John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

«Help Catalonia» : un copier-coller de la propagande de Maïdan ?

«Help Catalonia» : un copier-coller de la propagande de Maïdan ?© Òmnium Cultural / YouTube

Pour l'historien John Laughland, le souverainisme catalan, tout comme le Maïdan ukrainien, se base sur un «provincialisme artificiel» et le «droit-de-l'hommisme», ignorant l'Etat de droit et toute réalité géographique, historique ou culturelle.

Plusieurs médias espagnols, dont le grand quotidien El Pais, ont attiré l'attention de leurs lecteurs sur la similarité entre une vidéo récemment publiée par l'association sécessionniste catalane, Omnium Cultural, intitulée «Help Catalonia», et un autre court-métrage, «I am a Ukrainian», diffusé en 2014 pendant le mouvement dit du Maïdan.  Dans les deux films, une jeune et jolie femme s'adresse à la caméra pour expliquer pourquoi les gens manifestent et quels sont leurs objectifs. El Pais qualifie la vidéo catalane de «copie» de la vidéo ukrainienne. 

Ce rapprochement entre ces deux cas d'école de propagande politique est sans doute l'une des raisons pour lesquelles la Fondation Open Society, qui a un bureau à Barcelone mais non pas à Madrid, s'est sentie obligée de nier, dans un communiqué officiel, tout soutien aux indépendantistes catalans. Pourtant, même s'il est vrai que, à la différence du mouvement du Maïdan, le sécessionnisme catalan n'est pas nécessairement téléguidé par des puissances étrangères, le phénomène catalan puise dans exactement les mêmes sources idéologiques que les événements qui se sont déroulés à Kiev fin 2013 début 2014. 

Cette volonté de remplacer le gouvernement de Madrid par le gouvernement de Bruxelles rappelle le désir des politiciens issus du Maïdan en Ukraine de pousser leur pays vers une plus grande dépendance à l'égard de l'UE

La première grande analogie entre les deux mouvements est que ni l'un ni l'autre ne vise la vraie indépendance. Le président régional de Catalogne, Carles Puigdemont, a beau jeu d'évoquer le Brexit, dans la lettre qu'il a adressée au président du gouvernement espagnol le 19 octobre au matin, essayant ainsi de démontrer la légitimité de sa cause. Ce faisant, il oublie deux éléments clés : d'abord, la loi européenne permet à un pays membre de quitter l'UE, tout comme le droit international permet à tout pays souverain de dénoncer un traité, à la différence de la constitution du Royaume d'Espagne, qui ne prévoit pas la sécession légale d'une partie de son territoire ; et ensuite, et surtout, que le Brexit était un vote pour la vraie indépendance du Royaume-Uni. Le sécessionnisme catalan, au contraire, ne vise pas l'indépendance de la Catalogne mais sa réinsertion dans l'ensemble européen où, de toute évidence, il n'y a aucune souveraineté nationale. 

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Cette volonté de remplacer le gouvernement de Madrid par le celui de Bruxelles rappelle le désir des politiciens issus du Maïdan en Ukraine de pousser leur pays vers une plus grande dépendance à l'égard de l'UE. Peu après leur prise de pouvoir, ils ont signé l'accord d'association avec Bruxelles, qui avait été la cause de la vague de protestation, mais qui réduit considérablement l'indépendance de l'Ukraine en permettant une surveillance accrue de sa politique interne par les institutions européennes. Ils ont également annoncé leur intention de rompre avec la neutralité arrêtée par le régime précédent et d'intégrer l'OTAN, alliance militaire qui exige une subordination de chaque pays membre au commandement intégré dominé par les Etats-Unis.  La politique du Maïdan rappelle la déclaration d'«indépendance» du Kosovo de février 2008, qui était en réalité une déclaration de dépendance de cette province à l'égard de l'UE et de l'OTAN. Les deux institutions reçoivent dans cette déclaration, qui sert de Constitution pour le Kosovo, un rôle déterminant dans le gouvernement de celui-ci. (Les références clés sont celles au Plan Ahtisaari que la déclaration promet d'intégrer dans sa loi fondamentale, paragraphe 12 : ce plan stipule que l'OTAN et l'UE feront partie intégrante du dispositif gouvernemental du Kosovo.)

La stratégie catalane est de cultiver l'ambiguïté pour ainsi imposer à Madrid la lourde responsabilité d'être le porteur de la clarté

La contradiction entre ces déclarations dites d'indépendance et la réalité de la dépendance qu'elles proclament n'est qu'un aspect de la caractéristique principale de tous ces mouvements : leur post-modernisme, si par cela on entend une idéologie qui refuse le principe de la non-contradiction et qui promeut, à sa place, une doctrine de no borders logiques et physiques. Ce culte de la contradiction était très frappant sur le Maïdan, où ont combattu ensemble des nationalistes et des européistes, des catholiques fervents et des activistes LGBT, des néo-nazis et des Juifs. Bref, le Maïdan était un chaos idéologique – mais le chaos était voulu. En effet, certains stratèges de l'OTAN ont conçu le déploiement du chaos comme une arme de guerre, résumant leur idée par l'acronyme Vuca pour volatility, uncertainty, complexity, ambiguity (volatilité, incertitude, complexité, ambiguïté). L'aspect apparemment jeune, joyeux, spontané et multiforme du mouvement du Maïdan avait pour but de condamner la Russie en la faisant apparaître comme l'incarnation d'un autoritarisme brutal. 

Voilà le point névralgique du conflit entre Madrid et Barcelone : Madrid et son intransigeance sur la loi et sur le respect de celle-ci, une insistance qui est dénoncée injustement comme exagérée, veut incarner l'ordre ; Barcelone, avec le flou délibérément entretenu non seulement sur la finalité de son «indépendance» mais aussi sur la question, posée plusieurs fois par Manuel Rajoy, de savoir si, oui ou non, Puigdemont l'avait vraiment déclarée, veut incarner la fluidité et l'ambiguïté.  C'est très exactement ce que Karl Marx et Friedrich Engels ont conceptualisé avec la doctrine de la dialectique et leur refus d'accepter qu'un oui soit un oui ou un non un non. En déclinant de répondre à la question posée par Madrid, Barcelone agit en bon marxiste. La stratégie catalane consiste à cultiver l'ambiguïté pour ainsi imposer à Madrid la lourde responsabilité d'être le porteur de la clarté. Le défi pour Madrid est que, le marxisme culturel étant si fortement implanté en Europe, toute tentative de restaurer l'autorité de l'Etat est assimilée, au moins par certains, au franquisme et à la dictature, et ceci malgré le fait que le Royaume est une démocratie exemplaire depuis des décennies.

Comme en Ukraine, les sécessionnistes catalans veulent se séparer d'un espace linguistique gigantesque et de portée mondiale pour sombrer dans un provincialisme artificiel car en réalité cosmopolite

Fluidité et post-modernisme aussi dans le langage des indépendantistes : voilà ce qui est frappant dans le discours catalan. Si l'Ukraine avait un discours national très faible, dû notamment à l'absence de tout précédent historique pour un état ukrainien indépendant, mais aussi à son faible héritage littéraire et civilisationnel, la Catalogne est pire encore. Son sécessionnisme ne repose sur aucune différence majeure sur les plans linguistique, religieuse, géographique, historique ou culturelle entre elle et le reste de l'Espagne. Le contraste avec les sécessionnismes basque, croate, irlandais, écossais ou jurassien est saisissant.

Au contraire, le souverainisme catalan est un pur produit de l'idéologie droit-de-l'hommiste. Comme en Ukraine, les sécessionnistes catalans veulent se séparer d'un espace linguistique gigantesque et de portée mondiale pour sombrer dans un provincialisme artificiel, car en réalité cosmopolite. Leur identité puise uniquement dans les banalités abstraites du politiquement correct – le désir de démocratie, de liberté, de paix etc. – qui sont toutes une façon de se présenter – et c'est l'essentiel – comme les victimes de l'Etat espagnol et de sa police. Ce souverainisme factice, qui est assaisonné d'une forte dose de gauchisme bobo, correspond parfaitement à l'idéal post-moderne – et très européiste – d'un Etat qui n'est basé sur aucune réalité déterminée, géographique, historique ou culturelle, mais uniquement sur la volonté de ses adhérents et sur des valeurs abstraites et universelles. C'est très exactement l'idéologie de l'intégration européenne qui véhicule les mêmes platitudes ringardes à propos des Etats-membres existants. Le Catalan, à en croire certaines vidéos, est composite, cosmopolite, européen, ouvert, dépourvu de toute particularité. Rien ne le définit sauf son statut d'opprimé. Il incarne ainsi l'universalisme – et donc le déracinement – d'une souffrance imaginaire. Oui, la Catalogne c'est l'Europe – dans la mesure où l'Europe de Bruxelles, tout comme Barcelone, ne croit plus à sa propre spécificité ni à sa propre civilisation.

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