Jouer «la carte explosive de l'immigration» serait mauvais pour le Maroc comme pour l'Espagne

Jouer «la carte explosive de l'immigration» serait mauvais pour le Maroc comme pour l'Espagne© Stringer
Des migrants à leur arrivée dans l'enclave espagnole Ceuta après avoir réussi à passer la frontière marocaine.

Après l'arrivée de près de 800 migrants à Ceuta, le journaliste marocain Mustapha Tossa revient sur les critiques pointées contre Rabat d'utiliser la peur des flux migratoires de l'UE. Critiques qu'il juge infondées et déconnectées des réalités.

RT France : Dans le nord du Maroc, ces derniers jours ont été marqués par des tentatives de passages en force de migrants de la frontière du pays vers l'enclave espagnole Ceuta. Quelques centaines de personnes ont ainsi pu y arriver. Pensez-vous que cet événement est circonstanciel ou risque-t-il de se répéter prochainement ?

Mustapha Tossa (M. T.) : Je crois qu'il faut s'attendre à ce que ce phénomène se répète. Le Maroc est devenu un pays de transit sous la pression d'une vague de migration qui vient des pays subsahariens. Ces candidats à l'émigration s'accumulent petit à petit à la frontière nord du pays. De temps en temps, il peut y avoir ce genre de passage en force malgré tout ce que l'on peut faire pour empêcher cela. C'est donc à mon sens un phénomène assez régulier et presque dans l'ordre des chances car pour de nombreuses personnes venant d'Afrique subsaharienne n'ont comme seul rêve que de traverser la Méditerranée pour atteindre ce qu'elles considèrent comme l'eldorado européen. Or le Maroc est le seul point de passage terrestre vers le continent européen notamment avec l'enclave de Ceuta, il se retrouve soumis très régulièrement à ces pressions.

Si Rabat avait voulu montrer une quelconque mauvaise humeur, il l'aurait fait sur le plan politique pas en mettant ces menaces à exécution

RT France : Quelques semaines après la mise en garde du ministre marocain de l'Agriculture à l'UE de respecter l'accord agricole pour éviter des conséquences migratoires, certains médias du pays se sont interrogés sur la possibilité que le gouvernement joue cette carte. L'association d'aide aux migrants GADEM a réfuté cette version et parle d'une réaction des réfugiés face à la répression policière. Quelle est votre analyse ?  

M. T. : Je ne crois pas du tout que Rabat puisse mettre à exécution ce genre de menaces et ouvrir les frontières et laisser les douanes vides. Pour la simple raison que Rabat est engagé dans un dialogue stratégique avec les pays européens sur la question des flux migratoires notamment avec son voisin espagnol. Si Rabat avait voulu montrer une quelconque mauvaise humeur, il l'aurait fait sur le plan politique. Il y a déjà eu par le passé des tensions entre Rabat et Bruxelles. Cette crise s'est décantée et est réglée aujourd'hui. Je pense, tout comme les associations et les acteurs présents sur le terrain, que cette situation est due à la pression de la police marocaine sur les migrants subsahariens notamment via des ratissages. Je ne crois pas une seule seconde que le pouvoir ait voulu utiliser la carte migratoire. Cette carte est forcément perdante pour tout le monde. Un pays qui a autant travaillé à établir un dialogue stratégique et économique important ne peut en aucun cas jouer cette carte explosive en ouvrant les vannes de l'immigration. La meilleure preuve de tout cela vient des témoignages. De nombreux policiers ont été blessés lors des tentatives d'arrestations. Il y avait donc une véritable volonté d'arrêter et de ne pas permettre aux migrants de passer la frontière mais aussi de questionner leur présence, de permettre la régularisation de ceux qui peuvent y accéder et de la volonté d'expulser vers leur pays ceux qui ne le sont pas. Pour tout cela, je ne crois pas du tout à l'utilisation par le gouvernement de la carte migratoire comme certains le laissent penser. 

RT France : Comment expliquer cette intensification dont parlent les associations des interventions à la frontière alors qu'en décembre, le roi Mohammed VI a demandé une nouvelle politique de régularisation exceptionnelle ?

M. T. : Il est vrai que la politique du royaume du Maroc à l'égard de ses immigrés se distingue par sa volonté d'accueillir, de régulariser et de pérenniser la présence de certains candidats à l'immigration plutôt que de les laisser partir vers l'Europe. C'est une politique assez originale et exceptionnelle dans la région. Ni l'Algérie, ni la Tunisie - ne parlons même pas de la Libye - n'a envisagé une vision aussi stratégique de l'immigration. Néanmoins, pour pouvoir régulariser une personne, il faut qu'elle en fasse la demande et entame la démarche afin de se faire connaître des autorités. Il se trouve qu'un certain nombre des migrants présents au Maroc n'ont comme seul rêve celui de passer la frontière pour rejoindre l'Europe. Quoi que les autorités leur proposent, leur unique obsession reste d'arriver à ce qu'ils considèrent comme le paradis européen. En choisissant cette voie-là, ils violent les lois de séjour marocaines. Il me parait donc tout à fait normal que les autorités marocaines essaient de les arrêter et souhaitent avoir un regard sécuritaire sur les filières qui les transportent ou sur la manière avec laquelle ils tentent de regagner l'Europe. Un pays ne peut pas laisser des centaines de candidats à l'immigration évoluer autour de la frontière et tenter de forcer le passage. Ce que certains peuvent considérer comme une chasse à l'homme n'est qu'une opération de police qui n'a pour but que d'éclaircir la situation afin qu'elle ne permette pas ni le développement du crime organisé, ni celui des trafics ou des réseaux terroristes. Il est tout à fait normal que la police marocaine fasse ce travail.

Une certaine presse espagnole ne rate jamais une occasion d'accuser gratuitement le Maroc

RT France : Mariano Rajoy a réagi rapidement en saluant les efforts des autorités marocaines et assurant l'«excellente» collaboration entre les deux pays. Si ces événements se répètent, pensez-vous que les relations entre l'Espagne et le Maroc qui collaborent également étroitement sur le volet sécuritaire et terroriste pourraient en pâtir ?

M. T. : Quand on lit et qu'on essaie de décoder la déclaration du président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy, on constate à quel point il y a une vraie intimité stratégique entre l'Espagne et le Maroc. C'est un responsable politique qui est très conscient des démarches précieuses qu'apportent les autorités marocaines en terme de lutte contre le terrorisme et en matière de protection du territoire espagnol. Il sait très bien également à quel point le Maroc est engagé contre l'immigration clandestine et qu'à aucun moment il ne peut ouvrir intentionnellement une vanne. C'est l'inverse d'une certaine presse espagnole qui ne rate jamais une occasion d'accuser gratuitement le Maroc et de laisser entendre que Rabat compterait faire pression sur l'Espagne et l'Europe avec cette carte migratoire. On a affaire à deux approches. L'une est politique et bien au courant des dossiers et des questions confidentielles. L'autre est celle d'une certaine presse qui croit savoir que le Maroc peut avoir ce jeu machiavélique de vouloir utiliser la carte de l'immigration et de la peur du terrorisme. Nous sommes ici face à une double approche qui pose débat.

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