Algérie : la France n’a pas à craindre la concurrence américaine sur le plan économique

Le ministre algérien des Affaires étrangères Ramtane Lamamra et le secrétaire d'Etat américain John Kerry Source: AFP
Le ministre algérien des Affaires étrangères Ramtane Lamamra et le secrétaire d'Etat américain John Kerry

Il faut lire les propos de l’ambassadeur d’Algérie à Washington, incitant à approfondir les relations entre Alger et Washington, en lien avec les relations entre les Etats-Unis et le Maroc, estime la directrice du programme du Moyen Orient à l’IFRI.

RT France : L’ambassadeur d’Algérie aux Etats-Unis, Madjid Bouguerra, a déclaré dans une interview à Al-Monitor la volonté de l’Algérie de s’ouvrir davantage aux Etats-Unis afin de renforcer les liens économiques entre les deux pays. Comment interpréter cette déclaration ?

Il ne s’agit pas d’une ouverture, il s’agirait plutôt d’une volonté de renforcement et d’approfondissement des relations

Mansouria Mokhefi (M. M.) : L’Algérie est déjà ouverte sur tout ce monde-là depuis bien longtemps, depuis qu’elle a rompu avec son idéologie et sa gouvernance socialiste, elle s’est ouverte à l’économie de marché, au pluralisme etc. Par ailleurs, elle est aussi devenue un excellent allié, digne de confiance, justement avec les Etats-Unis, avec l’Europe et avec l’ensemble des pays occidentaux, que ce soit sur le plan économique ou sécuritaire. Mais les relations économiques ont toujours été forcément marquées par le secteur énergétique. Or, aujourd’hui, avec le changement de la donne énergétique sur le marché mondial, avec l’indépendance des Américains sur le plan du pétrole et du gaz, ces derniers sont des clients beaucoup moins importants qu’ils ne l’ont été jusqu’à présent. Aujourd’hui, l’Algérie s’en rend compte. Il ne s’agit pas d’une ouverture, l’ouverture est là depuis longtemps, il s’agirait plutôt d’une volonté de renforcement et d’approfondissement des relations.

L’Algérie ne produit pas grand-chose 

RT France : Est-ce que ce renforcement de la coopération va profiter aux Etats-Unis, du fait qu’ils n’importent plus les hydrocarbures algériens dans les mêmes volumes qu’avant ?

M. M. : L’intérêt pour la région et pour ce pays est très clair. C’est d’abord et avant tout la coopération sur le plan de la lutte anti-terroriste, du renseignement et sur le plan militaire. Au plan économique, cette région n’est pas du tout fondamentale ni cruciale pour les Américains, d’autant plus que leur indépendance énergétique a considérablement amoindri les volumes d’échanges avec l’Algérie. Il faut savoir que l’Algérie ne produit pas grand-chose. Les Américains sont très attentifs au positionnement du pays sur le plan politique et militaire. Ils considèrent que c’est un allié incontournable pour la région et indispensable pour sa sécurisation et sa stabilisation. Ce n’est pas du tout un client ou un partenaire économique d’importance, bien moins que le Maroc. C’est peut-être dans le cadre des relations entre les Etats-Unis et le Maroc qu’il faut lire la déclaration de l’ambassadeur algérien.

La relation entre Rabat et Washington demeure beaucoup plus solide et importante que la relation avec l’Algérie

RT France : Est-ce que les Etats-Unis vont intervenir sur le plan politique, dans le domaine du différend entre le Maroc et l’Algérie sur le Sahara occidental ?

M. M. : Les Etats-Unis ont pris parti depuis très longtemps. Ils soutiennent la position marocaine comme de plus en plus de pays. La position marocaine s’appuie sur le soutien très important, constant depuis le début, des Etats-Unis et de certains pays de l’Europe, notamment de la France. Ce soutien est très solide et important, même si les Etats-Unis ont émis certaines critiques depuis deux ans en ce qui concerne à la fois la gestion de la question du Sahara occidental et la question des droits de l’homme au Maroc. Malgré cela – et en dépit du fait que les Marocains ont développé une diplomatie tous azimuts vers des pays avec lesquels ils n’ont jamais eu de partenariat important, comme par exemple la Russie, la Chine ou l’Inde –, la relation entre Rabat et Washington demeure très solide et très importante. Elle l’est beaucoup plus que la relation avec l’Algérie.

RT France : Une coopération économique accrue avec les Etats-Unis ne va-t-elle pas faire les Etats-Unis changer d’avis sur la question du Sahara occidental ?

M. M. : Effectivement, cela ne va pas changer leur opinion sur la question. De toutes façons, c’est un conflit qui dure depuis des décennies, mais qui n’occupe pas une place d’importance dans les dossiers américains. Cette question est laissée un peu au Maroc, elle n’est pas résolue malgré les différents médiateurs nommés par les Américains, par l’ONU, tout cela n’a rien donné. Aujourd’hui, il existe des considérations d’importance beaucoup plus vitales et existentielles, à la fois pour les Etats-Unis et pour les pays de la région : la Libye, l’insécurité, la Tunisie, le Mali, la montée du djihadisme au Maroc, l’instabilité chronique de l’Algérie et d’autres, mais pas le Sahara occidental.

Il ne faut pas voir cette déclaration comme une espèce de concurrence potentielle avec la France

RT France : La France a perdu son statut du premier investisseur en Algérie. Avec l’éventuelle arrivée des Etats-Unis, pensez-vous que la France et ses positions vont encore reculer ?

M. M. : Il n’y a rien sur le marché algérien à part les hydrocarbures et les Américains ne sont plus demandeurs. Que l’ambassadeur d’Algérie sollicite des entreprises américaines, c’est normal, ça fait partie de son boulot, mais cela ne peut pas faire venir les Américains sur le marché algérien.

Rien ne peut pour le moment remettre en cause la position de la France, elle est présente dans les domaines vitaux de l’Algérie, que ce soit l’eau, l’électricité, le secteur routier, les hôpitaux, la pharmaceutique, l’agriculture... C’est peut-être parce que cette relation est très lourde et importante que l’Algérie se tourne vers d’autres partenaires. Mais il faut avoir quelque chose à offrir. Les Américains l’ont toujours dit, ils sont conscients du potentiel de l’Algérie avec sa population, une jeunesse dynamique… Mais ils savent aussi, comme tous les investisseurs que le climat d’investissement et des affaires est très mauvais, qu’il est difficile, et personne ne se précipite véritablement. Il faut avoir quelque chose à offrir et pas simplement être potentiellement un marché très prometteur. La bureaucratie, le poids de la corruption, ce sont des facteurs qui pèsent sur ce climat, le rendent peu attractif et qui ont déjà découragé beaucoup de monde. Il ne faut donc pas du tout voir cette déclaration comme une espèce de concurrence potentielle avec la France, pas du tout.

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