La déradicalisation pose un plus grand problème que l’identification des candidats au djihad

La déradicalisation pose un plus grand problème que l’identification des candidats au djihad© Christian Hartmann Source: Reuters
Membre de la brigade de recherche et d'intervention (BRI) à Paris

«Les services de renseignement français estiment à environ 10 500 le nombre de personnes qui ont basculé dans un islam très radicalisé» - l'écrivain Eric Pelletier essaye d'estimer «l'ampleur de la tâche sécuritaire» en France moderne.

RT France : 17 cas de policiers radicalisés recensés entre 2012 et 2015 – comment expliquez-vous ce phénomène ?

Eric Pelletier (E. P.) : Ce phénomène en réalité n’est pas propre à la police. C’est un phénomène qui est profond dans la société française, qui reste extrêmement marginal, mais qui touche maintenant tous les secteurs de la société, y compris la police, y compris l’armée, y compris les prisons.

RT France : Comment ce phénomène se traduit-il ? Quelle est son ampleur ? A quel point est-il grave ?

E. P. : La situation en Syrie et en Irak a modifié totalement les choses, et c’est vrai que, notamment à travers des réseaux sociaux, et puis avec l’amplification des médias traditionnels sur la situation, un certain nombre de jeunes gens se sont radicalisés, quel que soit leur formation, quelle que soit leur profession, et donc un certain nombre de policiers. On a étudié le cas de 17 d’entre eux, qui se sont forgés des opinions radicales. Il faut quand même mettre en perspective ce phénomène dans la police, je vous ai parlé de 17 cas à rapporter à un total, en ce qui concerne la préfecture de police de Paris, de 27 000 fonctionnaires. 17 cas de personnes radicalisées et 27 000 fonctionnaires.

Il est très difficile aujourd’hui de savoir quel est réellement le vote policier

Au total, on estime qu’en France, si on additionne les personnes radicalisées dans l’armée, dans la police ou dans l’administration pénitentiaire, c’est-à-dire, chez les gardiens de prison, on arrive à peu près à un total d’une centaine de personnes. Donc la prison n’est pas épargnée par ses murs, et non seulement les détenus, mais aussi un certain nombre de gardiens de prison sont aujourd’hui radicalisés. Ils sont très peu nombreux, c’est un phénomène très marginal, mais c’est un phénomène qui existe.

RT France : La radicalisation est-elle un problème spécifique de la société française, ou on peut l’observer, dans telle ou telle mesure, dans d’autres pays ? 

E. P. : Je crois que c’est une évolution générale. On a une situation internationale qui se durcit avec un certain nombre de personnes qui se retrouvent dans des discours extraordinairement radicaux qui sont en opposition avec le système démocratique français, avec – ça c’est un point essentiel – la laïcité qui régit toutes les règles de vie en société en France. Par exemple, en ce qui concerne les fonctionnaires de police, ils n’ont pas le droit de faire état de leur religion. La police doit respecter toutes les religions sans faire état de sa propre religion. Donc tout ce qui est signe religieux distinctif est pour ces personnes un moyen de pression sur l’administration, et cela crée un certain nombre de tensions.

Dans un premier temps, on est sur la liberté de pensée et la liberté de conscience, et dans un deuxième temps on est dans l’action terroriste

RT France : Quelles mesures les autorités françaises prennent-elles pour empêcher la radicalisation ? 

E. P. : Il existe deux questions : la question de la détection – essayer de détecter un basculement. Et puis la deuxième question c’est celle de la déradicalisation, c’est-à-dire, comment faire pour que ces personnes reviennent dans la sphère républicaine. Donc, en ce qui concerne la détection, les services de renseignement, notamment dans l’armée, mais aussi dans la police, sont très attentifs aux signes de dérive religieuse ; au fait que, par exemple, un homme refuse de serrer la main d’une femme, ou qu’une femme refuse de serrer la main d’un homme ; au prosélytisme, le fait d’essayer de convaincre des collègues de travail de se convertir. Et ces petits signaux d’alerte sont aujourd’hui très suivis par les services de renseignement, de même que tous ce que se dit sur les réseaux sociaux, tous ce que se dit ou s’échange sur les réseaux sociaux. Ça c’est pour la partie de détection. Maintenant, il y a la question de la déradicalisation et, à mon avis, la difficulté se situe surtout là, parce qu’on a vu en France que les tentatives de déradicalisation ne sont pas pleinement satisfaisantes. Et aujourd’hui il est très difficile d’évaluer la possibilité même de déradicaliser un individu qui a fait le choix d’avoir un endoctrinement très dur et le choix de l’islam des origines avec une vocation djihadiste.

RT France : Pensez-vous que le nombre des radicalisés va augmenter ?

E. P. : Pour l’avenir je ne sais pas. En tous cas, ce qui est certain aujourd’hui, c’est qu’on estime, ou les services de renseignement français estiment environ de 10 500 le nombre de personnes qui peuvent représenter un problème du point de vue de la sécurité, qui ont basculé dans un islam très radicalisé. Ce qui pose une véritable difficulté, un véritable défi pour les services de renseignement, dans la mesure où on estime, et on a découvert au travers de notre livre, que la DGSI, le service de renseignement intérieur, peut surveiller en temps réel et 24 heures sur 24 physiquement environ 40 objectifs. Donc, 40 objectifs surveillés à rapporter à 10 500 personnes radicalisées posant un problème de sécurité, vous imaginez toute l’ampleur de la tâche sécuritaire en France.

Il est effectivement très difficile aujourd’hui de surveiller les frontières

RT France : Pour ce qui concerne la radicalisation dans des institutions militaires françaises – est-ce qu’un tel phénomène existe ?

E. P. : Les institutions civiles, mais aussi les institutions militaires, c’est-à-dire que l’armée est très attentive à, là aussi, des processus de radicalisation dans ses rangs. On estime qu’environ une cinquantaine de militaires peuvent être radicalisés. Et les statistiques, les éléments qui filtrent les services de renseignement, et c’est que nous avons découvert dans le livre, laissent entendre qu’environ une dizaine de soldats français ont déserté, ont quitté l’armée et sont partis combattre en Syrie, en Irak. Et certains même avaient combattu avant les troupes françaises, cette fois-ci en Afghanistan. On a parmi les cadres de Daesh, dans le service de sécurité de Daesh au moins un français, on le sait aujourd’hui, qui a fréquenté la légion étrangère et qui a combattu en Afghanistan.

RT France : Comment peut-on lutter contre la menace terroriste ?

E. P. : La clé de l’accroissement de notre sécurité ce sont les échanges internationaux au sein de l’espace européen, mais plus largement entre, par exemple, la France et les Etats-Unis ou la France et la Russie – ça fonctionne plutôt bien sur le plan de l’échange d’information entre les services de sécurité. Et j’ai même le sentiment, pour vous dire le fond de ma pensée, que parfois ça fonctionne mieux entre Paris et Washington et Paris et Moscou qu’entre des services différents franco-français travaillant en France.

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