Docteur en sciences et essayiste belge, Jean Bricmont est professeur à l’Université catholique de Louvain. Il est auteur et co-auteur de plusieurs ouvrages dont La république des censeurs, Impostures intellectuelles (avec Alan Sokal).

Pour qui sonne le glas

© Leonhard Foeger Source: Reuters

L'extrême droite a récemment frôlé la victoire en Autriche. D'après l'essayiste Jean Bricmont, ce pas pourrait être franchi en France si la gauche ne revoit pas sa position sur l'Europe, la démocratie et la souveraineté nationale.

Les écologistes et les européistes se réjouissent de leur victoire aux élections présidentielles en Autriche, mais si j'étais eux je serais plutôt modeste et inquiet.

Le vote a été très serré et la victoire n'a été obtenue que grâce aux votes par correspondance

Le vote a été très serré et la victoire n'a été obtenue que grâce aux votes par correspondance. Or ces votes sont en bonne partie ceux d'expatriés, qui sont naturellement favorables à la «mondialisation», à la construction européenne et à l'ouverture des frontières. Et ce sont ces thèmes qui ont divisé l'électorat autrichien entre la «gauche» écologiste et l'«extrême-droite». On remarque d'ailleurs que ce sont les couches sociales défavorisées qui votent pour l'extrême-droite et celles qui sont plus privilégiées qui votent pour la «gauche».

Par ailleurs, l'élimination des deux partis traditionnels dès le premier tour montre que le régime mis en place après guerre est entré dans une crise profonde.

Les couches sociales défavorisées votent pour l'extrême-droite et celles plus privilégiées votent pour la «gauche»

Comment a-t-on pu en arriver là ? Ne connaissant pas bien la situation en Autriche, je vais me limiter à la situation en France, qui est un peu similaire à celle de l'Autriche, avec le discrédit quasi-total du Parti socialiste et la montée du Front national, qui est aussi devenu  dans sa composition électorale un parti bien plus populaire que le PS. 

La gauche a au moins commis trois erreurs fondamentales au cours de ces dernières décennies. La première, qui ne s'applique pas à l'Autriche mais bien à la France, est d'avoir accepté de suivre les États-Unis dans leur politique étrangère au nom du «droit d'ingérence humanitaire», droit totalement arbitraire et qui n'existe pas en droit international (ce qui s'en rapproche le plus, à savoir la «responsabilité de protéger» est quelque chose de bien plus spécifique). Cela nous a amené à semer le chaos en Libye, à l'encourager en Syrie et à entrer dans un conflit artificiel et opposé à nos intérêts avec la Russie. Il est à noter que l'extrême-droite, en France en tout cas, a toujours été opposée à ces politiques, ce qui contraste pour le moins avec le bellicisme des puissances fascistes des années 30.

S'ils arrivaient au pouvoir, les partis d'extrême droite réprimeraient sévèrement les manifestations d'opposition et limiteraient la liberté d'expression

Bien plus grave encore a été la «construction européenne», qui a été en grande partie l'enfant chéri des socialistes et des écologistes. En transférant les pouvoirs des états européens à la Commission européenne, on a en pratique confié notre sort à une bureaucratie non élue, dans l'espoir qu'elle allait construire une «Europe sociale».

Mais cette bureaucratie est entièrement acquise à la croyance dans les vertus du libre-échange et de l'ouverture des frontières. Et, quelles que soient ces vertus, vues dans l'abstrait, il est incontestable que la mise en concurrence des travailleurs à l'échelle mondiale affecte en priorité les travailleurs peu qualifiés ici. Il y a une grande différence entre la mondialisation vue par un professeur d'université ayant un revenu stable et qui a intérêt à se voir offrir des biens et des services bon marchés et des serveurs, des cuisiniers, des femmes de ménage, qui sont subitement mis en concurrence avec des gens qui «acceptent» (parce qu'ils n'ont pas le choix) de fournir les mêmes biens et services qu'eux mais à moindre coût.

Sur la question de la paix et de la guerre, les «fascistes» sont en général plus pacifistes qu'une bonne partie de la gauche

Du point de vue de la droite libérale un tel transfert de pouvoir à une bureaucratie non élue et libre-échangiste était cohérent parce qu'il permettait de saper les acquis sociaux des travailleurs acquis au cours des années d'après-guerre. Mais du point de vue de la gauche, c'était simplement une démarche suicidaire, due en partie à un auto-aveuglement criminel ainsi qu'à la prise de pouvoir, au sein de la gauche, d'une petite-bourgeoisie intellectuelle qui non seulement bénéficie économiquement de la mondialisation mais adore justifier celle-ci en faisant la morale au peuple au nom de l'antiracisme.

Ce qui nous amène à la troisième erreur, qui a été de stigmatiser comme «fascistes» ou «racistes» tous ceux qui s'opposaient à la construction européenne et à la politique de libre-échange. Concernant le fascisme, il s'agit simplement d'un fantasme : aucun parti dit d'extrême droite n'envisage d'établir la dictature d'un parti unique avec à sa tête un Führer, un Duce ou un Caudillo, ce qui était quand même une caractéristique essentielle des régimes fascistes des années 30. Evidemment on peut utiliser le mot «fascisme» dans un autre sens que ce qu'il a signifié historiquement, mais il faudrait alors dire lequel. Il n'y a pas de doute que, s'ils arrivaient au pouvoir, les partis d'extrême droite réprimeraient sévèrement les manifestations d'opposition et limiteraient la liberté d'expression. Mais quand on voit ce qui se passe en France dans le cadre de la «loi travail», ou que l'on s'intéresse aux multiples procès pour délit d'opinion qui y ont lieu, on se rend compte qu'il s'agirait d'une question de degré et pas de nature. 

Sur la question de la démocratie, c'est la gauche qui veut la vider de son contenu grâce aux transferts de souveraineté

Pour ce qui est du racisme, c'est une question de définition : à ma connaissance, aucun parti d'extrême droite ne propose d'instaurer des discriminations légales entre citoyens d'un même pays sur la base de leur origine, de leur religion ou de leur sexe, choses qui étaient courantes dans le passé non seulement dans les pays fascistes mais aussi dans les démocraties (absence de droit de vote des femmes par exemple). 

Quid de la préférence nationale ou de la fermeture des frontières me dira-t-on ? Mais justement, parce que ces politiques sont nationales elles ne sont pas, en soi, raciales ; elles sont une forme de protectionnisme, qui peut être vue en partie comme une réaction de classe face à la mondialisation, pour les raisons expliquées plus haut.

Quand les intellectuels de la gauche morale objectent que ces politiques sont égoïstes (elles le sont certainement), le «peuple» peut facilement leur rétorquer que garder pour soi les bénéfices que pas mal d'intellectuels tirent de la croissance des inégalités (que personne ne propose sérieusement de mettre en question) l'est aussi.

C'est la gauche qui refuse le plus souvent le débat en associant ses adversaires au «mal absolu» : Hitler ou le racisme

On est arrivé à un point tragique d'inversion des valeurs qui débouche sur une impasse totale : sur la question de la paix et de la guerre, les «fascistes» sont en général plus pacifistes qu'une bonne partie de la gauche acquise à l'idée de l'interventionnisme humanitaire. Sur la question de la démocratie, c'est la gauche qui veut la vider de son contenu grâce aux transferts de souveraineté et ce sont souvent les «fascistes» qui au moins en parole prétendent la rétablir. En ce qui concerne l'électorat, ce sont les «fascistes» qui attirent le peuple et la gauche qui attire les intellectuels et les couches sociales privilégiées. Finalement, c'est la gauche qui refuse le plus souvent le débat en associant ses adversaires au «mal absolu» : Hitler ou le racisme, «que l'on combat» et avec lesquels «on ne débat pas», pour reprendre un slogan aussi idiot que populaire.

Si la seule façon qu'a la gauche de combattre [l'extrême droite] est de la diaboliser avec de mauvais arguments alors l'électorat finira par franchir le pas 

Tant va la cruche à l'eau qu’à la fin elle se casse, dit-on. Loin de moi l'idée que l'extrême droite ait de réelles solutions aux problèmes de nos sociétés. Mais si la seule façon qu'a la gauche de la combattre est de la diaboliser avec de mauvais arguments, de refuser d'écouter les revendications de son propre peuple, et de se poser en défenderesse du statu quo, laissant ainsi à l'extrême droite le monopole de la contestation du «système», alors l'électorat finira par franchir le pas qu'il a en partie déjà franchi en Pologne et en Hongrie et qu'il a failli franchir en Autriche.

Je ne souhaite nullement que ce pas soit franchi, mais à moins de nouvelles et très improbables «révisions déchirantes» dans la vision du monde de la gauche morale, sur l'Europe, la démocratie et la souveraineté nationale, cela semble à terme inévitable.

Lire aussi : Jean Bricmont : «En Europe, le sentiment national n'a pas du tout disparu»

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