L'Arabie saoudite est prête à agir en Syrie, mais «pas contre Daesh»

L'Arabie saoudite est prête à agir en Syrie, mais «pas contre Daesh»© Faisal Al Nasser Source: Reuters
Des chars saoudiens

L'Arabie saoudite déclare vouloir lutter contre Daesh en Syrie. Le géopolitilogue Alexandre Del Valle, se penchant sur les objectifs non déclarés du royaume, rappelle que, jusqu'à présent, ses actions n'ont mené qu'à un renforcement du djihadisme.

RT France : Le conseiller du ministre saoudien de la Défense Ahmed Asiri a déclaré, dans une interview à Sky News Arabia, que la coalition militaire des pays arabes et musulmans dirigée par l’Arabie saoudite discutait avec la coalition américaine de la possibilité d'unir leurs efforts dans la lutte contre Daesh en Syrie et en Irak. Cette lutte contre l’Etat islamique est-elle l'unique objectif ou en poursuivent-ils d’autres ?

Alexandre Del Valle (A. D. V.) : Tout d’abord il faut juger les Saoudiens sur pièce, et ils n’ont pas été très efficaces dans la lutte contre Daesh. Ils avaient déjà proposé une vaste coalition sunnite il y a quelques années. Le prince héritier avait annoncé tout cela et certains pays mentionnés n’étaient même pas au courant qu’ils devaient faire partie d’une coalition… C’était assez ridicule.

Moi, je reste très prudent. Mais ce qui est vrai est que Daesh, comme tous les mouvements totalitaires non-étatiques incontrôlés, se retournent contre certains de leurs anciens parrains, même si, dans ce cas, il s’agit d’un parrain officieux. Comme dans le cas de la Turquie, Daesh se retourne contre tout le monde et commence à semer le trouble. Donc cela ne me parait pas étonnant. Je pense qu'il est possible que les Saoudiens soient vraiment concernés et déterminés à lutter un peu mieux contre Daesh. Mais je leur reprocherai autre chose : au Yémen leur action contre les Houthis a globalement favorisé les djihadistes. L’Arabie saoudite a grandement contribué à la montée des mouvements djihadistes.

Les Saoudiens eux-mêmes vont être obligés de devenir un peu plus raisonnables

RT France : Si la coalition saoudienne se lance effectivement dans la lutte, quelles seront les conséquences pour la région ?

A. D. V. : Aujourd’hui il y a quelque chose d’intéressant concernant la Turquie, la Russie et l’Iran. On constate, après tant d’échecs, que la plupart des acteurs – même divisés et même avec des agendas différents – commencent à se rendre compte de l’intérêt qu'il y a à s’entendre. La réunion à Astana avec les Russes, les Iraniens et les Turcs montre bien que c’est possible. Je pense qu’à un moment, ce que j’appelle «l’esprit d’Astana» et qui consiste à dire que malgré des agendas différents on a un intérêt commun – celui de rétablir la stabilité – va finir par rallier également l’Arabie saoudite, voire même le Qatar. Les Emirats arabes unis sont depuis longtemps un partenaire relativement fiable dans la lutte contre les extrémistes. On dépense beaucoup d’argent et on favorise l’instabilité. Chacun va en subir des conséquences négatives. A un moment ou un autre, les Saoudiens eux-mêmes vont être obligés de devenir un peu plus raisonnables.

RT France : Si le plan des Saoudiens en Syrie se réalise, pourraient-ils agir hors du cadre du conflit entre sunnites et chiites ? S’agit-il d’une tentative d’agir en Syrie avant que tout soit réglé dans ce pays ?

A. D. V. : Je pense que vous avez donné la bonne réponse. On voit clairement que les choses évoluent. Les Russes ont une longueur d’avance et un certain nombre d’Etats se disent qu’il vaut mieux essayer de peser de manière intelligente dans des négociations. Or, pour le faire il faut également peser sur le terrain. Donc les Saoudiens vont essayer de se distinguer de Daesh en montrant qu’ils sont capables, eux aussi, de contrôler des territoires et de participer à la lutte commune contre Daesh. Mais leur véritable agenda, leur objectif commun n’est pas de lutter contre Daesh, mais d’essayer de compter le plus possible dans un gouvernement futur où les Saoudiens aimeraient que leurs hommes soient représentés.

RT France : Il est peu probable que le gouvernement syrien accepte une telle activité sur son territoire. Serait-elle légale en l’absence d’une demande de la part du gouvernement syrien ?

Aujourd’hui une opération stratégique en Syrie ne peut être possible qu’avec l’aval des Russes

A. D. V. : Aujourd’hui les seuls pays qui ont été autorisés par le gouvernement syrien à agir en Syrie sont premièrement la Russie et deuxièmement l’Iran à travers ses différentes milices. Les occidentaux n’ont pas été acceptés de manière légale. Sachant que la Russie contrôle l’espace aérien syrien avec une suprématie totale, je ne vois pas comment les Saoudiens pourraient agir sans s’entendre avec les Russes. Les Saoudiens vont continuer à faire ce qu’ils font aujourd’hui – agir au travers de milices interposées qu’ils vont peut-être renforcer et, peut-être, agir aussi en coopération avec les Turcs.

Quoi qu'il en soit, aujourd’hui, une opération stratégique en Syrie n'est possible qu’avec l’aval des Russes. C’est d’ailleurs pour cette raison que Recep Tayyip Erdogan, après avoir longtemps violemment critiqué l’action russe en Syrie, a fini par s’entendre avec eux.

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