Abandon du TPP : et maintenant comment repenser les accords commerciaux mondiaux ?

Abandon du TPP : et maintenant comment repenser les accords commerciaux mondiaux ?© Kevin Lamarque Source: Reuters
Une militante anti-traité transpacifique se fait évacuer du sénat américain avant l'audition devant les élus du projet d'accord en janvier 2015.

Le retrait des Etats-Unis du TPP met fin à un traité contesté. Pour l'économiste Dominique Plihon, il est temps de revoir les priorités dans les accords de libre-échange pour offrir une plus grande protection du travail et de l'environnement.

RT France : Fidèle à ses promesses de campagne Donald Trump a décrété le retrait des Etats-Unis du TPP. Ce choix peut-il avoir des effets positifs sur l'emploi ?

Dominique Plihon (D. P.) : Donald Trump a un raisonnement économique assez primaire et ne voit pas les effets secondaires et induits de son choix. Dans un premier temps, s'il ferme les frontières et limite les importations des produits venant des pays asiatiques, il y aura des emplois préservés. La situation est néanmoins plus compliquée que cela, car les entreprises qui produisent souvent ces biens à l'étranger sont américaines. Apple est un bon exemple mais on pourrait en prendre bien d'autres. Quand on regarde de près la chaîne de valeur - c'est-à-dire où va l'argent à la fin - l'essentiel de cette valeur revient aux Etats-Unis. C'est vrai pour Apple mais c'est également le cas pour les grands groupes automobiles ou des groupes de nouvelles technologies comme Dell. Il faut savoir que 60% du commerce international se fait intrafirme [entre différentes entités d'un même groupe ou d'une même entreprise]. Les multinationales font du commerce avec elles-mêmes et leurs filiales. Si Donald Trump ferme les frontières que va-t-il se passer ? Est-ce que Apple va réellement relocaliser l'intégralité de sa production ? Peut-être et il y a déjà des discussions qui vont dans ce sens, mais il y aura de nouvelles conséquences. D'une part, les prix vont monter - même si quelque part les consommateurs américains pourront être prêts à payer plus cher leurs téléphones portables fabriqués aux Etats-Unis avec des salaires plus élevés. Mais face à la hausse des salaires, Apple va augmenter l'automatisation pour rester compétitif. Plus d'automatisation, c'est moins d'emplois ouvriers. Les effets sur l'emploi de la politique protectionniste voulue par Donald Trump ne sont pas certains.

Donald Trump n'est pas à l'abri d'une levée de boucliers des grandes entreprises américaines qui vont lui dire de tout arrêter face aux mesures de rétorsion prise par d'autres pays

Il ne faut pas oublier d'autant plus que Donald Trump va coupler cela par des mesures de rétorsion. Les pays et entreprises asiatiques qui étaient inclus dans le TPP vont mettre des barrières aux produits et services américains et limiter les échanges pour les Etats-Unis à l'étranger. Cela va aussi pénaliser l'activité américaine en dehors du territoire américain, dans le sens où les produits du pays se vendront beaucoup moins bien à l'extérieur, et cela pourra donc toucher également les emplois. 

On peut se demander ce que vise Donald Trump avec cette stratégie. N'est-ce pas de la communication ? Il a été élu sur la base de ses propos sur les fermetures des frontières et la protection des travailleurs américains, donc aujourd'hui il lance les premiers décrets en ce sens. Mais il n'est pas à l'abri d'une levée de boucliers des grandes entreprises américaines qui vont lui dire de tout arrêter face aux mesures de rétorsion prises par d'autres pays. Pour l'instant, il donne l'impression de tenter des coups médiatiques, comme il l'a fait pour les constructeurs automobiles. Il communique beaucoup et donne l'impression qu'il rapatrie des emplois mais je ne suis pas sûr qu'il pourra aller très loin dans cette politique. Si je reprend l'exemple d'Apple, l'entreprise a déjà indiqué vouloir rapatrier la production d'écrans car elle est à haute valeur ajoutée et ne demande pas beaucoup de main d'oeuvre. Cela ne créera donc pas beaucoup d'emplois. Mais symboliquement Apple aura rapatrié une partie de sa production. Donald Trump pourra dire «Vous voyez, j'ai dit à Apple de revenir, ils l'ont fait.» Si la priorité de Donald Trump est l'emploi, je ne suis pas sûr que cela soit la bonne politique. Attendons de voir quand il se heurtera aux contradictions que j'ai énoncées comment il agira.

Sans Donald Trump et sans le retrait du TPP, le traité transatlantique était déjà en mauvaise passe

RT France : Doit-on s'attendre à voir Donald Trump ordonner également le retrait des Etats-Unis du TAFTA ?

D. P. : Avant l'élection de Donald Trump, le congrès américain à majorité républicaine avait déjà formulé des votes contraires au TAFTA. Sans Donald Trump et sans le retrait du TPP, le traité transatlantique était déjà en mauvaise passe. A l'époque, le congrès américain avait motivé ce choix, entre autres, pour contrer Barack Obama lui-même favorable à cet accord. Le Congrès changera-t-il d'avis maintenant qu'il y a un président républicain ? Rien n'est évident, car la majorité des députés ne partagent pas forcément les idées de Donald Trump. Il semble néanmoins évident que ce dernier va s'opposer au TAFTA comme il s'est opposé au TPP. Mais il ne pourra pas prendre de mesure là-dessus tant que le traité restera bloqué au Congrès.

Aujourd'hui on négocie pour supprimer tous les obstacles à la libre circulation des marchandises et des services. Les normes sont modifiées, normalisées et harmonisées, mais toujours vers le bas

RT France : Donald Trump semble vouloir privilégier les accords bilatéraux. Quelle réaction devraient avoir les autres grandes puissances telles que l'Europe ou la Chine ? Aller vers plus de libéralisme ? Suivre le mouvement américain du protectionnisme ?

D. P. : Je pense qu'il faut aller vers un système de plus grande protection, ce qui ne veut pas dire un protectionnisme généralisé. J'entends par là : conclure des accords de commerce sur des bases totalement différentes. Il s'agirait de poser au préalable un certain nombre de normes à respecter en priorité aussi bien au niveau social que sanitaire ou environnemental. Des normes qu'il n'est pas question d'abaisser et qui seront le point de départ pour négocier des accords d'échange. Or aujourd'hui, c'est le contraire. Avec le TAFTA par exemple, on négocie pour supprimer tous les obstacles à la libre-circulation des marchandises et des services. Les normes sont modifiées, normalisées et harmonisées, mais toujours vers le bas. Ce n'est jamais fait dans le sens d'un renforcement et, pour moi, c'est inacceptable. Ma réponse est de dire qu'il faut accepter les accords mais en conditionnant les normes. Je suis d'ailleurs plus favorable à des accords multilatéraux que bilatéraux qui créent en général des rapports de force et ne sont jamais équilibrés et symétriques. 

Pour toutes ces raisons, je suis pour une réforme complète de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) avec une obligation pour l'institution de respecter et de contrôler les normes sociales, sanitaires et environnementales. On pourrait imaginer par exemple, comme c'était le cas avec le GATT avant la création de l'OMC, que cette nouvelle organisation soit sous l'égide des Nations unies, qui pourraient contrôler que les droits fondamentaux du travail et sociaux soient respectés par les accords. Une sorte de supervision par l'ONU. Il y a déjà l'Unesco qui pourrait se charger du contrôle culturel, une agence pour l'agriculture existe aussi. Il n'y a, à ce jour, pas d'agence onusienne de l'environnement ; elle pourrait être constituée. L'idée serait d'aller vers un commerce mondial qui serait beaucoup plus respectueux des normes fondamentales. C'est une vision bien sûr très différente de la mondialisation, mais les pays doivent avoir le droit de se protéger et de réclamer par exemple une souveraineté alimentaire. La souveraineté alimentaire est un bon exemple de domaine où il faut des protections qui peuvent être des barrières douanières ou des normes. Cette vision n'est donc pas du libre-échange, mais des échanges sous contrôle.

Il n'est pas impossible que nous allions vers une mondialisation plus régionalisée où des espaces régionaux se constitueraient et se refermeraient un peu sur eux-mêmes

RT France : Les échanges mondiaux sont-ils assez développés pour imaginer que les différentes puissances mondiales et régionales puissent se passer des Etats-Unis dans la constitution de nouveaux accords d'échanges commerciaux ?

D. P. : Aujourd'hui, il y a une tendance des économies à se recentrer sur elles-mêmes. Je pense notamment à la Chine, mais ce serait également valable pour l'Europe. Il y a aujourd'hui une volonté de recentrer le modèle de développement chinois, c'est-à-dire de moins dépendre des exportations et des aléas du commerce international - qui est aujourd'hui en ralentissement marqué puisque les pays importateurs comme les Etats-Unis et surtout l'Europe ou le Japon, sont en crise - et de résoudre ses besoins domestiques non satisfaits aussi bien au niveau de l'alimentation, du logement ou des transports. La Chine est en train de revoir son modèle de développement pour tourner l'essentiel de son activité économique vers son marché intérieur. Je pense que dans les années à venir, d'autres régions du monde, y compris l'Europe, vont ou auraient intérêt à suivre une telle voie.

Aujourd'hui, la France fait près de 50% de ses échanges avec ses partenaires de l'UE. Il faudrait que la plupart des pays européens, dont la France, fasse plus que 50% mais peut-être plutôt 80% de leurs échanges entre eux. Il faudrait se recentrer sur l'Europe avec des règles européennes différentes et révisées, car l'UE actuelle est en pleine crise.

Il n'est pas impossible que nous allions vers une mondialisation plus régionalisée où des espaces régionaux se constitueraient et se refermeraient un peu sur eux-mêmes, sans abandonner non plus tout échange avec des pays tiers. C'est un scénario possible et probablement souhaitable à mon avis. Il aurait le bénéfice de permettre à des pays avec des niveaux de développement à peu près comparables et avec des cultures proches d'échanger entre eux avec des bases plus égalitaires. Le recentrage sur les espaces nationaux et régionaux peut peut-être se développer dans le futur. C'est un scénario éventuel d'une nouvelle forme de mondialisation. 

Lire aussi : Trump met fin au TPP, mais ne vainc pas le libéralisme des multinationales

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