Fillon dans la tourmente, l'hypothèse Juppé : les dessous d'une «opération survie»

Fillon dans la tourmente, l'hypothèse Juppé :  les dessous d'une «opération survie»© NICOLAS TUCAT Source: AFP
Alain Juppé passe devant une affiche de campagne de François Fillon pour assister au meeting de ce dernier à Bordeaux en février 2017.

Alors que les défections s'accumulent autour de François Fillon, la droite peut-elle encore se sauver ? Le politologue Bruno Cautrès revient sur les chances de l'alternative incarnée par Alain Juppé ainsi que sur l'avenir du parti aux législatives.

RT France : Initié par Bruno le Maire, l'épidémie des départs des soutiens de François Fillon continue de s'étendre avec le départ de Thierry Solère et la désolidarisation de l'UDI. Dans ce contexte de crise et de divisions, les électeurs et militants vont-ils continuer à suivre François Fillon ? 

Bruno Cautrès (B. C.) : C'est la grande interrogation. Je pense que tout va dépendre de ce qui se passe dimanche à la manifestation de soutien. Si François Fillon arrive à montrer que des milliers de militants accourent pour le soutenir, il va continuer dans cette «folle aventure» de jouer les militants contre le parti. Il a dit hier cette phrase complètement folle pour un candidat à l'élection présidentielle : «On fera sans les élus.» Si dimanche la manifestation de soutien s'avère décevante pour lui - ce qui risque d'arriver - la situation va devenir extrêmement difficile pour lui. Pour réussir une telle opération, il faut que le parti se mobilise et affrète des cars pour faire venir des militants. Dans le contexte actuel, c'est impossible. Le parti est divisé et surtout ces aménagements iraient directement sur les comptes de campagne de François Fillon. Il ne faut pas oublier que les Républicains sont déjà marqués au fer rouge par la campagne de Nicolas Sarkozy et l'affaire Bygmalion. Je ne pense pas que le parti va casser sa tirelire pour faire venir des militants par cars et TGV entiers. Face à des opérations de ce type, si le parti ne met pas la main à la pâte, ne joue pas le rôle d'organisateur et de soutien, cela ne peut pas fonctionner. Cela peut peut-être attirer des militants d'Ile-de-France, mais seront-ils assez nombreux pour asseoir une crédibilité militante à François Fillon ? Je ne sais pas du tout mais je pense que l'avenir de sa candidature va dépendre entre autre de cette manifestation. 

Une partie des élus républicains commencent à avoir le sentiment qu'ils vont connaître une double peine : ni l'Elysée, ni les mandats parlementaires.

RT France : Depuis mercredi, on a pu entendre des mots très durs venant d'élus importants du parti. Gérald Darmanin a écrit avoir «honte de la droite française». Les Républicains vont-ils pouvoir survivre à cette élection présidentielle ? 

B. C. : Si l'opération Fillon échoue jusqu'au bout - qu'il est éliminé et non qualifié au deuxième tour - on pourra effectivement imaginer une grave crise au sein du parti car les conséquences se payeront aux législatives. Si Emmanuel Macron l'emporte à la présidentielle dans ce contexte, En Marche - allié à une partie du PS qui basculera certainement de leur côté - aura la majorité à l'Assemblée nationale. Pour les Républicains - qui connaissaient déjà une crise larvée bien que Nicolas Sarkozy soit arrivé à mettre le parti plus ou moins en ordre de bataille dans la perspective de la présidentielle - cela va souligner une nouvelle fois les divergences programmatiques au sein du parti notamment sur le rapport au Front national et au centre.

Il y a surtout un enjeu financier pour ce parti qui a connu une grande crise. Les élections législatives sont essentielles sur ce point : en fonction du nombre d'élus, le parti obtient un financement pérenne sous la législature mais qui est indexé sur les mandats remportés. Cet enjeu explique aussi le coup de frein à main que porte le parti à la candidature de François Fillon. Une partie d'entre eux commencent à avoir le sentiment qu'ils vont connaître une double peine : ni l'Elysée, ni les mandats parlementaires.

Remettre Alain Juppé dans le circuit aujourd'hui ne garantit pas forcément d'effets positifs pour les Républicains

RT France : L'alternative qui s'impose d'heure en heure à la candidature de François Fillon est celle d'Alain Juppé. A-t-il selon vous les moyens de fédérer la droite et de venir concurrencer l'assise centriste d'Emmanuel Macron ?

B. C. : Je ne suis pas sûr que ce pari puisse être gagné. Il y a deux ou trois mois c'était encore possible. Aujourd'hui, les lignes ont bougé. Nous sommes très proches de l'élection. Il ne va pas être évident d'aller maintenant capter les électeurs d'Emmanuel Macron. Une partie de son électorat reste hésitante mais ils sont bien moins nombreux qu'avant. Il y a aussi le problème que l'électorat de droite dans sa majorité a rejeté le programme d'Alain Juppé à la primaire. Il a été sèchement battu. La raison centrale dans sa défaite reste que l'électorat de la droite n'a pas validé son projet d'alliance avec le centre-droit et le centre-gauche. Remettre Alain Juppé dans le circuit aujourd'hui ne garantit pas forcément d'effets positifs pour les Républicains dans cette campagne.

François Fillon est pour la deuxième fois associé à une grave crise de parti qui tourne au psycho-drame absolu et à la dramatisation outrancière

RT France : Ces fractures et divisions peuvent-elles servir à une des branches des Républicains ou profitent-elles plutôt à Emmanuel Macron et Marine Le Pen ?

B. C. : Je penche plutôt pour votre deuxième hypothèse. Dans ce contexte de crise, la droite donne une image d'elle-même très négative. Dans le fond, François Fillon est pour la deuxième fois associé à une grave crise de parti qui tourne au psycho-drame absolu et à la dramatisation outrancière. Comme à l'époque de la crise de la présidence de l'UMP entre François Fillon et Jean-François Copé. Je n'ai pas le sentiment que le parti va pouvoir se remettre facilement de cette situation. Les bénéficiaires de cette crise pour le moment sont plutôt Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Alors même qu'il y a des affaires qui concernent Marine Le Pen mais son électorat est marqué par une colère radicale contre le système qui le fait passer outre ses ennuis judiciaires.

Utiliser le thème du complot des juges quand on souhaite être chef de l'Etat et donc devenir le garant de l'indépendance des juges et de la stabilité des institutions apparaît comme une grande contradiction

RT France : François Fillon a justement eu un discours mercredi rappelant la rhétorique de Marine Le Pen contre la justice et le système.

B. C. : Il essaie effectivement d'aller piocher dans ce répertoire mais les électeurs des Républicains ne sont pas dans la même colère radicale que ceux du Front National. Ils sont donc plus susceptibles de trouver les histoires de François Fillon de moins en moins acceptables. Les électeurs juppéistes et sarkozystes doivent commencer à s'impatienter de voir qu'à chaque fois qu'on met François Fillon aux manettes, la situation tourne à la crise. Rétrospectivement, la tonalité de la conférence de presse de François Fillon, son vocabulaire, sa posture générale donnent un sentiment très anxiogène. Utiliser le thème du complot des juges quand on souhaite être chef de l'Etat - et donc devenir le garant de l'indépendance des juges et de la stabilité des institutions - apparaît comme une grande contradiction. Encore une fois, ce n'est pas le cas pour l'électorat de Marine Le Pen car elle porte une parole anti-système depuis toujours. François Fillon a été premier ministre. Son discours sur les enquêteurs et les magistrats posent une grande interrogation.

La jeune génération - les Wauquiez, les Baroin - vont reprocher à leurs aînés d'avoir fait perdre l'élection imperdable

C'est pour cela que je pense que malgré une opération où Alain Juppé remplacerait François Fillon, le succès ne sera pas garanti. Il n'y a pas d'ardoise magique pour revenir sur les événements de la primaire. Si le naufrage se poursuit et s'achève sur une défaite à la présidentielle et aux législatives, al crédibilité de nombreux élus et pontes du parti sera remise en question. On leur demandera pourquoi ils ont laissé faire. La jeune génération - les Wauquiez, les Baroin - vont reprocher à leurs aînés d'avoir fait perdre l'élection imperdable. Si cette opération va jusqu'au bout, et qu'elle se solde par un échec, la jeune génération va expliquer à tous les autres qu'ils en sont responsables. On est en train d'assister à une opération survie pour de nombreux hommes politiques : sortir du bateau avant qu'il ait fini de couler.

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