La maison des Saoud perd la tête sur Syrie

© Faisal Nasser Source: Reuters

L’intervention russe en Syrie sert à empêcher que le pays ne connaisse le destin tragique de l’Irak et de la Libye, ce qui ne semble pas plaire à l’Arabie saoudite. John Wight analyse la situation pour RT.

La preuve évidente que le conflit syrien a atteint un stade critique est l’annonce de l’Arabie saoudite qui est prête à envoyer des troupes en Syrie, accompagnée des Emirats arabes unis et du Bahreïn, pour aider à essayer de renverser Assad sous prétexte de lutter contre Daesh.

Il y a seulement quatre mois, le sort du gouvernement d’Assad semblait être scellé. Après quatre ans d’un conflit sans fin, son armée avait été battue et était surmenée, avait du mal à rester implantée dans les principaux centres de population de l’Est du pays en dépit de l’aide de ses alliés, l’Iran et l’Hezbollah.

L’action de la Russie a complétement transformé la situation sur le terrain

Les forces d’opposition polyglottes, dominées par différents groupes djihadistes et notamment le Front al-Nosra, gagnaient du terrain lentement mais sûrement. Approvisionné grâce à la frontière poreuse de la Turquie, l’époque était à leur avantage alors que la question qui se posait avec toujours plus d’insistance était de savoir «quand» Assad tomberait, plutôt que «si» Assad tomberait. Une telle issue aurait provoqué un désastre total, à la fois par le carnage qui en aurait résulté et par la crise des réfugiés qui aurait fait ressembler la crise actuelle à un jeu d’enfant.

Un abîme de réaction

Avec la Libye, la Syrie aurait sombré dans un abîme de réactions avec un risque élevé de voir le Liban et l’Irak la rejoindre. La probabilité de voir éclater un conflit régional majeur aurait été énorme, en raison du fait que l’Iran se serait retrouvé davantage isolé et menacé comme jamais auparavant. D’autant plus que sur ce point, l’impuissance de Washington à exercer son influence sur ses alliés régionaux se serait étalée au grand jour. Pire encore, la prolifération du terrorisme à travers le monde aurait été garantie : épaulés avec succès, les combattants étrangers seraient rentrés dans leur pays d’origine, déterminés à semer le chaos.

Le scénario précité et ces sombres prédictions ont sous-tendu la décision de Moscou d’intervenir militairement à la demande du gouvernement de Damas. C’était une intervention très risquée, impliquant des enjeux qui ne pouvait être plus élevés, mais elle était cependant absolument nécessaire compte tenu de l’alternative.

Le futur de la région serait-il celui du sectarisme, marqué du sceau de la boucherie médiévale ? Ou est-ce que des forces non-sectaires prévaudront pour alimenter l’espoir d’un retour de la stabilité et la modernité ?

Le rôle de la Russie et le souvenir désastreux de l’intervention de l’Occident

Quatre mois plus tard, l’action de la Russie a complétement transformé la situation sur le terrain. Daesh dans le nord-est, près de la frontière avec la Turquie, est repoussé par les Forces démocratiques syriennes (FDS) constituées de différentes composantes parmi lesquelles les Kurdes de l’Unités de protection du peuple (YPG) dominent, appuyés par les frappes aériennes russes.

Il n’y a pas d’alternative démocratique de style occidental qui attend en coulisses de reprendre le pouvoir à Damas

La perte de Ramadi et de Sijak, en Irak, couplée à l’interruption que son commerce illicite de pétrole via la Turquie en raison de la pression continue des Russes, Daesh n’apparaît plus comme une entité invincible comme c’était le cas il y a encore moins d’un an.

Le principal foyer du conflit en ce moment se trouve à Alep, le dernier grand bastion de l’opposition, une ville qui sert de baromètre à l’équilibre changeant des forces qui menacent Damas depuis le début du conflit. Les opposants à l’intervention de la Russie en Occident se sont efforcés d’accuser Moscou d’être plus soucieux d’assurer la survie du gouvernement d’Assad plutôt que de combattre Daesh.

L’idiotie de cette argumentation devient immédiatement évidente si l’on considère que Daesh et le Front Al-Nosra seraient les principaux bénéficiaires de la chute du régime de Bachar el-Assad. Il convient de le répéter : il n’y a pas d’alternative démocratique de style occidental qui attend en coulisses de reprendre le pouvoir à Damas et dans tous les cas, personne ne sera en mesure d’empêcher la destruction de la Syrie si Assad tombe. Ce courant de pensée a déjà fait de l’Irak un Etat en déliquescence en 2003, suivi par la Libye en 2011.

L'école rustre de la politique étrangère des États-Unis

Pourtant, malgré l’histoire récente de la désastreuse intervention occidentale, les apôtres de la répétition de cette politique continuent comme par le passé d’occuper des positions influentes à Washington. Avant le début des négociations de paix de Genève en janvier, le sénateur américain John McCain a publié une déclaration conjointe avec son collègue du Sénat, Lindsey Graham. On y lit : «Nous soutenons la décision de la Haute commission des négociations d'envoyer une délégation à Genève afin de faire avancer une solution politique en Syrie, qui passera pacifiquement du régime d'Assad à un gouvernement démocratique et pluraliste qui respecte la dignité de tous les Syriens.»

John McCain est un fruit de l’école rustre de la politique étrangère des Etats-Unis dans laquelle le monde est réduit à un discours simpliste digne d’un film de cowboys à petit budget

L’idée qu’un «gouvernement démocratique, pluraliste» pourrait remplacer avec succès le gouvernement d’Assad au moment où les groupes djihadistes engagés dans le pays transformé en fosse commune est tout simplement grotesque, pour ne pas dire pervers. En effet, c’est aussi pervers que lorsque McCain appelait à une «fin du régime de Kadhafi et [au] début d’une transition pacifique et inclusive vers la démocratie qui profitera[it] à tous les Libyens» en 2011. 

John McCain est bien évidement un cas à part, un fruit de l’école rustre de la politique étrangère des Etats-Unis dans laquelle le monde, avec sa complexité et ses défis, est réduit à un discours simpliste digne d’un film de cowboys à petit budget. Ce n’est que lorsque de tels gens comprendront que le monde n’est pas un énorme échiquier sur lesquels les gouvernements sont des pièces qu’ils peuvent déplacer et éliminer à leur guise, que le monde commencera à sortir du chaos engendré par Washington sous la forme de l’uni-polarité américaine, au cours de la dernière décennie, voire depuis plus longtemps.

Le poison du sectarisme

Mais, revenons à présent à nos amis de Riyad, cette poignée de potentats médiévaux responsables de la propagation du poison du sectarisme à travers le monde islamique, qui sont aussi l’allié arabe le plus proche de l’Occident. Dans les pauses entre les massacres de civils au Yémen, les Saoudiens s’occupent avec rage de couper les têtes chez eux. Dans l’objectif plus large d’établissement d’un Etat sunnite en Syrie, ils ont été rejoints par leurs états partenaires du Golfe et la Turquie, où Erdogan continue à abriter les ambitions d’une grandeur néo-ottomane. Le résultat a été la prolongation du conflit et la montée de son coût humain.

Toute intervention saoudienne se résumera non pas à l’objectif annoncé, celui de combattre Daesh, mais à la place, à celui de renverser Assad

Cependant, leur duplicité a rejailli alors qu’Erdogan a fait face à une vague de réfugiés fuyant les combats d’Alep et que les Saoudiens se sont rendu compte que Washington n’était évidemment pas prêt à risquer d’être aspiré dans un second bourbier depuis les attentats du 11 septembre.

C’est là que l’on arrive au motif probable derrière l’idée ridicule d’un envoi des troupes de Riyad en Syrie. Cette idée a toutes les caractéristiques d’une tentative de forcer la main de l’administration Obama dans une montée de l’implication américaine en tant que rempart contre le rôle de la Russie dans le changement des contours du conflit sur le terrain. Il importe de souligner que toute intervention saoudienne se résumera non pas à l’objectif annoncé, celui de combattre Daesh, mais à la place, à celui de renverser Assad. C’est l’objectif ultime de la kleptocratie saoudienne, celui qui les a menés au bord même de la folie, comme en témoigne la menace d’envoyer leurs propres soldats à une mort certaine.

Voir aussi : Tout comprendre aux négociations sur la Syrie à Munich (EN IMAGES)

Dans ses palais dorés, le régime saoudien sait que le temps est compté. Le patronage de l’Occident sur lequel il a pendant longtemps compté pour assurer sa sécurité ne lui garantit plus sa caution comme c’était le cas autrefois. De tous les acteurs de la région impliqués dans le conflit en Syrie, les Saoudiens sont les moins capables de compter sur la loyauté de leurs propres troupes. Combattre les rebelles mal armés au Yémen est une chose, faire face à des forces aguerries appuyées par la force aérienne russe en Syrie est tout à fait autre chose.

Le résultat probable, si une telle éventualité se produisait, ne serait pas le renversement d’Assad à Damas, mais plutôt le changement de régime à Ryad.

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