Des décennies après la déportation des Tatars de Crimée, rien ne devrait être tout noir ou blanc

© Alexandr Polegenko Source: Sputnik

La victoire à l’Eurovision de Jamala, la chanteuse ukrainienne, a à nouveau mis la Crimée sous les projecteurs. Mais la couverture médiatique de la situation est encore largement erronée et sélective, d'après le journaliste Bryan McDonald.

Il y a soixante-douze ans cette semaine, en 1944, l’Union soviétique de Staline déportait près de 200 000 Tatars de Crimée de leur terre natale vers diverses régions de l’URSS, essentiellement en Asie centrale. Les raisons du dictateur né en Géorgie étaient caractéristiques de sa mentalité. Il souhaitait punir l’intégralité du groupe ethnique car 10 000 d’entre eux avaient combattu aux côtés des forces nazies allemandes. Evidemment, beaucoup de Tatares avaient également servi dans l’Armée Rouge - mais cet équilibre n’intéressait pas Staline.

Staline ordonna au NKVD (l'ancêtre du KGB), alors contrôlé par son compatriote Lavrenti Béria, d’organiser la déportation des Tatars de Crimée. On leur donna moins d’une heure pour rassembler leurs affaires avant de les mettre dans des trains. La majorité d’entre eux finirent leur voyage dans ce qui est aujourd’hui l’Ouzbékistan. Près de 8 000 personnes n’arrivèrent pas à destination et moururent en route.

Des déplacements de populations difficiles

Malheureusement, la déportation des Tatars de Crimée n’est pas un incident isolé. Staline fit déplacer de nombreuses nationalités et ethnies en Union soviétique : Baltes, Allemands de la Volga, Tchétchènes, Ingouches, Finnois, Balkars, et beaucoup d’autres. Dans les années 1930, Staline avait déplacé plus de deux millions de koulaks du territoire actuel de l’Ukraine et de la Russie occidentale en Sibérie, au Kazakhstan et dans le nord de la Russie. Les koulaks avaient été de prospères fermiers avant le communisme.

En 1937, 172 000 Coréens furent transférés de l’Extrême Orient en Ouzbékistan et au Kazakhstan pour avoir été «des espions et des diversionnistes des services secrets japonais». Contrairement aux Tatars de Crimée, on ne les ramena jamais chez eux et il reste aujourd’hui une importante communauté coréenne en Ouzbékistan.

Nikita Khrouchtchev décida d’offrir la Crimée à l’Ukraine pour s’assurer du soutien du dirigeant ukrainien communiste, Alexeï Kyrytchenko

D'ailleurs, alors que le processus de réhabilitation des Tatars fut initié par Mikhaïl Gorbatchev, il a fallu attendre 2014 pour que Vladimir Poutine transforme le décret en loi. Il cita plus tard l’impératrice Catherine la Grande, qui dit en 1783 : «La Russie considèrera les Tatars de Crimée comme ses citoyens de plein droit avec toutes les conséquences que cette reconnaissance implique. Ils est extrêmement important que leurs droits, leurs mosquées et leur religion soient entièrement respectés, et ils le seront.» Vladimir Poutine ajouta qu’il partageait entièrement les sentiments de Catherine La Grande.

La Russie aurait probablement procédé à cette réhabilitation plus tôt si la Crimée n’avait pas été abandonnée et donnée à l’Ukraine après la chute de l’URSS. Les Criméens ont [d'abord] été victimes des machinations politiques de Nikita Krouchtchev de 1954 lorsqu’il se disputait le pouvoir avec le Premier ministre de l’époque, Gueorgui Malenkov. Nikita Khrouchtchev décida alors d’offrir la Crimée à l’Ukraine pour s’assurer le soutien du dirigeant communiste ukrainien , Alexeï Kyrytchenko.

Les Polonais furent victimes de discrimination en 1940. Après que l’URSS eut acquis la région de Lviv, entre 270 000 et 1,4 million d’entre eux furent envoyés en Sibérie. Des villageois ukrainiens les remplacèrent à Lviv et leurs descendants constituent aujourd’hui le groupement nationaliste le plus extrême en Ukraine. Dans une ville dont l’architecture, l’atmosphère et l’apparence restent polonais.

Si l’Ukraine gouvernait la péninsule bien mieux que la Russie, pourquoi la langue tatare est-elle presque morte sous le regard de Kiev ?

Reportage simpliste

Dans les médias, la Crimée est revenue sur le devant de la scène avec le succès de Jamala à l’Eurovision. Les origines de la chanteuse reflètent celles de beaucoup d’Ukrainiens et de Russes. Elle est tatare de Crimée et arménienne. Jamala est née au Kirghizistan mais se considère évidemment ukrainienne. L’identité complexe de cette pop star est chose commune en ex-URSS.

Les médias qui couvrent la situation sur la péninsule se sont toujours concentrés sur les Tatars, donnant l’impression que cette région n’était peuplée que par des Tatars. Les analystes et les journalistes croient souvent -à tort- que la région est dominée par  une sorte de communauté tatare «pure». Foutaises. En réalité les Tatars représentent environ 12% de la population. Et il est probable que beaucoup d’entre eux se revendiquent d’une autre nationalité.

De plus, beaucoup d’experts autoproclamés de la Crimée continuent d’affirmer que la vie était bien meilleure pour les habitants sous l’autorité de Kiev et qu’elle le serait encore si la péninsule appartenait toujours à l’Ukraine. Cela ne peut pas être vérifié. Il est également amusant de remarquer que bon nombre de ces militants ne semblent pas s’être rendus en Crimée depuis 2014 et dépendent de sources d’informations ukrainiennes qui sont très biaisées.

Si l’Ukraine gouvernait la péninsule bien mieux que la Russie, pourquoi la langue tatare est-elle presque morte sous le regard de Kiev ? En 2013 la langue, enseignée dans seulement une quinzaine écoles, était en voie d’extinction. Où était l’indignation de l’Occident ? Ou a-t-on commencé à s’intéresser aux droits des Tatars seulement en 2014 ?

En outre, d’après le recensement de 2001, le Russe était la première langue pour 77% des habitants de Crimée. En 2014 ce chiffre avait grimpé à 84%. Si la péninsule faisait réellement partie intégrante de l’Ukraine, comment se fait-il que le nombre de russophones ait augmenté ? Et ce alors que Kiev menait une politique agressive dans le domaine linguistique et forçait toutes les écoles à utiliser l’ukrainien comme première langue.

La myopie de l’Occident concerne également la situation financière de la péninsule

Se tirer dans le pied

Depuis que la Crimée fait à nouveau partie de la Russie, une propagande sur la détérioration des conditions de vie s’est mise en place. On entend ainsi souvent parler de «la situation économique désespérée de la Crimée» et de «l’effondrement du tourisme». Mais les lourdes sanctions de l’Occident empêchent les entreprises européennes et américaines d’investir dans la région. Sans compter que la plupart des gouvernements occidentaux déconseillent à leurs ressortissants de se rendre en Crimée. De plus, l’Ukraine a soutenu le blocage des livraisons de denrées alimentaires et coupé l’approvisionnement en eau et en électricité à plusieurs reprises. Ces actes ont été soutenus par les organisations de Tatars exilés.

Ce groupe, connu sous le nom de Mejlis, est désormais banni de Crimée après l'utilisation par ses dirigeants Refat Chubarov, Lenur Islyamov et Mustafa Djemilev de paramilitaires ultranationalistes du Secteur Droit pour «priver la Crimée de nourriture et d’énergie». Les radicaux ont alors arrêté les camions de livraison venants d’Ukraine et ont fait sauter plusieurs pylônes électriques alimentant la péninsule. Si cela arrivait dans n’importe quel pays occidental, on parlerait alors de terrorisme. Et c’est exactement ce que la Cour Suprême de Crimée a fait.

La déportation des Tatars de Crimée fut un terrible crime perpétré dans le cadre d’une série d’autres crimes. Il est cependant complètement hypocrite de le lier à la politique russe d’aujourd’hui

En outre, couper l’électricité à deux millions de personnes ne va sûrement pas aider à gagner «les cœurs». D’ailleurs, la majorité des Tatars de Crimée vivent en Crimée - donc les actes des Mejlis ont été au dépens de son propre peuple. C’était se tirer dans le pied.

La myopie de l’Occident concerne également la situation financière de la péninsule. Il est courant de dire que les revenus en dollars auraient baissé depuis 2013. Mais cela ne prend pas en compte la baisse de la hryvnia et du rouble depuis le coup d’Etat du Maïdan. A la différence que la hryvnia a connu une baisse bien plus importante, de 11 hryvnia pour un dollar en 2014 à 25 hryvnia pour un dollar aujourd’hui. De son côté, le rouble est passé de 35 à 65 pour un dollar.

Cela pourrait être pire

D’après Jon Hellevig, en 2015 le salaire moyen en Crimée est passé de 17 000 roubles (260 dollars) à 30 000 roubles (459 dollars). En revanche, le salaire moyen en Ukraine est de 4 362 hryvnia (172 dollars). On pourrait s’attendre à ce que le salaire moyen en Crimée soit plus bas que la moyenne nationale ukrainienne étant donné que la région a toujours été l’une des plus pauvres de l’Ukraine. Par conséquent, si la Crimée avait décidé de rester ukrainienne, sa situation financière serait sans aucun doute bien pire qu’elle ne l’est aujourd’hui. Sans parler du fait que l’Ukraine a interdit les vols depuis et à destination de la Russie, la Crimée serait donc privée de son revenu principal, à savoir le tourisme.

Il est évident que la majorité des Criméens veulent faire partie de la Russie

De plus, nous avons l’impression que la Russie a en quelque sorte annexé le territoire contre la volonté de ses habitants. Cela s’est également avéré faux. En juin 2014, dans un sondage Gallup, organisé par le Conseil des gouverneurs de l’audiovisuel contrôlé par l’Etat de Washington, 82,8% des Criméens ont déclaré que le résultat du referendum du 16 mars 2014 reflétait leur opinion. L’allemand GFK a mené un sondage similaire en 2015 et les résultats étaient pratiquement les mêmes, 82% des Criméens continuaient à soutenir l’autorité russe. Et encore une fois, bien que l’Occident affirme que l’annexion de la Crimée par la Russie soit illégale, personne n’a essayé d’intenter un procès [à Moscou], parce qu’on pourrait alors faire de même pour le Kosovo.

La déportation des Tatares criméens fut un terrible crime perpétré dans le cadre d’une série d’autres crimes sous le commandement d’un homme abominable. Il est cependant complètement hypocrite de le lier à la politique [de la Russie] d’aujourd’hui. Pour commencer, la Russie n’est pas l’URSS. Et l’URSS n’était pas la Russie.

Il est évident que la majorité des Criméens veulent faire partie de la Russie. De plus, il semble aussi que la vie des Tatars n’était pas meilleure sous l’autorité ukrainienne. Le défi pour Moscou aujourd’hui est d’offrir et de garantir au long terme aux Tatars et aux autres habitants de Crimée des conditions de vie que l’Ukraine ne pouvait pas leur offrir, et ce malgré les sanctions. Si l’Occident voulait vraiment aider les Criméens, il lèverait les sanctions, qui ne sont bonnes pour personne.

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