Chine et la Russie jouent un rôle déterminant. Sans constituer un bloc homogène, ces puissances offrent aux États du Sud des marges de manœuvre accrues face aux pressions occidentales. Elles exploitent politiquement la critique du double standard pour consolider leur propre légitimité internationale. Ce mouvement contribue à accélérer la transition vers un ordre multipolaire où l’autorité normative occidentale n’est plus incontestée.

Quelle leçon pour l’Afrique ?

Pour les pays africains, la recomposition géopolitique actuelle n’est pas un spectacle lointain, mais un signal stratégique direct. Le continent a déjà payé le prix des rivalités globales : conflits par procuration, sanctions extraterritoriales, dépendances sécuritaires, captation de ressources et vulnérabilités financières. Dans un monde multipolaire en gestation, l’absence de position commune affaiblit considérablement la capacité de négociation des États africains. L’histoire est constante : les espaces fragmentés deviennent des terrains d’influence pour les puissances extérieures. La recolonisation ne prend plus nécessairement la forme d’une occupation territoriale ; elle s’exprime à travers des mécanismes plus diffus : dépendances monétaires, conditionnalités financières, contrôle technologique, concessions extractives déséquilibrées. Sans affirmation stratégique claire, l’Afrique risque d’être à nouveau instrumentalisée dans des logiques de compétition qui la dépassent. La coordination continentale, notamment au sein de l’Union africaine, relève donc d’une nécessité géopolitique. Défendre collectivement le respect du droit international, la non-ingérence et une réforme équilibrée du multilatéralisme permettrait de réduire les pressions asymétriques. Il ne s’agit pas d’adopter une posture antagonique, mais de prévenir un processus de marginalisation structurelle dans un ordre international en recomposition.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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