Opération américaine en Syrie : «Une frappe punitive à but essentiellement médiatique»

Opération américaine en Syrie : «Une frappe punitive à but essentiellement médiatique»© US NAVY / Mass Communication Specialist 3rd Class Ford Williams Source: AFP

Avec les frappes en Syrie, Donald Trump utilise l'émotion autour du drame de Khan Cheikhoun pour faire taire les critiques à l'intérieur de son pays et au-delà, selon le géopolitologue Alexandre Del Valle.

RT France : Quel était selon vous le but des frappes américaines en Syrie contre une base militaire ?

Alexandre del Valle (A. V.) : Je pense que le but de cette intervention est triple. L'objectif premier est de régler un problème de politique intérieure. Donald Trump a saisi un drame émotionnellement très médiatisé comme prétexte pour justifier un changement de stratégie parce qu'il est aujourd'hui très affaibli et isolé par les accusations d'être pro-russe et trop complaisant vis-a-vis du régime syrien. Il a saisi cette opportunité pour faire une démonstration de force à plusieurs niveaux. Il fait taire les critiques de sa proximité avec la Russie. Il envoie aussi un message destiné à Téhéran, Pékin et Moscou en leur prouvant qu'il n'est pas un «tigre de papier» comme s'en moquaient les Chinois. Ils disaient que Donald Trump n'était que dans le bluff, qu'il parlait sans agir. C'est un message à ceux qui risqueraient de le trouver trop faible. Troisièmement avec ce bombardement – certes assez symbolique car il n'a pas fait changer les rapports de forces – il essaie de montrer qu'il peut également agir en Syrie et peser dans les négociations qui étaient un peu monopolisées par la Russie et ses partenaires.

Il fait d'une pierre trois coups et, à mon avis, l'objectif n'est pas du tout de renverser Bachar el-Assad

En résumé, son but était de peser au niveau des rapports de forces en Syrie, d'avertir ses ennemis et les Etats qui le trouvaient trop faible, et, avant tout, dans le cadre de la guerre de propagande et de sa politique intérieure, d'envoyer un message comme quoi il n'est pas aussi malléable et pro-russe qu'on le dit. Il prouve qu'il est capable de plaire à la fois aux interventionnistes démocrates et à l'aile dure républicaine. Il fait d'une pierre trois coups et à mon avis l'objectif n'est pas du tout de renverser Bachar el-Assad. C'était une frappe punitive à but essentiellement médiatique.

On prend depuis des jours des décisions hâtives fondées sur l’indignation et l’émotion de l’instant au lieu d’agir avec froideur et avec le recul des expertises

RT France : Les Etats-Unis justifient ces frappes comme une réponse contre le gouvernement syrien et la Russie, accusés par la communauté internationale d'avoir utilisé des gaz de combat contre des cibles de l'opposition en Syrie dans la matinée du 4 avril, causant des dizaines de morts, avant même que toute enquête ne soit accomplie. Quelle est la raison de cette accusation si rapide ?

A. V. : Depuis le début du conflit, le problème de l’Occident c’est qu’il n’est pas équilibré. L’idée qui règne, c’est que la Russie et la Syrie ont toujours tort et que les rebelles (excepté Daesh) ont toujours raison puisque la cause principale du Mal serait Assad. Dès qu’il y a une occasion d’accréditer la thèse que le problème principal c’est le régime syrien, on ne se gêne pas, même si on ne peut pas non plus écarter que l’attaque chimique soit réellement imputable au régime de Damas. Toujours est-il que l’on s’agite «à chaud» et que l’on prend depuis des jours des décisions hâtives fondées sur l’indignation et l’émotion de l’instant au lieu d’agir avec froideur et avec le recul des expertises que l’on est loin d’avoir car on a pas encore pu à ce jour relever des échantillons assez fiables sur place pour pouvoir identifier le produit toxique et ses origines. C’est fort regrettable, car il est très difficile d’établir une paix et trouver une solution de sortie de crise dans cet état d’esprit.

Aussi ne peut-on qu’être surpris par le «timing» de l’attaque «chimique» survenue juste la veille de la conférence internationale sur la Syrie tenue à Bruxelles qui «risquait» de réhabiliter le régime après les expériences d’Astana qui l’avaient en partie remis en piste. Le moins que l’on puisse dire est que le régime syrien n’avait aucun intérêt à agir de la sorte, sauf s’il tenait à se discréditer lui-même et compromettre lui-même sa réhabilitation en cours. 

Aucune piste ne doit être écartée a priori en l’absence de preuves et d’expertises

RT France : Le gouvernement syrien a démenti les accusations. Il y a une version selon laquelle il s’agit du bombardement d’un entrepôt contenant un arsenal chimique. Pensez-vous que ses explications peuvent être entendues ?

A. V. : Cette explication peut paraître logique, même si elle est démentie par certains spécialistes qui affirment que la dissémination des produits toxiques au sein des populations avoisinantes serait impossible en cas de bombardement d’entrepôts de gaz par des missiles classiques non chargés de gaz. Toutefois, étant donnée que la guerre civile syrienne est devenue autant une guerre psychologique et médiatique planétaire impliquant les propagandes opposées des grandes puissances qu’une guerre militaire régionale, locale et internationale par interposition, on ne peut écarter les bavures, les manipulations et les récupérations à des fins de communication de guerre. A l’intoxication chimique correspond aussi une intoxication médiatique, d’autant que de nombreuses forces en Occident et dans les pays du Golfe ne voyaient pas du tout d’un bon œil la relative réhabilitation du régime syrien constatée depuis l’arrivée de Donald Trump aux affaires et les initiatives d’Astana permises par la réconciliation entre Ankara et Moscou.

Depuis 2013 et les horreurs de l’attaque au gaz de la Goutha, les experts internationaux ont déploré l’utilisation de gaz sarin par des groupes de moudjahidines rebelles

A mon sens, aucune piste ne doit être écartée a priori en l’absence de preuves et d’expertises, pas même la version russe que les Occidentaux rejettent hélas par principe. Cette version devrait être au moins entendue et vérifiée, mais cela va être difficile pour ladite «communauté internationale» et surtout l’Occident, car l’idée-force qui prime depuis le début du conflit, c’est que seul le régime d’Assad peut être à l’origine de ce genre de violations du droit international, de la guerre et des droits de l'homme. Pourtant, il très fort probable que les rebelles djihadistes comme ceux du front Tahrir al-Sham ; ex-Fatah al-Sham, ex-Al-Nosra (Al-Qaïda en Syrie) aient été également en possession de gaz sarin, puisque même les experts américains avaient attesté il y a quelques années qu’il y avait une «répartition» relativement «équitable» des stocks d'armes chimiques entre toutes les forces – régime et anti-régime. On se rappelle également que depuis 2013 et les horreurs de l’attaque au gaz de la Goutha, en banlieue de Damas, les experts internationaux ont déploré l’utilisation de gaz sarin par des groupes de moudjahidines rebelles et cela est admis par tous les spécialistes.

RT France : Cette attaque survient au lendemain de la déclaration de Rex Tillerson affirmant que le départ de Bachar el-Assad n’est plus la condition préalable pour la résolution du conflit en Syrie. Est-ce une coïncidence ?

A. V. : Il n’y a aucun hasard, comme je le disais plus haut. Cette attaque chimique attribuée au régime arrive à point nommé, soit un jour avant le sommet de Bruxelles où il était question de pourparlers autour de la future reconstruction de la Syrie. On craignait que le régime soit justement réhabilité à cette occasion. En plus, le régime venait déjà d’être réhabilité en quelque sorte, vue la position américaine de ne plus considérer le départ de Bachar el-Assad comme une condition préalable pour la résolution du conflit, et au contraire considérer comme prioritaire la destruction des forces djihadistes. 

Le drame humain est exploitée par tous ceux qui veulent à tout prix empêcher le mouvement actuel de prise de conscience de nouvelles priorités

RT France : Qui pourrait bénéficier de cette attaque ?

A. V. : Les pays du Golfe arabo-persique, bien sûr, l’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie d’Erdogan, embarrassée par son alliance tactique avec Moscou, des pays qui sont globalement pour une opposition sunnite islamiste anti-Assad, et les forces même les plus russophiles et hostiles à Damas, qui, aux Etats-Unis et en Europe, font tout pour obliger Donald Trump et Rex Tillerson à infléchir leur stratégie de reset avec la Russie et leur pragmatisme anti-interventionniste en Syrie. D’ailleurs, l’ultra-médiatisation planétaire de l’attaque au gaz a déjà été instrumentalisée par les milieux atlantistes qui ont déjà obtenu que l’administration Trump revienne totalement sur ses déclarations récentes de non-hostilité envers Assad et menacent le régime de sanctions. En fait, que la chose soit attestée ou fruit d’une propagande, cela revient au même, car le drame humain est exploité par tous ceux qui veulent à tout prix empêcher le mouvement actuel de prise de conscience de nouvelles priorités et qui sont attachés à rapprocher l’Occident de la Russie dans le cadre d’une nouvelle donne mondiale et d’une vaste coopération face à la menace islamiste sunnite djihadiste.

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