L'affaire du Groenland révèle un spectacle trop familier pour les populations du Sud, estime l'éditorialiste Slim Ben Youssef. Arroseur arrosé, colonisateur colonisé. Le retour d’une méthode longtemps réservée aux autres. Effectivement, comment ose-t-on infliger à l’Europe ce qu’elle a si longtemps infligé ailleurs ?
Il faut partir de là. Pour les peuples du Sud, la terre échappe au statut d’actif ou de variable stratégique. Elle est racine et tombe. Subsistance et identité. On peut la cultiver. La défendre. Parfois la perdre. On ne la vend pas sans se perdre un peu soi-même.
On appelle cela romantisme quand on a oublié l’histoire. Colonisation, massacres, pillage des ressources, frontières arbitraires gravées contre les peuples, traités iniques conclus sans consentement. Le Sud sait ce que coûte un monde où la terre, liée aux morts et aux vivants, cesse d’être tenue pour sacrée — parce qu’habitée — pour devenir négociable.
Camarade lecteur, tu as sans doute remarqué que la crise du Groenland est mise en scène comme un noble affrontement entre Occidentaux : une querelle de principes entre puissances bien intentionnées. Racontée comme si deux consciences s’affrontaient, et non deux appétits.
L’Europe, soudain proie.
Les États-Unis, prédateur assumé.
Les indignations feintes s’étranglent : comment ose-t-on infliger à l’Europe ce qu’elle a si longtemps infligé ailleurs ?
Vu du Sud, le spectacle est moins choquant que familier. Le Groenland n’est ni une anomalie ni un scandale. C’est un rappel nu. Les mots ont déjà servi. Les postures aussi. La logique reste intacte. Seule la cible a changé.
Pour la première fois depuis longtemps, la prédation ne descend pas vers le Sud. Elle se retourne entre Occidentaux. Et l’Europe découvre ce qu’elle appelait ailleurs « l’apprentissage de la maturité » : céder son sol, ses marges, son ciel, sans autre justification que la force.
Et puis, camarade, vu du Sud, la querelle paraît presque abstraite, pour ne pas dire grotesque. On s’indigne d’un possible rachat. On invoque le « droit international ». On brandit la souveraineté. Comme si le Groenland avait toujours été maître de son destin. L’histoire est moins pure.
Oui, l’idée d’acheter le Groenland est obscène. Mais feindre l’indignation comme si cette terre n’avait jamais été colonisée l’est tout autant. Le Danemark n’est pas un innocent menacé. C’est un ancien maître inquiet de voir surgir un maître plus brutal. Arroseur arrosé, colonisateur colonisé. Le retour d’une méthode longtemps réservée aux autres.
Dès lors, la question se déplace. Quelle différence, au fond, entre une domination ancienne, habillée de droit et de valeurs, et une domination plus brutale, assumée, marchande ? L’une parle d’« historicité », de « civilisation ». L’autre propose l’achat... et rappelle ce qu’il en coûte de refuser. Il existe des conquêtes qui se maquillent, d’autres qui s’assument. Le scandale est de croire l’une plus morale que l’autre.
Les Occidentaux règlent leurs comptes : marchands, stratèges, orateurs, et ceux qui disposent des bases. Une foire d’armes et de discours, un conflit de glorioles et d’égos qui se disputent la scène. Le Sud les regarde sans moralisme. Le moralisme appartient aux empires qui se découvrent vulnérables. Lui a vu passer trop d’âges pour s’y attarder.
Face au feuilleton du Groenland, le Sud observe. En silence. Non par cruauté. Non par jouissance. Mais parce qu’il connaît déjà la fin. Là où les Occidentaux parlent désormais entre eux le langage du voyoutisme et de la force, le Sud a conservé — souvent au prix du sang — une autre grammaire du monde. Il ne l’a pas théorisée. Il l’a subie. Puis il en a fait une mémoire, et une lucidité. Une force fière et silencieuse. Une position dans le monde.
Il ne leur reproche pas d’avoir tort. Il leur reproche de croire que le temps leur appartient encore. Il sait ceci : l’ordre ancien, forgé par un cartel d’hégémonies occidentales, se défait de l’intérieur. Pendant que Trump revendique la loi du plus fort et que l’Europe demeure incapable de penser la rupture d’époque, la Russie, la Chine, les BRICS, l’Afrique, l’Amérique latine, l’Asie, eux, cherchent à bâtir une coopération mondiale alternative. Une autre universalité se dessine : plurielle, âpre, encore inachevée, mais digne, humaniste, équitable.
Quand Trump parle d’acheter le Groenland, il parle le langage classique de l’empire marchand. Quand l’Europe tergiverse sous la sommation, elle parle le langage fatigué de ceux qui ont oublié ce que coûte la faiblesse. Ce qu'on appelle le « Sud global », lui, y voit autre chose : la parodie burlesque d’un vieux scénario.
Le monde redevient brutal, disent-ils.
Non, camarade.
Il redevient lisible.
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