Législatives au Canada : Justin Trudeau joue son va-tout, le conservateur Erin O'Toole en embuscade

Législatives au Canada : Justin Trudeau joue son va-tout, le conservateur Erin O'Toole en embuscade© Adrian Wyld Source: AFP
Le Premier ministre canadien et chef du Parti libéral Justin Trudeau, le chef du Nouveau parti démocratique Jagmeet Singh et le chef du Parti conservateur Erin O'Toole, lors d'un débat à Gatineau au Québec, le 9 septembre 2021
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Mécontent de son gouvernement minoritaire obtenu il y a deux ans, Trudeau a déclenché des élections anticipées. Il pourrait se faire damer le pion par son rival conservateur. Le Bloc québécois espère quant à lui au moins réitérer son score de 2019.

La «Trudeau-mania» qui prévalait au Canada lors de son accession au pouvoir en 2015 est bien loin : réélu sur le fil en 2019 avec un gouvernement minoritaire, le deuxième Premier ministre le plus jeune de l'histoire du pays convoque de nouveau les électeurs le 20 septembre. En cause, son désir d'avoir les mains libres pour mener la politique qu'il souhaite sans devoir négocier avec d'autres partis. Talonné dans les sondages par un conservateur inconnu du grand public, Justin Trudeau perdra-t-il son coup de poker ? Après plusieurs semaines de campagne, une chose est sûre : à son grand désarroi, ces élections législatives se sont transformées en un référendum pour ou contre sa politique.

Justin Trudeau, l'ange déchu du progressisme

Fini la barbe poivre et sel et les cheveux longs arborés pendant plus d'un an : c'est d'abord un changement de look que Justin Trudeau, bientôt 50 ans et rasé de près, a opéré quelques semaines avant d'annoncer, le 15 août, la dissolution de la Chambre des communes et la tenue d'élections anticipées 36 jours plus tard.

Une campagne-éclair correspondant au délai légal minimum. Elu triomphalement en 2015 sur des promesses de réformes, notamment sur la question de la lutte contre le changement climatique et des droits des autochtones, le fils de l'ancien Premier ministre Pierre Elliott Trudeau a déçu, se faisant péniblement réélire, empêtré dans un scandale de conflit d'intérêts. Il a en effet été accusé par un rapport officiel d'avoir fait pression sur sa ministre de la Justice afin qu'elle intervienne dans une procédure judiciaire contre une société québécoise, SNC-Lavalin, poursuivie pour corruption. Il gouverne depuis lors sans la majorité à la chambre basse du Parlement. Prenant appui sur le «moment historique» que vit selon lui le Canada en ces temps de crise sanitaire, il souhaite que les Canadiens lui donnent un mandat plus fort pour gouverner.

Mais, alors que Justin Trudeau encense sur les plateaux de télévision son bilan dans la lutte contre la pandémie de Covid-19, il a fait face dans la rue et sur les sites de ses meetings à des manifestants lui hurlant insultes et menaces ou encore lui jetant du gravier. Cette hostilité a même conduit ses équipes à purement et simplement annuler une réunion politique. Agacé par les manifestations contre les mesures sanitaires, le Premier ministre a par ailleurs fait savoir qu'il souhaitait une loi pour pénaliser le fait d'«entraver l'accès à des soins de santé» et d'«intimider et menacer un professionnel de la santé».

Ultralibéral sur les questions sociétales, Trudeau a par exemple permis la légalisation du cannabis en 2018 et assoupli les conditions d’accès à la nationalité canadienne. Il a également défendu le port du voile islamique pour les agents de la gendarmerie royale du Canada et ouvert les frontières du pays en acceptant plus de 40 000 réfugiés syriens. Alors tête de proue du camp progressiste, le natif d'Ottawa faisait même figure de modèle pour le président français Emmanuel Macron lors de l'élection de celui-ci en 2017. En 2019, le scandale des photos et vidéo le montrant grimé de noir, un blackface commis à plusieurs reprises entre les années 1990 et 2001, a fortement écorché son image auprès de la grande famille des progressistes. En 2020, c'est cette fois son éthique personnelle qui est mise en cause, après qu'est rendue publique sa participation à l’attribution d’un important contrat gouvernemental à une association ayant rémunéré 250 000 euros son épouse, sa mère et son frère.

Erin O'Toole, le conservateur centriste

Sûr de son fait, Justin Trudeau a annoncé quelques jours avant le lancement de la campagne qu'il souhaitait étendre la vaccination obligatoire à tous les types de transports, pour les employés comme pour les passagers. Défendant sa gestion de la pandémie et les grandes décisions de son mandat telles que l'instauration de «l'aide médicale à mourir», le vote d'une taxe carbone et la signature d'une version modernisée de l'accord de libre-échange nord-américain (Aléna), l'ange déchu du camp progressiste accuse son principal concurrent de vouloir «faire reculer» le Canada. Il est donné au coude-à-coude avec les conservateurs, récoltant selon plusieurs sondages entre 30 et 34% des intentions de vote.

Quasi inconnu du grand public avant la campagne, le nouveau chef des conservateurs canadiens Erin O'Toole est parvenu en l'espace de quelques semaines à donner des sueurs froids aux libéraux et pourrait, à la surprise générale, même de son camp, devenir le prochain Premier ministre. Dans un style plus classique que ses concurrents, cet avocat au discours posé a principalement joué sur le rejet de la personnalité de Trudeau dans une partie de la population et lui a beaucoup reproché son «calcul politique» de déclencher des élections anticipées. Fait notable, il a évité les écueils de son prédécesseur Andrew Sheer sur les questions sociétales, dont les convictions personnelles sur le droit à l'avortement, par exemple, avaient plombé la campagne en 2019. Dans un discours axé sur la relance de l'économie canadienne – affectée comme toutes par les conséquences de la pandémie – Erin O'Toole a appuyé sur le fait que les libéraux avaient creusé la dette publique et que leur politique avait eu pour conséquence de gonfler l'inflation.

Affirmant vouloir mieux protéger les frontières du pays, cet ancien militaire de 48 ans a aussi promis aux Québécois qu'ils auraient la main sur leur politique migratoire, et notamment sur la condition de maîtriser le français pour pouvoir y immigrer. A l'inverse de Trudeau, il est partisan de la loi québécoise controversée portant sur le respect de la laïcité dans la Belle Province. Malgré un vote de son parti, il y a quelques mois, contre une motion qui reconnaissait «l'existence des changements climatiques», Erin O'Toole a intégré dans son programme la tarification du carbone et s'est engagé à respecter l'accord de Paris sur le climat. Alors qu'il accusait plus de cinq points de retard sur son rival libéral, il fait désormais jeu égal.

Jagmeet Singh, l'as des réseaux sociaux des jeunes

Arborant turbans colorés et longue barbe grise, le leader du Nouveau parti démocratique (NPD) Jagmeet Singh est le troisième homme de la campagne électorale canadienne. Usager intensif des réseaux sociaux, cet Ontarien de confession sikhe est crédité de 20% des intentions de vote et devrait être un partenaire privilégié en cas de gouvernement minoritaire. Il avait déçu en 2019, ne décrochant que 24 sièges à la Chambre des communes contre les 44 obtenus quatre ans plus tôt par son prédécesseur Tom Muclair.

Grand parleur mais petit faiseur

Plus à gauche que Trudeau, Jagmeet Singh reproche à celui-ci d'avoir fait passer «ses intérêts avant les intérêts des Canadiens», évoquant le déclenchement des élections à un moment qu'il juge inopportun en raison de la remontée des cas de Covid-19 dans le pays, et alors que le Parlement fonctionnait. Député de l'Etat de l'Ontario depuis 2011 avant de devenir député fédéral, il a blâmé lors des débats télévisés l'«inaction» du Premier ministre en matière d'environnement ou de politique étrangère, le décrivant comme un «grand parleur mais petit faiseur». Visant avant tout l'électorat jeune, il a investi comme aucun autre homme politique canadien les réseaux sociaux prisés par cette catégorie de la population : TikTok, Twitch, ou encore Snapchat.

Jagmeet Singh est particulièrement présent sur TikTok, où il n'hésite pas à donner de sa personne – parfois avec son équipe de campagne – en reprenant des tendances virales : du rap, une chorégraphie et du texte qui s'affiche sur l'écran déclinant des slogans de campagne. Ses mesures phares : taxer les «super-riches», offrir une couverture médicale complète ainsi qu'un logement décent à toute la population et réduire de moitié les émissions de gaz à effet de serre d'ici 2030.

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Avocat pénaliste de 42 ans, il a de surcroît mis en scène sur les réseaux sociaux, en pleine campagne électorale, l'annonce de la grossesse de son épouse, avec qui il produit de nombreuses vidéos politiques. Jagmeet Singh a fait savoir qu'il était favorable à une poursuite en justice devant la cour suprême canadienne de la loi québécoise sur la neutralité religieuse, qui prévoit entre autres que les services publics doivent habituellement se donner et se recevoir à visage découvert. Il milite en outre en faveur d'une exception de l'obligation du port du casque pour les motocyclistes de confession sikhe.

Yves-François Blanchet, le Québéc d'abord

En passant en quatre ans de dix députés à 32 et en devenant le troisième parti de la Chambre des communes du Canada en 2019, le Bloc québécois était apparu à l'époque comme le grand gagnant du scrutin. Yves-François Blanchet se présentait alors comme le défenseur du Québec (du gouvernement du Premier ministre québécois François Legault et de l’Assemblée nationale québécoise) face à Justin Trudeau, comme le défenseur des compétences provinciales face au fédéral. C'est cet axe politique que l'ancien ministre du gouvernement québécois de Pauline Marois a choisi de renouveler, défendant également bec et ongles la loi sur la laïcité, accusée de racisme par ses opposants.

Une séquence télévisée à ce propos a d'ailleurs été abondamment commentée au Québec : Shachi Kurl, une modératrice d'un des «débats des chefs» a en effet demandé au patron du Bloc québécois pourquoi il soutenait une loi «discriminatoire». Pendant la conférence de presse qui a suivi l'émission, Yves-François Blanchet a réagi en estimant qu'une «chaudière d’insultes» avait été lancée au visage des Québécois. «On s’est fait traiter de racistes et de xénophobes par l’animatrice en commençant le show», a-t-il commenté, ajoutant : «En matière de valeurs, de langue française et de laïcité, pour les Français, à la limite on est presque mous. Pour les Canadiens abreuvés à l’appareil médiatique américain, on est presque fous.»

Bienvenue en territoire non-cédé du peuple algonquin

Dénonçant une «censure», Yves-François Blanchet s'est aussi particulièrement ému durant la campagne de l'initiative d'un groupe scolaire de l'Ontario de brûler des milliers de livres – dont des albums de Tintin et de Lucky Luke – jugés offensants pour les populations autochtones. Souhaitant par ailleurs une reconnaissance constitutionnelle de la nation québécoise, cet ancien agent d'artistes a également déploré que la question de la prise en compte de la langue française dans les institutions canadiennes ait été reléguée aux oubliettes lors des débats. Dans des références aux affaires ayant affecté Justin Trudeau, il a fait la promotion de quatre propositions visant à endiguer les situations de conflits d’intérêts et de manquements à l’éthique. Comme par exemple accorder plus de pouvoirs au Commissaire aux conflits d’intérêts ou encore mieux protéger les lanceurs d'alertes. Crédité d'environ 7% des intentions de vote, le Bloc québécois a enfin fait de la hausse des transferts d'Ottawa à Québec en matière de santé son principal cheval de bataille.

Annamie Paul, le Parti vert en défense des autochtones

Seule femme parmi les cinq candidats participant aux débats télévisés, Annamie Paul a focalisé sa campagne sur deux thèmes : la question du dérèglement climatique bien sûr, mais surtout celle de la défense des droits des peuples autochtones canadiens. Car l'année 2021 a été marquée par le scandale de la découverte de milliers de tombes anonymes près d'anciens pensionnats autochtones gérés par l'Eglise catholique, principalement dans le Canada anglophone.

Des découvertes macabres qui ont indigné le pays et ravivé le traumatisme vécu par quelque 150 000 enfants amérindiens, métis et inuits, coupés de leurs familles, de leur langue et de leur culture et enrôlés de force jusque dans les années 1990 dans 139 de ces établissements scolaires à travers le pays. Une commission d'enquête a d'ailleurs conclu à un «génocide culturel».

Cette affaire a remis au cœur des préoccupations politiques la place des «Premières Nations» dans le Canada d'aujourd'hui. Comme tous les autres chefs de parti – à l'exception d'Erin O'Toole – Annamie Paul s'est montrée favorable à l'idée d'ajouter les idiomes autochtones à l’anglais et au français, qui constituent actuellement les deux seules langues officielles du pays. Au-delà de ses propositions, c'est surtout dans le choix des mots qu'elle s'est distinguée de ses adversaires. «Bienvenue en territoire non-cédé du peuple algonquin» : c'est par ces paroles qu'elle a par exemple débuté le dernier débat télévisé en français, qui se tenait dans la ville québécoise de Gatineau.

Avocate d'origine caribéenne et de confession juive, Annamie Paul a un passé militant : elle a en effet fondé une structure dont l'objectif est d'aider les femmes, les autochtones et les personnes issues de la diversité à occuper des fonctions publiques, et créé la bourse 1834, qui vise à former de jeunes leaders politiques noirs.

Se présentant comme la «seule option sérieuse pour lutter contre les changements climatiques», Annamie Paul, qui n'a encore jamais été élue, estime que le Canada peut devenir «un leader mondial dans la lutte contre le réchauffement» de la planète. Elle s'est par ailleurs dite contre l'obligation vaccinale et pour l'accès universel à des services de garde d'enfants.

Peu avant le début de la campagne électorale, le Parti vert a été secoué par une polémique : après qu'une des députées du parti a accusé Israël de «nettoyage ethnique» et d’«apartheid», un conseiller d'Annamie Paul a riposté en qualifiant la parlementaire d’«antisémite». L’exécutif national du parti a ensuite exigé que la patronne excommunie son adjoint : elle a alors refusé, jugeant la demande «raciste et sexiste». En retour, l’exécutif a dit réfléchir à réclamer un vote de confiance sur le leadership d'Annamie Paul. Une procédure jamais déclenchée, élections obligent. Le Parti vert est pour l'heure crédité d'environ 7% des voix.

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