Attentats en France : on rend les musulmans responsables de tout

Une femme musulmane à l'entrée du cathédrale du Rouen pour assister à une messe en mémoire du père Jacques Hamel Source: AFP
Une femme musulmane à l'entrée du cathédrale du Rouen pour assister à une messe en mémoire du père Jacques Hamel

Le gouvernement a besoin de revoir sa politique contre la radicalisation et ne doit pas se contenter de mesures symboliques, estime Asif Arif, avocat, directeur du site internet Cultures & Croyances, spécialisé sur le fait religieux et la laïcité.

RT France : Quel jugement portez-vous sur l’idée du pacte avec l'islam que propose Manuel Valls ?

Asif Arif (A. A.) : J’ai du mal avec ce pacte. Déjà en terme de communication, parce qu’on est en train de proposer un pacte tout de même. Cela signifie négocier quelque chose pour avoir la paix. Donc, est-ce qu’on est aujourd’hui en train d’écrire quelque chose qui vise à avoir une relation pacifiée avec les musulmans en France. Si c’est le cas, c’est très dangereux de dire ça parce que ça supposerait d'avoir eu un raisonnement préalable qui consiste à dire qu’on est en guerre contre les musulmans en France, alors que la guerre ne doit pas être menée contre les musulmans en France, mais contre certains radicaux. Donc, vous voyez on commence déjà mal et en plus, il y a cette problématique de la sémantique, qui se décline dans toutes les propositions que fait Manuel Valls, parce que le choix des mots, et je pense que Manuel Valls le sait mieux que personne, est très important.

On n'a pas besoin de revoir les relations avec l'islam puisqu’il y a eu des attaques terroristes sur le territoire français

RT France : Que pensez-vous de sa proposition de suspendre les financements venus de l'étranger pour les mosquées françaises et d’instaurer une taxe sur les produits halal ?

A. A. :  Ces mots ont déjà une connotation très «sanctionnatrice», c’est vécu comme une sanction pour moi, parce que j’ai l’impression que les musulmans de France qui ne sont responsables de rien, sont rendus responsables de tout. Mais de manière un peu déguisée. On n'a pas besoin de revoir les relations avec l'islam parce qu’il y a eu des attaques terroristes sur le territoire français. On a besoin de revoir la politique de lutte contre la radicalisation.

Le financement étranger des lieux de culte en France est très marginal par rapport au financement participatif des fidèles musulmans

RT France : Le gouvernement ne tente-t-il pas ainsi d'éviter que les courants radicaux de l'islam ne pénètre sur le territoire français, par le biais de financements saoudiens, par exemple ?

A. A. : Le rapport Goulet sur le financement des lieux de cultes qui a été rendu par le Sénat met en perspective plusieurs choses. D’abord, le financement étranger des lieux de culte en France est très marginal par rapport au financement participatif des fidèles musulmans. En gros, les lieux de cultes dans leur très grande majorité sont financés en France par les musulmans de France et pas par des musulmans d’ailleurs.

S'il y a des pétromonarchies, ou des pays, qui financent l'exportation du djihad en France, oui, il faut couper le robinet car c'est l'argent qui permet cela

RT France : Vous voulez dire que la suspension du financement étranger est une mesure symbolique ?

A. A. :  Je pense, qu’il est question de symbole. Evidemment que Manuel Valls a intérêt de prendre une telle mesure parce que s'il y a des pétromonarchies, ou des pays, qui financent l'exportation du djihad en France, oui, il faut couper le robinet car c'est l'argent qui permet cela. Mais je ne pense pas que cela va empêcher réellement ces pétromonarchies de la financer concrètement.  

RT France : Pourquoi ?

A. A. : Parce qu’on va dire à l’Arabie saoudite : on ne veut pas que vous financiez. Mais qu'en sera-t-il d'une société saoudienne, finançant une entreprise anglaise qui elle-même finance une association française qui alloue des fonds aux lieux de culte musulmans en France, justement pour contourner cette législation.

Il y a une aberration dans l’idée de dire qu’on va faire en sorte de s'attaquer au financement alors qu'il faut aussi s'attaquer à la source du problème

Quand on parle de financement international, si on devait y mettre un terme, cela supposerait de se poser une question plus générale et plus complète, en fait, plus systémique : celle du financement du terrorisme.

Il y a une aberration dans l’idée de dire qu’on va faire en sorte de s'attaquer au financement alors qu'il faut aussi s'attaquer à la source du problème. Il faut demander à ces Etats sur le plan diplomatique pourquoi ils financent les terroristes. On ne s’attaque pas à la racine du mal, on reste en surface. Maintenant si des imams appellent au djihad etc., le gouvernement dispose de deux moyens d'action possibles.

Il y a deux niveaux d’action : effectivement faire fermer les mosquées mais contrôler et verrouiller certains discours sur les réseaux sociaux parce que les appels aux attaques terroristes sont aussi très dangereux

RT France : Lesquels ?

A. A. : Le premier, c’est effectivement d'interrompre ce financement et éventuellement de faire fermer ces mosquées. Moi, j’encourage cette décision de Manuel Valls et de Bernard Cazneuve car cette mesure permettra d'entraver la diffusion de l’idéologie radicale dans les mosquées. Mais, il y a aussi toute une série d’autres problèmes que le gouvernement doit résoudre depuis longtemps. A savoir, quid des personnes qui vont se radicaliser chez elles par internet ? S'agissant des personnes qui sont radicalisées, des personnes qui ont un profil radicalisant, les recruteurs, le renseignement pourront toujours les suivre. Mais c’est à travers internet et les contenus disponibles sur la toile qu’il faut surveiller ces personnes-là.

Donc, il y a deux niveaux d’action : effectivement faire fermer les mosquées mais contrôler et verrouiller certains discours sur les réseaux sociaux parce que les appels aux attaques terroristes sont aussi très dangereux.

Et pour cela, il faut discuter avec Facebook. Il faut discuter avec Twitter, il faut discuter avec d’autres réseaux sociaux pour déterminer quels sont les comptes qui présentent un risque et les faire fermer.

Je pense qu’il faut vraiment interdire certains types de discours

RT France : Y a-t-il une possibilité que cela empiète sur les libertés ? Avec cette mesure ne risque-t-on pas de tomber dans l’excès où les gens ne seront plus libres pour discuter de quoi que ce soit sur les réseaux sociaux ?

A. A. :  Attention, on ne demande pas d’interdire tout discours qui conteste une autorité établie, parce que sinon nous ne sommes plus une démocratie. Moi, j’ai le droit de ne pas être d’accord avec mon pays et j’ai le droit de pouvoir le dire. Mais entre le droit de ne pas être d’accord et de pouvoir le dire et le fait que je dise que je vais attaquer ce pays de «kouffars», il y une très grande différence ! Je pense qu’il faut vraiment interdire certains types de discours.

Le gouvernement a fait la moitié du travail.

L’extrémisme religieux génère, en règle générale, toujours un extrémisme inversé, qui est, en fait, une radicalisation politique 

RT France : Dans votre tribune dans l’Obs vous parlez d’une islamophobie grandissante en France. En quoi consiste ce phénomène ?

A. A. : Ce qu’il faut comprendre, c'est qu'il s'agit de la polarisation des sentiments religieux, telle qu'elle s’exprime à travers Daesh. L’extrémisme religieux génère, en règle générale, toujours un extrémisme inversé, qui est, en fait, une radicalisation politique. Cet extrémisme s’exprime à travers l’islamophobie, une tendance à généraliser les choses en disant que tous les musulmans sont concernés, que tous les musulmans doivent se désolidariser [des actes terroristes]. Il y a des obligations qui sont mises à la charge des musulmans qui n'ont pas cours auprès des autres communautés religieuses, une différence de traitement.

Et ensuite, il y a tout un aspect de la société française. Elle se dit très laïque etc. mais en même temps elle intervient depuis des années à outrance dans la vie religieuse des musulmans.

D’abord, il y une interdiction de signes religieux à l’école. Ensuite, il y a eu l’interdiction du voile intégral, on a fait passer une loi qui concerne un millier de femmes sur l'ensemble du territoire français, ce qui est un symbole.

Aujourd’hui, on n’a que des débat sur les menus de substitution. Qui est concerné ? C’est les musulmans ou les chrétiens ?

Tout cela a créé un terreau propice pour que, par exemple, les gens du FN [Front national] puissent s’exprimer et se servir de l’islamophobie.

On pointe du doigt des problèmes qui n'en sont pas

RT France : Mais les autorités ne «s’attaquent» pas uniquement à la religion musulmane. Par exemple, il y a eu une interdiction d’exposer les crèches dans le cadre des fêtes de Noël...

A. A. : Attention, pour les crèches, il s'agissait d'une décision du Tribunal administratif de Nantes. Le magistrat de première instance avait effectivement interdit la construction d’une crèche de Noël. Mais après recours, la Cour d’appel a décidé que c’était possible.

On se pose des questions à travers les principes républicains. Je veux dire c’est qu’on pointe du doigt des problèmes qui n'en sont pas. Par exemple, sur la question du voile à l’université, il y a eu une consultation qui a été menée par le conseil de la laïcité et les professeurs des universités qui ont dit qu’il n'y avait pas de problèmes avec les voiles. C'est donc un un problème qui sort des tuyaux politiques.

Il y une tentation identitaire à laquelle se laissent aller certaines personnes qui se rattachent à leurs racines

Ensuite, sur la même question, les entreprises ont dit la même chose. Les problèmes religieux, on arrive à les résoudre par le dialogue. On n’a pas besoin d’amener ces sujets sur la scène politique, parce que la politique accentue et instrumentalise les choses.

On a davantage besoin aujourd’hui en France de faire valoir la diversité. La société évolue très rapidement et la diversité est croissante. Et de l'autre côté, il y une tentation identitaire à laquelle se laissent aller certaines personnes qui se rattachent à leurs racines. Franchement, on se demande si on regarde vers le passée ou vers l’avenir.

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