Jacques Sapir est directeur d’Études à l’ École des Hautes Études en Sciences Sociales, dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS), le groupe de recherche IRSES à la FMSH

Les leçons de l’Autriche

Le président autrichien élu, Alexander Van der Bellen© Leonhard Foeger Source: Reuters
Le président autrichien élu, Alexander Van der Bellen

Les présidentielles en Autriche se sont soldées par un nouvel échec du candidat d’extrême droite. D'après l'économiste Jacques Sapir, cela est dû à un «problème récurrent» pour les partis de ce type. Analyse.

La victoire du candidat des «Verts» à l’élection présidentielle en Autriche, et l’échec (de peu) du candidat du FPÖ, avec une différence de 3 000 voix sur 4,5 millions de votants (soit 0,066%), pourrait apparaître comme anecdotique. Elle l’est d’une certaine manière. Mais, ce scénario révèle un problème récurrent pour les partis populistes, que ce soit en Autriche, en France, ou ailleurs. On dira que la progression du candidat du FPÖ a été impressionnante entre le premier et le second tour. Mais, elle ne lui a pas permis de gagner. Et, en un sens, cela recoupe le constat que l’on pouvait faire à l’occasion des élections régionales en France, en décembre dernier.

L’union des contraires

Un premier constat doit être dressé : les partis populistes, surtout quand ils sont issus de l’ancienne extrême droite, continuent de faire peur. Ceci reste vrai quel que soit le chemin qu’ils ont parcouru. On peut l’expliquer de plusieurs façons : la première est le stigmate «extrême droite» qui leur reste collé, à tort ou à raison ; ce stigmate est régulièrement ravivé par des déclarations de certains membres de ces dits partis. Notons que des déclarations tout aussi scandaleuses peuvent être faites par des représentants des autres partis, et ne pas avoir les mêmes conséquences politiques. La seconde raison provient de positionnement clivant sur des sujets «sociétaux». Or, une partie importante de l’opinion est particulièrement sensible à ces sujets, non qu’elle y attache une valeur fondamentale mais simplement parce-que ces sujets constituent des «marqueurs» dans une société ouverte. Ainsi, les sujets sociétaux n’entraineront jamais un vote d‘adhésion mais tout ce qui pourrait paraître comme des positions intolérantes inquiète suffisamment une partie majoritaire de l’électorat.

Le discours «on est contre…», même si une opposition est parfaitement légitime et justifiée, que ce soit contre l’UE, contre l’euro ou contre la loi El Khomri, ne convainc pas

Le problème pour ces partis populistes consiste donc à ne pas transformer en adversaires des électeurs qui pourraient, en d’autres circonstances se révéler sensibles aux thématiques politiques qu’ils développent. Car, et le paradoxe n’est ici qu’apparent, c’est sur le terrain politique que ces partis ou mouvements enregistrent leurs plus grands succès. C’est sur la base d’une décrédibilisation massive du discours politique traditionnel, mais couplés à un besoin d’un nouveau discours politique que ces partis prospèrent. Ce qui, en passant, implique qu’ils sont le symptôme d’une crise de la politique et non du politique. De fait, ils se situent pleinement dans un espace démocratique au moment ou certains des partis traditionnels en sortent, comme on peut le constater en France.

La contradiction du populisme

Mais, il faut aussi faire un autre constat. Le discours «on est contre…», et ce quel que soit le sujet, et même si une opposition est parfaitement légitime et justifiée, que ce soit contre l’UE, contre l’euro ou contre la loi El Khomri, ne convainc pas. Ou, plus précisément, ce message d‘opposition, s’il convainc une partie de l’opinion en effraie une autre qui, tout en mesurant les problèmes que posent certaines institutions, voire en les désapprouvant, se révèle emplie de crainte face à l’inconnu. De ce point de vue le principal adversaire des partis et mouvements populistes c’est le conservatisme d’une partie de l’opinion. Il est d‘ailleurs frappant de voir à quel point les politiciens des appareils traditionnels utilisent cette peur de l’inconnu. Elle est, aujourd’hui le seul argument qu’il leur reste.

Un programme annoncé, structuré et cohérent, même si l’on peut avoir à son égard des désaccords, est bien moins inquiétant que la perspective d’un saut dans l’inconnu

Ce conservatisme ne serait pas désarmé mais au contraire renforcé par une «modération» des volets politiques du programme. Ce n’est donc pas tant dans la direction d’une soi-disant «modération» que ces partis peuvent espérer trouver la solution face au problème qu’ils affrontent : des succès de premier tour et un échec au final lors du second. C’est au contraire en levant le voile de l’incertitude de ce que serait leur politique s’ils étaient en mesure de l’appliquer qu’ils pourront résoudre ce problème. Mais, cela implique de ne plus se situer uniquement dans le registre de la dénonciation. Or, cette importance de la dénonciation est l’une des caractéristiques du populisme. C’est là où gît la contradiction.

Penser cette contradiction

Il convient donc de revenir aux bases fondamentales de la situation. Que ce soit en Autriche, en Grande-Bretagne ou en France, le constat de carence et d‘échec des diverses institutions, de l’Euro à l’UE en passant par le système fiscal, le système éducatif et les pratiques et les modes de gouvernement, est largement dressé par une part majoritaire de la population. Mais, cette dernière attend de savoir ce que l’on mettra à sa place. Bien sûr, les attentes peuvent être opposées, voire contradictoires. Mais, un programme annoncé, structuré et cohérent, même si l’on peut avoir à son égard des désaccords, est bien moins inquiétant que la perspective d’un saut dans l’inconnu.

La question qui est posée par le résultat de l’élection présidentielle autrichienne est de savoir si les partis et mouvements populistes sauront dépasser ce populisme et présenter à leurs électeurs un programme cohérent

C’est sur la base d‘un tel programme que des alliances pourront être élaborées et concrétisées. Car, faute d’un véritable programme, ces alliances desserviraient ces partis ou mouvements, même si elles peuvent permettre à certains de leurs membres de faire une carrière personnelle. Dans le cas français, ce qu’attendent les électeurs c’est un programme qui les assure que la politique économique changera véritablement et servira le plus grand nombre et non une minorité, c’est un programme qui les assure que l’Etat social sera défendu, c’est un programme qui les assure que ce qui fait l’identité françaises sera préservé, c’est un programme qui les assure que la politique étrangère française retrouvera son indépendance et la France son rôle international.

C’est donc sur la base d’un tel programme que des alliances pourront être nouées et que les préventions d’une partie de l’électorat pourront être désarmées.

La question qui est donc posée par le résultat de l’élection présidentielle autrichienne est de savoir si les partis et mouvements populistes qui aujourd’hui se développent en Europe sauront, et pourront, dépasser ce populisme et présenter à leurs électeurs un programme cohérent, articulé, et répondant aux aspirations de la majorité de leurs électeurs. Ceux qui y parviendront briseront de manière définitive ce «plafond de verre» sous lequel on entend les cantonner.

Source : russeurope.hypotheses.org

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