Elections canadiennes : un gouvernement minoritaire et un pays divisé

Elections canadiennes : un gouvernement minoritaire et un pays divisé© Stephane Mahe Source: Reuters
Le Premier ministre canadien Justin Trudeau, le 23 octobre 2019 en conférence de presse.

Le Parti libéral de Justin Trudeau a remporté les élections fédérales canadiennes du 21 octobre dernier sans obtenir de majorité absolue. Le chercheur en géopolitique Adlene Mohammedi revient sur les résultats de ce scrutin, notamment au Québec

Justin Trudeau conserve son poste de Premier ministre du Canada malgré un bilan mitigé et plusieurs polémiques. Son concurrent conservateur, Andrew Scheer, était probablement trop terne – et trop transparent lors des débats – pour l’inquiéter. A gauche, les néo-démocrates se sont écroulés et ont perdu la quasi-totalité de leurs sièges québécois. La campagne pleine de bons sentiments de Jagmeet Singh n’a pas séduit.

Trudeau n’a pas la majorité absolue et se contentera donc d’un gouvernement minoritaire. Les 157 élus libéraux (contre 121 pour les conservateurs) devront ainsi convaincre les autres formations à Ottawa, notamment les 24 députés néo-démocrates susceptibles d’apporter un appui «progressiste» qui permet d’atteindre la majorité absolue. Trudeau devra donc gouverner en marchant sur des œufs. Au Canada, la division n’est pas seulement politique, elle est aussi géographique.

Un Canada divisé

Plusieurs commentateurs des élections canadiennes ont parlé de «balkanisation». Tandis que l’ouest canadien (notamment l’Alberta, le Saskatchewan et le Manitoba) a massivement voté pour les conservateurs (la Colombie-Britannique se distingue par un vote plus «progressiste»), les libéraux dominent à l’est du pays (notamment en Ontario).

Si le mot «balkanisation» semble excessif et si cette division mérite d’être nuancée (la Colombie-Britannique et l’Ontario accueillent toutes les couleurs politiques et le mode de scrutin – uninominal majoritaire à un tour – ne permet pas une réelle représentation), les points de vue semblent difficilement conciliables sur certains sujets : certains veulent plus d’oléoducs, d’autres n’en veulent pas.

Géographiquement, cela se traduit notamment par une opposition entre certaines provinces de l’ouest (l’Alberta et le Saskatchewan) et le Québec, dont la population est majoritairement hostile aux projets d’oléoducs. Au-delà des questions économiques, environnementales et même identitaires (en Alberta, le pétrole est un véritable totem), se posent des questions de compétence : le Québec veut avoir son mot à dire sur tout projet d’oléoduc sur son territoire. On lui rétorque que les oléoducs interprovinciaux relèvent d'une compétence fédérale. De tels dossiers rappellent l’importance de la question de la souveraineté.

Un Québec qui s’affirme tant bien que mal

Au Québec, les libéraux de Justin Trudeau conservent la première place et devancent les souverainistes du Bloc québécois menés par Yves-François Blanchet. En passant de dix députés à 32 et en devenant le troisième parti de la Chambre des communes du Canada, le Bloc québécois apparaît comme le grand gagnant de ce scrutin, d'autant plus que cette fois, le Bloc a tenu à convaincre les Québécois sans leur parler de souveraineté (ou alors indirectement ou très peu).

Lors des élections québécoises, nous avions évoqué la victoire d’un nationalisme non souverainiste et le triomphe de l’identité sur la souveraineté. Cette lecture est valable pour la performance des bloquistes aux fédérales : si les Québécois ne sont pas «prêts» pour la souveraineté, autant défendre l’identité québécoise (notamment une laïcité contestée par le multiculturalisme fédéral) et les spécificités du Québec auprès d’Ottawa. Pour l’actuel chef du Bloc, la souveraineté sera évoquée en son temps.

Blanchet est allé plus loin lors de cette campagne en se présentant comme le défenseur de Québec (du gouvernement Legault et de l’Assemblée nationale québécoise) face à Trudeau. Comme le défenseur des compétences provinciales face au fédéral. Le pari a été gagné au vu des résultats obtenus. Le gouvernement québécois pourra ainsi compter sur des députés déterminés à défendre ses compétences contre les ingérences des libéraux à Ottawa.

Vers un retour du débat sur la souveraineté ?

Est-ce pour autant une bonne nouvelle pour l’idée souverainiste ? Pas vraiment. D’abord, quand une formation politique évoque à reculons ses propres fondements, ce n’est jamais bon signe. Et cela est valable aussi pour les formations souverainistes à Québec. On imagine mal des écologistes renoncer à parler d’écologie. On sait, revanche, ce que deviennent les partis socialistes qui cessent de défendre le socialisme.

Ensuite, l’argument qui consiste à attendre que les Québécois soient «prêts» à entendre parler de souveraineté semble peu convaincant. Si les élus et les militants souverainistes renoncent à parler de souveraineté, la population québécoise ne risque pas d’être «prête».

Enfin, et en cela les bloquistes ont raison, la souveraineté québécoise se débat à l’échelle du Québec et non à l’échelle du Canada. Le travail pédagogique que se propose de faire Blanchet peut être utile : en défendant systématiquement à Ottawa les compétences de Québec, il peut contribuer à donner envie aux Québécois d’acquérir plus de compétences, toutes les compétences.

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