Abus de pouvoir, naïveté : pourquoi le limogeage du patron du FBI par Trump choque-t-il Washington ?

Abus de pouvoir, naïveté : pourquoi le limogeage du patron du FBI par Trump choque-t-il Washington ?© Brendan Smialowski Source: AFP

Donald Trump se retrouve sous le feu des critiques après avoir limogé James Comey. Comment expliquer ce tollé ? Le président américain vient-il de générer une nouvelle crise ? Décryptage avec le spécialiste des Etats-Unis, Jean-Eric Branaa.

RT France :Le limogeage du directeur du FBI, James Comey, a entraîné de nombreuses réactions négatives. Donald Trump s'en est justifié en disant que James Comey avait perdu la confiance de tous. Comment expliquer le tollé suscité par cette décision ?

Jean-Eric Branaa (J.-E. B.) : Il est vrai que James Comey est critiqué par beaucoup de monde. Il est également vrai que les démocrates lui en veulent énormément. La semaine dernière Hillary Clinton a estimé qu'il représentait un des facteurs importants expliquant sa chute et sa défaite à l'élection présidentielle. Elle a même ajouté que sans James Comey, elle serait présidente des Etats-Unis. Ce qui explique que les démocrates l'apprécient peu. Un certain nombre de républicains lui en voulaient également car il avait arrêté l'enquête sur Hillary Clinton au début du mois de juillet 2016, à un moment où tous pensaient en faire un argument de déstabilisation. James Comey avait donc de nombreux détracteurs.

Pourquoi n'a-t-il pas été limogé avant ? Donald Trump a été élu il y six mois, il est investi président depuis trois mois

En revanche, cela n'explique pas qu'on puisse le limoger de cette façon. Les démocrates, qui ont immédiatement bondi à cette annonce, se sont dressés parce que l'état de droit n'a pas été respecté. C'est là tout le problème qui se pose aujourd'hui. Pourquoi ? Parce que James Comey a été nommé pour dix ans – c'est le cas pour les postes à haute responsabilité aux Etats-Unis. Ces postes de très haut-fonctionnaires ont une durée et offrent une protection. On ne peut quasiment pas les limoger sauf faute très grave. Cela avait été le cas avec William Sessions, qui avait été renvoyé par Bill Clinton pour des raisons d'enrichissement illicite. Il confondait les caisses du FBI avec la sienne. C'était donc une faute grave.

Cette fois-ci y a-t-il eu faute grave ? Ce que l'on reproche à James Comey est d'avoir arrêté une enquête en juillet 2016, d'en avoir relancé une autre du même type onze jours avant l'élection présidentielle puis d'être revenu dessus six jours avant le scrutin. Peut-on considérer cela comme une faute grave ? Si c'est le cas, une nouvelle question se pose : pourquoi n'a-t-il pas été limogé avant ? Donald Trump a été élu il y six mois, il est investi président depuis trois mois. Il avait donc largement le temps de le faire avant et pourtant il a attendu. Or, si ce n'est pas une faute grave qui motive ce choix, Donald Trump n'avait pas le droit de le limoger. Voilà ce que disent les démocrates.

RT France : Cette décision peut-elle encore être annulée ou est-elle désormais gravée dans le marbre ?

J.-E. B. : Je crois que James Comey peut attaquer en justice mais ce sera pour obtenir un dédommagement ou pour sauver son honneur. Comme en droit français, si quelqu'un est renvoyé pour faute grave il peut toujours aller aux prud’hommes. Il peut quelques fois être réintégré dans l'entreprise mais sa vie devient alors impossible. Quand vous êtes renvoyé pour faute grave, même si votre employeur a eu tort, il est très difficile d'arranger la situation. En revanche, vous pouvez obtenir un dédommagement financier. C'est plutôt là-dessus que cela se jouera. L'affaire n'est pas finie pour autant, je crois que les démocrates vont encore embêter Donald Trump avec cette histoire.

Cette décision de Donald Trump est autoritaire et relève de l'abus de pouvoir

RT France : Pourquoi la presse américaine fait-elle le parallèle entre cette affaire et celle du limogeage d'Archibald Cox par Richard Nixon en plein Watergate ?
J.-E. B. : L'affaire d'Archibald Cox ressemble beaucoup à celle-ci, dans le sens où Richard Nixon n'avait pas le droit de le renvoyer. On appelle cet épisode de 1973, «le massacre du samedi soir». Archibald Cox était procureur indépendant, nommé par le ministre de la Justice de l'époque, Elliott Richardson, avec l'accord du Congrès. Elliott Richardson avait assuré au Congrès que personne ne pourrait renvoyer Archibald Cox – sauf évidemment faute très grave. Quand Archibald Cox s'est tourné vers Richard Nixon pour exiger d'avoir les enregistrements du Watergate, Richard Nixon a refusé. Il a expliqué qu'il ne voulait pas répondre à un procureur indépendant et avait proposé que son ministre de la justice Elliott Richardson écoute les bandes et en face un résumé à Cox. Une proposition qu'Archibald Cox a refusée. Richard Nixon a alors pris peur, s'est senti attaqué et a exigé le départ d'Archibald Cox. Il s'agissait donc d'un abus de pouvoir. 

Certains font aujourd'hui le parallèle entre le limogeage d'Archibald Cox et celui de James Comey parce que cette décision de Donald Trump est autoritaire et relève d'un abus de pouvoir. Si on fait le parallèle jusqu'au bout, certains pensent que c'est parce que James Comey était en train de mener une enquête sur les liens présumés entre la campagne de Donald Trump et le gouvernement russe. Se sentant acculé, Donald Trump aurait donc décidé de le limoger. Voilà d'où vient ce parallèle.

Pour succéder à James Comey, il faut quelqu'un dont la probité soit au dessus de tout soupçon, quelqu'un d'absolument indiscutable

RT France : Quel devra être le profil du successeur de James Comey à la tête du FBI ?

J.-E. B. : On ne peut s'attendre en réalité qu'à un seul profil car cette affaire est maintenant devenue hautement politique. Les démocrates sont très vite montés au créneau, même si Donald Trump les a tous traités d'hypocrites, les accusant d'être contents de cette décision et de l'utiliser comme excuse. Il n'a pas totalement tort en disant cela, mais il a tout de même été très naïf dans cette histoire. La conséquence de cela est qu'il se retrouve aujourd'hui bloqué. Il ne pourra pas nommer la personne qu'il souhaite. On aurait pu auparavant imaginer des proches de Donald Trump avec de très bons profils comme Rodolph Giuliani ou Chris Christie, ancien procureur et gouverneur du New Jersey.

L'annonce du nouveau directeur du FBI devrait être faite entre ce soir et la fin de la semaine

Mais aujourd'hui les démocrates n'accepteront jamais la nomination d'un proche de Donald Trump car l'enquête sur les liens entre Donald Trump et la Russie continue. Il faut donc quelqu'un dont la probité soit au-dessus de tout soupçon, quelqu'un d'absolument indiscutable. On a déjà des noms : Ray Kelly ou John Pistole. Ray Kelly a dirigé la police de New-York pendant très longtemps et a travaillé sur la lutte anti-terroriste. John Pistole est le président d'Anderson University et travaille également sur l'anti-terrorisme. Ce sont donc des profils idéaux puisque le FBI est très fortement impliqué dans l'anti-terrorisme. Ils sont tous les deux appréciés des démocrates et des républicains. Tous les deux sont peu partisans et réputés pour être très professionnels. C'est exactement ce qu'on va demander au nouveau directeur du FBI.

Il faut comprendre que la nomination est faite par le président avec confirmation par le Sénat. La tradition veut qu'il n'y ait aucune voix contre le directeur du FBI – d'ailleurs James Comey est le seul à avoir obtenu une voix contre lui, celle de Rand Paul. L'unanimité est symboliquement nécessaire : le FBI est tout de même la police fédérale, au-dessus de tout le monde. Il faut donc que démocrates et républicains soient d'accord. Il ne faut pas que cela soit une police politique. Ces deux hommes sont à mon sens deux candidats sérieux mais un troisième nom peut très bien sortir. Ce qui est certain c'est qu'on le saura très rapidement. L'annonce devrait être faite entre ce soir et la fin de la semaine.

On commence à saisir la psychologie de Donald Trump : c'est quelqu'un qui agit dans l'instant et à l'instinct

RT France : Les autorités russes ont réagi à cette décision, disant qu'elle était «interne aux Etats-Unis». Elle survient néanmoins le jour où Sergueï Lavrov rencontre à Washington Rex Tillerson et Donald Trump. Est-elle de nature à tendre les relations américano-russes ?

J.-E. B. : Je dois dire que l'ironie des calendriers est parfois absolument extraordinaire. Cette rencontre, aujourd'hui particulièrement, est surnaturelle. Je trouve la réaction du gouvernement russe simplement normale. Vladimir Poutine tient le même discours depuis le début, il n'a aucune raison d'en changer. Je pense que les autorités russes ont raison de dire qu'il s'agit d'une affaire interne aux Etats-Unis. C'est une décision du président américain vis-à-vis d'un haut-fonctionnaire. Il s'agit d'une affaire totalement américaine.

Sans durcir les relations entre Washington et Moscou, toute cette situation ne va pas permettre de les réchauffer rapidement

Sur la question des tensions entre les deux pays, je ne vois pas pourquoi il y en aurait davantage. Je pense que cette affaire n'aura quasiment aucune incidence. Si ce n'est que la main supposément tendue par Donald Trump à Vladimir Poutine et que la stratégie qu'il souhaitait développer avec Moscou se sont bigrement compliquées. Les liens avec la Russie représentent un sujet qui empoisonne sa présidence. Cela a déjà donné lieu à plusieurs démissions et mises en cause. Aujourd'hui, même son gendre, Jared Kushner, pourrait être mis en cause.

Si aujourd'hui, Donald Trump tendait une main trop franche ou trop claire à Vladimir Poutine, cela n'arrangerait pas particulièrement ses affaires. Il va sans doute y aller doucement. On commence à saisir la psychologie du personnage : c'est quelqu'un qui agit dans l'instant et à l'instinct. Je pense que sans durcir les relations entre Washington et Moscou, toute cette situation ne va pas permettre de les réchauffer rapidement.

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