Olivier Babeau : «L’action publique n’est presque jamais interrogée dans sa légitimité»

Couverture du livre la nouvelle ferme des animaux aux éditions Les belles lettres/ Manitoba
Couverture du livre la nouvelle ferme des animaux aux éditions Les belles lettres/ Manitoba

La France d’aujourd’hui ressemble-t-elle aux dictatures admirablement décrites par Georges Orwell ? Olivier Babeau, auteur de La nouvelle ferme des animaux, met à jour de sinistres similarités.

RT France : Dans votre dernier ouvrage La Nouvelle Ferme des animaux vous rendez hommage à Georges Orwell et à son livre La Ferme des animaux. Pourquoi ce clin d’œil ? Quels sont les points communs entre ces deux époques que vous comparez ?

Olivier Babeau (O.B.) : Orwell est, avec Koestler (Le Zéro et l’infini), l’un des grands auteurs de la dénonciation du totalitarisme, c’est-à-dire de ces régimes qui ont la prétention de régir tous les aspects de la vie de l’individu, jusqu’à leurs pensées mêmes. Or cet affaiblissement de l’individu au profit du collectif, cette rhétorique pernicieuse qui, au nom de notre bien, veut nous contrôler entièrement, est aussi observable aujourd’hui dans nos sociétés démocratiques.

Les pires totalitarismes, de l’URSS à la Corée du Nord en passant par la Chine, ne se sont-ils pas toujours réclamés de la démocratie ? Tous ces régimes se sont toujours légitimé par la référence à l’intérêt général. Or le peuple pris comme un tout légitime l’oppression de chacun.

Notre liberté est étouffée par la sollicitude ouatée et le coussin «soft» d’une protection envahissante 

En France comme dans d’autres pays, la fondation originelle du système sur les droits de l’individu tend à s’affaiblir au profit d’une gouvernance hyper-centralisée souhaitant administrer les esprits aussi bien que les corps au nom d’un maternage bienveillant. Notre liberté est étouffée par la sollicitude ouatée et le coussin «soft» d’une protection envahissante. Les technologies de surveillance qui se déploient à grande vitesse accélèrent cette tendance en lui donnant des moyens dont les dictatures d’hier n’auraient pas osé rêver. Dans cette société bureaucratique l’individu n’est plus la fin du système mais son carburant.

RT France : A travers cette satire quels sont les rouages du système que vous souhaitez dénoncer ?

O.B. : J’aborde moins le libéralisme par l’angle de l’efficacité du marché, sur laquelle tant de gens ont travaillé (et qui a les limites que l’on tend à surévaluer en France), que par le problème, symétrique, de l’inefficacité de l’action publique.

C’est en France le grand impensé, le grand impensable : la nocivité de l’Etat

Les déviances de la décision publique (clientélisme menant à servir des groupes communautaires bien plus que l’ensemble de la population, extension de la sphère publique, détournement des institutions à des fins particulières, etc.) sont à la fois bien connues, notamment de ceux qui participent au système ou en sont les observateurs proches, et le point aveugle des débats dans les médias. C’est en France le grand impensé, le grand impensable : la nocivité de l’Etat. On arrive parfaitement à interroger le marché (quand ce n’est pas à en réfuter par principe la légitimité), mais l’action publique n’est presque jamais interrogée dans sa légitimité. Elle bénéficie d’une présomption d’utilité. C’est cela que je veux questionner. De nombreux auteurs, tels que Michaël Polanyi dans La logique de la liberté, ont d’ailleurs déjà réalisé des critiques très fortes du centralisme bureaucratique et de l’intervention étatique.

Cela ne veut pas dire que l’Etat n’a pas un rôle essentiel à jouer, mais que la façon dont il le joue devrait être beaucoup mieux contrôlée, encadrée. Pour le dire autrement, il n’y a pas assez de ces contre-pouvoirs dont Montesquieu avait souligné la nécessité, car les différents pouvoirs se liguent désormais, dans le meilleur des cas, pour conserver le statu quo. Et les corps intermédiaires tels que les syndicats ne jouent pas leur rôle de relais des aspirations de la base (probablement parce qu’on les a rendus insensible au nombre réel de leurs adhérents, leur financement étant assuré… par d’autres voies dénoncées par fameux rapport Perruchot).

Ainsi rien n’a fait réellement obstacle à la croissance démentielle des effectifs de la fonction publique territoriale, en particulier celle des communes ; rien non plus n’a empêché la croissance maladive de la sphère publique qui se traduit par des budgets incontrôlables. Ce dévoiement du politique qui devient à elle-même son propre but (l’administration existe pour servir ceux qui la peuplent et ne vise pas d’abord à l’efficacité du service qu’elle rend) accentue les difficultés économiques, puisqu’elle se traduit par un double coût : celui, directement pécuniaire, des prélèvements nécessaires, et celui de l’effrayante complexité que les entreprises doivent affronter.

RT France : Vous parlez de clientélisme, de lobbys, de démagogie… Est-ce la politique française et européenne a encore un avenir, où les idéaux ont quitté les hommes et les femmes politiques ? En d’autres termes, croyez-vous encore à la politique ?

O.B. : On n’a pas le choix, car la politique est la réponse au problème incontournable de la vie en société (la coexistence d’individus libres et interdépendants). Le drame, c’est l’état de dégradation qu’elle a atteint aujourd’hui. L’incroyable défiance vis-à-vis des élus en est à la fois la conséquence et l’accélérateur : pour séduire des électeurs sans cesse plus déçus par l’incapacité de l’Etat à être à la hauteur de ses prétentions, les politiques n’ont d’autre choix que d’accroître encore lesdites prétentions.

Le plus terrible est qu’en niant l’individu au profit du collectif, les totalitarismes se traduisent toujours en réalité par la prise de pouvoir hypocrite d’une petite caste. C’est la tendance constante de tout régime politique sans doute que de finir par être soumis aux intérêts de quelque uns. C’est l’équivalent politique de la tendance entropique des systèmes ! Les systèmes de contre-pouvoir, les contrôles constants et les débats permanents sont censés lutter contre cette tendance pour maintenir l’Etat dans ses fonctions régaliennes et éviter qu’il ne se prenne pour un grand architecte du social. Mais ils ne jouent plus suffisamment leur rôle, préservant les rentes de nombreuses catégories d’insiders tout en continuant l’extension continue des prérogatives de l’Etat.

RT France : Quelle sont les solutions, les issues possibles pour la France ? Pensez-vous qu’un mouvement comme Nuit Debout peut sonner un renouveau pour la politique et la démocratie ?

O.B. : Nuit Debout me semble pour l’instant à la fois trop inorganisé et ambigu. Pour pouvoir compter, un mouvement de reprise en main du politique par les citoyens va nécessairement devoir passer par une organisation de son fonctionnement (pour dénombrer ses membres, communiquer entre eux, coordonner des actions, etc.) et une clarification de ses objectifs afin que l’on soit sûr que ceux qui s’en réclament soutiennent les mêmes idées. Ensuite, à un moment ou à un autre, il faudra que ce mouvement s’incarne dans une personne qui fédère.

Je crois en tout cas que le moment n’a jamais été aussi favorable, les nouvelles technologies aidant, pour qu’émerge de telles organisations capables de ringardiser les anciens partis. Ces derniers sont quant à eux enfermés dans un fonctionnement autistique produisant surtout des candidats dont le seul vrai objectif est la prise du pouvoir, le projet n’étant alors qu’un ajout cosmétique. Des tentatives intéressantes existent de placer le projet en premier et d’éviter les effets de confiscation du débat par des appareils et des personnalités, telles que Nous Citoyens, lavraieprimaire.fr, laprimaire.org ou encore l’initiative «577 pour la France» de Jean-Christophe Fromantin.

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