Jean-François Debat, trésorier du PS : «Nous entendons reprendre notre place dans la vie politique»

Jean-François Debat, trésorier du PS : «Nous entendons reprendre notre place dans la vie politique»© Philippe Desmazes Source: AFP
Jean-François Debat aux côtés de Manuel Valls et de Najat Vallaud-Belkacem, à Bourg-en-Bresse en 2016

A l'issue de son congrès, le PS a officiellement investi Olivier Faure à sa tête. Interviewé par RT France, le trésorier du parti, Jean-François Debat, n'hésite pas à affirmer son opposition tant à Emmanuel Macron qu'à Jean-Luc Mélenchon.

RT France : Officiellement intronisé premier secrétaire du Parti socialiste (PS) lors du congrès d'Aubervilliers les 7 et 8 avril, Olivier Faure aura la tâche de reconstruire le parti. Pour vous, l’objectif du congrès est d’abord et avant tout une remobilisation des troupes ?

Jean-François Debat (J-F. D.) : On a subi une défaite, une déroute, une remise en cause fondamentale l’année dernière. Il y a neuf mois, on nous disait «vous êtes morts». Nous savons que ce sera long et difficile mais ce congrès de la «renaissance», c’est effectivement celui qui montre que nous entendons reprendre notre place dans la vie politique. Si j’ai une métaphore, nous avons été non seulement mis KO mais sorti du ring en juin 2017 [après la présidentielle et les législatives]. Désormais, vu l’enthousiasme qu’il y a, l’ancrage dans les territoires, la volonté que nous avons de travailler ensemble et de proposer à nouveau un projet politique aux Français, eh bien, c’est effectivement le début d’une renaissance, d’une refondation pour le Parti socialiste.

RT France : Vous parlez de KO et d’échec pour juin 2017…

J-F. D. : On peut difficilement le nier.

RT France :Mais Olivier Faure a évité de faire une autocritique et un inventaire trop négatif du quinquennat Hollande (2012-2017), depuis qu'il a été réélu député en juin. Le temps n’est-il pas enfin venu de faire cet inventaire là, de toutes les erreurs qui ont pu être faites pendant cinq ans ?

J-F. D. : Je crois que les erreurs doivent servir à avancer et non pas à se mortifier. Je ne voulais pas d’un congrès de règlements de comptes dans lequel on aurait simplement compté les points négatifs. Il y a eu des décisions qui ont été des fautes politiques. Nous avons collectivement – bien sûr la responsabilité de ceux qui étaient au pouvoir, du gouvernement au président de la République, est aussi engagée – fait beaucoup de bonnes réformes mais aussi brouillé le message.

Le Parti socialiste doit être aujourd’hui le parti qui défend ceux qui, dans le rapport économique, sont les faibles, sont du mauvais côté du libéralisme

Aujourd’hui force est de constater qu’un certain nombre de gens nous disent : «On ne sait plus vraiment ce que le Parti socialiste défend dans la société.» Et un parti politique doit d’abord savoir ce qu'il défend et ce que nous défendrons demain. Ce qui m’intéresse, c’est de s’appuyer sur les erreurs qui ont été faites pour bâtir l’avenir. Effectivement, il est très clair que le Parti socialiste doit être aujourd’hui le parti qui défend ceux qui, dans le rapport économique, sont les faibles, sont du mauvais côté du libéralisme, qui sont les variables d’ajustement. Cela peut être le salarié de l’entreprise, la petite entreprise par rapport aux grands groupes mondiaux, l’artisan par rapport à certaines situations. C’est cela que nous devons défendre pour réguler ce marché qu’Emmanuel Macron veut absolument libéraliser. Il faut d’abord savoir à quoi nous pouvons servir avant de pouvoir être de nouveau crédible vis-à-vis des Français.

RT France :A vous écouter, et défendre cette ligne idéologique presque antilibérale, on croirait presque entendre Jean-Luc Mélenchon ?

J-F. D.: Personnellement, je ne suis pas libéral, je n’ai jamais soutenu Emmanuel Macron, hormis au deuxième tour de l’élection présidentielle. J’ai refusé d’être candidat macroniste, aux élections législatives, alors qu’on m'avait proposé de l'être. En effet, le projet d’Emmanuel Macron est exclusivement un projet d’adaptation de la France, de ses structures, au libéralisme. Je suis pour le développement d’une écologie sociale de marché qui régule le marché, qui inscrit dans notre programme – ce que nous n’avons encore jamais fait – les transitions nécessaires sur l’énergie, sur la production mais aussi pour une meilleure répartition de la richesse. La différence avec La France insoumise c’est que, nous, nous voulons être vraiment de gauche et aussi proposer un horizon vraiment réalisable.

L’enjeu et la difficulté, pour les socialistes que nous sommes, c’est de bâtir des utopies concrètes

Aujourd’hui, Jean-Luc Mélenchon fait de l’Europe la variable d’ajustement de son programme. Il dit : «Je vous propose un programme dans lequel on fait abstraction de l’Europe, du contexte économique, et on dessine l’horizon tel qu’on le voudra.» Le seul problème c’est que ceci ne tient pas la route parce que ce n’est pas une perspective politique réalisable. C’est une perspective éventuellement de protestation, de colère – et on peut tout à fait l’entendre – mais ce n’est pas une perspective politique qui peut, demain, s’inscrire dans la réalité des Français. L’enjeu et la difficulté, pour les socialistes que nous sommes, c’est de bâtir des utopies concrètes, un projet de société qui s’appuie sur des valeurs, qui sont les mêmes [que les Insoumis], mais nous considérons que les enjeux ne sont plus les mêmes que ceux du XXe siècle.

RT France :C'est-à-dire ?

J-F. D.: Je prends un exemple : nous sommes les défenseurs d’une protection sociale collective, c’est-à-dire une protection sociale qui n’est pas assurantielle et individuelle.

Nous défendons une protection sociale où tout le monde cotise et qui est donc obligatoire et universelle. Nous avons demain à bâtir de nouveaux droits, notamment sur la dépendance. On l’a bien vu avec le sujet des Ehpad [Etablissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes]. Aujourd’hui La République en marche [LREM] nous dit : «Il faudra passer par une assurance obligatoire, personnelle, individuelle.» C’est une vision libérale de l’organisation de la protection sociale.

Nous, nous sommes favorables à une protection sociale collective et obligatoire. Pour autant, la protection sociale ne peut plus être fondée seulement sur les cotisations sociales et donc sur le coût du travail. Ainsi, il nous faudra à la fois bâtir une protection sociale collective avec un cinquième risque, un risque «dépendance» qui est aujourd’hui nécessaire, qui réponde à ces principes. En même temps, il faut que cette prise en charge ne soit plus assise seulement sur la cotisation, sur le travail mais sur d’autres formes de contributions. C’est un projet réalisable.

Si vous dites : «Nous voulons faire une assurance dépendance en créant une cotisation sociale de 5% supplémentaire sur les salaires versés», cela ne sera pas possible et cela ne se fera pas. Le projet de La France insoumise, de ce point de vue là, ne s’inscrit pas dans la réalité. Ils sont seulement dans le revendication. Nous, nous voulons allier la revendication avec la mise en œuvre.

RT France : Je vais être l’avocat du diable mais si La France insoumise a une critique forte sur l’Union européenne, ce n’est pas parce qu’ils ont justement une vision réaliste sur le fonctionnement de l'UE ? N'est-ce pas cette dernière qui pousse la France à adopter certaines lois en faveur du marché, comme la «loi El Khomri» (ou loi travail), mise en place en 2016 sous le gouvernement Valls ?

J-F. D.: Oui, globalement je ne le conteste pas. Mais cette loi n’est pas tout à fait la même que les ordonnances d’Emmanuel Macron. La version 1 de la loi El Khomri a été une loi Macron. Dans la version 2, il y a eu le compte personnel d’activité d'ajouté, il y a eu des avancées… Ce n’était pas une loi dictée par Bruxelles. C’était une loi choisie par le gouvernement, pour ce qu’il pensait être une adaptation au marché du travail, dans le sens de plus de souplesse mais, en réalité, dans le sens d'une liberté de licencier. Jean-Luc Mélenchon dit en gros : «Moi je propose un plan A à l’Europe, c’est celle de passer sous mes fourches caudines. Et si les autres partenaires ne sont pas d’accord et bien on sortira de l’Europe.» Nous, nous ne disons pas cela. Nous nous inscrivons – et c’était également le cas de Benoît Hamon [candidat socialiste à la présidentielle de 2017] – dans le cadre de l’Union européenne mais nous voulons une autre politique en Europe.

C’est une lubie que de dire aux Français «si l’Europe ne nous suit pas, nous sortirons de l’Europe»

Aussi, nous pensons que c’est à l’intérieur du cadre européen qu’il faut œuvrer pour une autre majorité politique en Europe et, donc, pour d’autres choix politiques en Europe, comme une harmonisation fiscale, une harmonisation sociale. Tout ceci n’a jamais été décidé et c’est un leurre, une lubie que de dire aux Français «si l’Europe ne nous suit pas, nous sortirons de l’Europe». Il faut peser à l’intérieur de l’Europe pour obtenir enfin, par la négociation, par le vote, des évolutions qui sont aujourd’hui indispensables.

RT France :Vous pensez pouvoir créer une majorité avec les sociaux-démocrates des autre pays pour faire changer d’orientation politique l’UE ? Lorsque l’on voit notamment les accointances de Martin Schulz, l'ancien patron du SPD allemand, avec Emmanuel Macron, sur la création d'une Europe fédérale par exemple...

J-F. D.: C’est Emmanuel Macron qui se rapproche de nos propositions. Pour autant, la politique qu’il mène est un désaveu de ces propositions. Quand on voit les choix fiscaux du gouvernement, on en est quand même très loin. Qu’avons-nous constaté ces derniers temps ? On a trouvé cinq milliards d’euros pour les plus riches par la baisse de l’ISF et la baisse de l’impôt sur le capital et, dans le même temps, on est allé récupérer cinq milliards d’euros de CSG sur les retraités. Si c’est cela leur harmonisation fiscale, nous n’en voulons pas. On peut être d’accord sur les objectifs mais pas sur les contenus de la politique proposée par Emmanuel Macron.

Quand j’entends aujourd’hui le ministre Gérard Collomb, qui est un ami depuis 20 ans, employer les mots de l’extrême droite pour qualifier l’immigration, parler de submersion, j’ai honte ! J’ai honte pour mon pays

RT France :L'ancien député et secrétaire d'Etat socialiste, Jean-Marie Le Guen, peu avant le congrès, estimait que les socialistes devaient tourner le dos à Mélenchon et «prendre conscience de la réalité, en pesant sur le gouvernement actuel». Ainsi, pour lui, le PS devrait accepter sa place et ne pas être en opposition à Emmanuel Macron. Vous n’êtes pas de cet avis ?

Je ne vois pas encore comment aujourd’hui on peut se revendiquer d’être de gauche et soutenir l’action de ce gouvernement.

J-F. D.: Aucun socialiste aujourd’hui ne le partage. Nous avons bien vu qu’au printemps dernier, il y avait eu une forme d’attraction [vers LREM] pour un certain nombre de socialistes, de gens de gauche, des électeurs aux militants. Néanmoins, quand ils voient la réalité de la politique menée, quand j’entends aujourd’hui le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb, qui est un ami depuis 20 ans, employer les mots de l’extrême droite pour qualifier l’immigration, parler de submersion, parler de France submergée, j’ai honte ! J’ai honte pour mon pays.

Je ne vois pas encore comment aujourd’hui on peut se revendiquer d’être de gauche et soutenir l’action de ce gouvernement. Jean-Marie Le Guen ne représente que lui-même aujourd’hui. Au congrès à Aubervilliers nous étions 2 000, dans une ambiance positive, une ambiance de reconquête, de reconstruction. Les choix du gouvernement ont été systématiquement faits en direction des plus favorisés, en direction des premiers de cordée. Puis, il y a les autres, qui sont les premiers de la cordée, qui sont la variable d’ajustement des choix politiques. Dans ma ville [Bourg-en-Bresse], je fais d'ailleurs ce constat. 

Ils ont décidé de baisser l’APL des plus pauvres à hauteur d’1,7 milliard. Ce sont les locataires les plus modestes qui sont les victimes de cette politique. Un gouvernement, qui prend 1,7 milliard dans la poche des plus pauvres pour donner 5 milliards aux plus riches, ne peut pas avoir mon soutien. Ce n’est pas un problème de principes, d’a priori en disant «c’est Macron donc on est contre». C’est sa politique qui ne correspond à aucune des valeurs que nous défendons.

RT France : Reconnaissez que le PS doit clarifier sa ligne idéologique. C'est une gageure. N'oublions pas que le gel du point d'indice des fonctionnaires ou la baisse des dotations aux collectivités territoriales, c'était aussi sous votre quinquennat...

J-F. D.: Bien sûr. Mais il y a eu un certain nombre de décisions qui étaient des décisions de gestion nécessaires et il faut assumer cela. En revanche, la question est de savoir vers qui on fait porter l’effort et dans quelle mesure. Le fait d’avoir fait baisser les dotations au collectivités, je l’avais dit dès 2016, nous pouvions en accepter une partie, mais on était déjà au-delà de ce qui était supportable. D’ailleurs, lors de la dernière année de son quinquennat, François Hollande a décidé de réduire l’effort de baisse demandée aux collectivités territoriales car nous étions arrivés aux limites de ce qui était possible. Le problème c’est que le gouvernement actuel réduit de 13 milliards supplémentaires les dépenses des collectivités territoriales. On en est à la remise en cause du service public.

Une génération politique a disparu et a été balayée

Que les Français aient besoin de temps pour nous faire de nouveau confiance, c’est une chose. Moi ce que je sais, c’est qu’[au PS], une génération politique a disparu et a été balayée. Aujourd’hui, nous sommes une génération nouvelle qui exerçons des responsabilités sur le terrain. Moi je suis maire, président d’agglomération, élu au conseil régional. D’autres sont maires de grandes villes, d’autres sont présidents de département. Nous sommes moins connus des Français mais nous avons la volonté de tirer les conséquences de ce qui s’est passé au cours des dernières années. Nous ne pouvons pas laisser l'électorat se revendiquant de cette gauche de gouvernement, qui ne croit pas seulement aux lendemains qui chantent et à la mystique révolutionnaire, la laisser sans perspective et sans traduction politique.

RT France : Olivier Faure, qui a pris la tête du PS, est-il finalement la meilleure personne pour le parti ? Il est un peu un héritier de François Hollande, la figure de ce que certains appellent «la synthèse molle». Cela va-t-il simplifier la cohérence idéologique du PS ?

J-F. D.: Si nous avions repris les mêmes, ceux que les Français connaissaient depuis 15 ans, ils nous auraient dit : «Vous n’avez rien changé et vous n’avez rien compris.» Nous venons avec de nouvelles têtes, Olivier en est une. On pourra toujours nous faire des reproches mais, par définition, cela signifie qu’on devra faire nos preuves. Pour le reste, moi, je suis quand même surpris de cette argumentation qui souvent vient de plus à gauche ou plus à droite. En effet, finalement, le Parti socialiste a toujours été cela. Il a tout de même fait cohabiter Chevènement et Rocard dans le même parti dans les années 70 et 80. On ne peut pas vouloir représenter un quart de l’électorat à terme et exclure de ce rassemblement telle ou telle sensibilité.

Nous savons tous qu’il y a des divergences de sensibilité. Depuis 1920 et le congrès de Tours, cela existe au PS. Donc, l’enjeu n'est ni de les nier, ni que ces divergences et différences ne nous amènent à bloquer le système et, finalement, à ne plus savoir quoi faire. Je suis sûr qu’Olivier Faure saura mener cette barque pour rassembler les socialistes, pour pouvoir, ensuite, rassembler la gauche, et proposer un nouveau projet pour les Français. Il faut également avoir plus d’humilité que par le passé. On nous a aussi reproché cela, une forme d’arrogance, une forme, finalement, de toute puissance – la manière dont les uns et les autres s’accrochaient à leur poste. Aujourd’hui nous savons tous que nous avons du travail.

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