Docteur en sciences et essayiste belge, Jean Bricmont est professeur à l’Université catholique de Louvain. Il est auteur et co-auteur de plusieurs ouvrages dont La république des censeurs, Impostures intellectuelles (avec Alan Sokal).

Contre l'amour

© Neil Hall Source: Reuters

L’essayiste belge Jean Bricmont se penche sur les racines des attentats terroristes survenus le 22 mars à Bruxelles et s’interroge sur le rôle de l’islam dans cette tragédie.

Après les attentats de Bruxelles, on a vu fleurir une fois de plus le slogan «tous unis contre la haine». Bien sûr, il vaut mieux que les gens s'aiment plutôt que de se haïr et il ne fait aucun doute que les terroristes nous haïssent. Mais on voit mal comment lutter contre un sentiment humain, malheureusement très répandu, pourrait résoudre la crise dans laquelle nous nous trouvons. Il y a une grande différence entre ne pas aimer quelqu'un et le tuer, surtout lorsqu'il s'agit de parfaits inconnus. Il y a plein de gens, dans le monde, qui se haïssent mais qui ne se font aucun mal.

D'un point de vue rationaliste il n'y a pas de véritable islam ou de véritable christianisme, parce que toutes les religions sont illusoires et qu'on assiste seulement à un conflit d’interprétations

Les causes invoquées par les gens qui «luttent contre la haine pour expliquer le terrorisme» laissent toutes à désirer : si on invoque la misère et les discriminations, on peut se demander pourquoi aucun acte terroriste n'est commis par des gens issus, par exemple, de  la communauté afro-américaine aux États-Unis ou de quantités de communautés immigrées qui n'ont pas toutes été traitées avec amour et bienveillance dans le passé. Si l'on invoque les guerres au Moyen-Orient, il faut remarquer que les terroristes vivant ici n'en sont pas victimes directement et que les Vietnamiens, qui ont été horriblement bombardés par les États-Unis, n'ont jamais imaginé commettre des attentats terroristes contre des civils américains. La même chose est vraie pour les Latino-américains victimes des politiques américaines ou les Allemands vivant aux États-Unis quand leur pays d'origine était rasé par les bombes américaines durant la Deuxième Guerre mondiale. Si on invoque le colonialisme, on peut se demander pourquoi les Congolais vivant en Belgique sont si pacifiques.

Ceci ne veut pas dire que les guerres, le racisme et les discriminations n'existent pas ni qu'ils ne jouent pas de rôle dans la montée du terrorisme mais que, comme toujours dans les affaires humaines, toutes les explications mono-causales se heurtent à des contre-exemples. Et on peut douter qu'il existe une explication véritablement scientifique à des phénomènes complexes comme le terrorisme.

En effet, il y a toutes sortes de façons de lutter contre les guerres et les injustices autres que de se faire sauter au milieu d'une foule, et beaucoup de musulmans le font. C'est pourquoi on ne peut pas expliquer le terrorisme sans prendre en compte l'aspect «fanatique» des terroristes.

Dire que le djihadisme n'est pas le véritable islam, c'est comme dire que les croisés, Franco ou Salazar n'étaient pas de vrais chrétiens

À ce propos, on nous explique que le terrorisme n'a rien à voir avec l'islam ou avec «l'islam véritable». Mais d'un point de vue rationaliste il n'y a pas de véritable islam ou de véritable christianisme, parce que toutes les religions sont illusoires et qu'on assiste seulement à un conflit d’interprétations, activité qui, certes, procure des emplois aux théologiens de toutes les croyances depuis des siècles mais entre lesquelles il est impossible de trancher. Ce qui est vrai, c'est que le terrorisme est une option peu prisée (heureusement!) parmi les musulmans. Si, mettons, 0,1% d'un groupe de croyants donné est fanatique, ce pourcentage est très petit. Mais sur 1,5 milliards de musulmans, une telle proportion représenterait 1,5 millions de fanatiques, ce qui peut produire pas mal de dégâts (ces chiffres sont là pour illustrer une idée et ne prétendent aucunement être réalistes).

Dire que le djihadisme n'est pas le véritable islam, c'est comme dire que les croisés, Franco ou Salazar n'étaient pas de vrais chrétiens. Non, ils l'étaient, selon leur interprétation du christianisme, comme les djihadistes sont de bons musulmans selon leur interprétation de leur religion. Dire que des djihadistes ne respectaient pas certaines prescriptions islamiques (ne pas consommer d'alcool par exemple) c'est ignorer le fait que, dans toutes les croyances, incohérence et fanatisme peuvent  parfaitement coexister.

On nous dit également qu'il ne faut pas stigmatiser la communauté musulmane. Il est vrai qu'un individu est responsable de ses actes et pas de ceux d'autres membres de la communauté à laquelle il est supposé appartenir. Notons que cela vaut aussi pour les «Blancs» lorsqu'il sont collectivement accusés de racisme ou d'être responsables d'événements passés (esclavage, colonialisme ou holocauste).

Depuis le soutien aux islamistes en Afghanistan contre les Soviétiques jusqu'à l'armement des «rebelles modérés» en Syrie, en passant par la guerre en Bosnie, les États-Unis et leurs «alliés» ont utilisé les islamistes contre les régimes qui leur déplaisaient

Mais on doit quand même s'interroger sur le fait que tous ces terroristes se réclament de la même foi et sont tous issus de milieux musulmans, au moins culturellement. Pour illustrer le problème, on peut faire une analogie (qui risque de ne plaire à personne) avec le terrorisme  «gauchiste» des années 1970, style Brigades Rouges (dont on ne peut pas non plus dire qu'ils avaient mal lu Marx et Lénine ; ils les avaient seulement interprétés à leur manière). Il y avait à l'époque un terreau, si on veut, fait de mouvements des années 1960, maoïstes, trotskistes, anarchistes, féministes, écologistes etc., dont furent issus une infime minorité de terroristes. Les militants les plus politiques de cette époque étaient les premiers à condamner le terrorisme et bien d'autres «rebelles» étaient totalement non-violents. Mais cela ne contredit pas l'idée que les terroristes étaient issus du terreau du radicalisme politique de cette époque.

Pour revenir à notre analogie, il y a dans le monde musulman (et pas seulement en Europe), une radicalisation religieuse, au sens d'une interprétation plus rigoriste mais aussi plus politique de l'islam, similaire à la radicalisation gauchiste des années 1960-70, et dont émergent toutes sortes de courants, la plupart non violents, mais pas tous.

En ce qui concerne le gauchisme, il fut facilement maîtrisé : les terroristes furent arrêtés et la partie non violente s'intégra rapidement dans les années 1980, soit en abandonnant toute activité politique, soit en devenant des piliers du système, à travers l'écologie politique, le soutien aux guerres humanitaires, la construction européenne, ou la lutte contre les délits d'opinion.

Le problème n'est pas simplement que bombarder des pays musulmans engendre du terrorisme mais qu'un soutien actif est apporté à certains terroristes en fonction d'objectifs géopolitiques étroits

Peut-on imaginer un processus semblable dans le monde musulman ? D'abord, il s'agit d'un problème d'une tout autre ampleur, à cause de l’importance des populations concernées. Ensuite, c'est un problème interne au monde musulman, qui, pour l'essentiel, échappe aux «Occidentaux».

Mais on pourrait au moins essayer de ne pas aggraver la situation - ce que nous faisons, de façon catastrophique, à la fois dans notre politique étrangère et dans le discours qui est tenu face à la communauté musulmane ici (et qui sera examiné dans un article ultérieur).

Il est relativement facile de dire aujourd'hui que l'invasion de l'Irak a engendré Daesh, et même parfois que la guerre en Libye a été un fiasco, mais le problème est bien plus profond que cela. Depuis le soutien aux islamistes en Afghanistan contre les Soviétiques jusqu'à l'armement des «rebelles modérés» en Syrie, en passant par la guerre en Bosnie, les États-Unis et leurs «alliés» ont utilisé les islamistes contre les régimes qui leur déplaisaient. Mais, bien sûr, uniquement certains islamistes, pas le Hamas, ni le Hezbollah. L'Arabie Saoudite est respectable, l'Iran infréquentable.

Le problème n'est pas simplement que bombarder des pays musulmans engendre du terrorisme mais qu'un soutien actif est apporté à certains terroristes en fonction d'objectifs géopolitiques étroits.

Pire, nous sommes incapables de reconnaître que nous avons potentiellement des alliés dans la lutte (nécessairement armée) contre le terrorisme : le gouvernement syrien, le Hezbollah, l'Iran et la Russie ; à part ce dernier pays, ces alliés potentiels sont aussi musulmans et au moins en partie (en Syrie) sunnites. Remarquons aussi que malgré tout ce que nous avons fait subir au gouvernement syrien (soutien aux rebelles), au Hezbollah (soutien à Israël) et à l'Iran (embargo), ils n'envoient personne tirer dans la foule chez nous, ce qui illustre encore une fois l'idée qu'il existe d'autres façons de combattre que celles de l'EI, y compris contre l'Occident et y compris dans le monde musulman.

La situation actuelle fait penser à celle qui a précédé la Deuxième Guerre mondiale : certains milieux réactionnaires en Occident voyaient Hitler plutôt d'un bon oeil tant qu'on pouvait penser qu'il ne s'attaquerait qu'aux «bolcheviques». Mais, la guerre les a forcé à s'allier à Staline, simplement pour survivre. Aujourd'hui, nous sommes incapables d'admettre la nécessité d'alliances contre le terrorisme avec des gens comme Poutine ou Assad, qui sont néanmoins des bisounours comparés au petit père de peuples.

Aujourd'hui, nous sommes incapables d'admettre la nécessité d'alliances contre le terrorisme avec des gens comme Poutine ou Assad, qui sont néanmoins des bisounours comparés au petit père de peuples

On ne peut s'empêcher de penser que ce qui fait la différence entre les bons islamistes et les mauvais est lié, en grande partie, à ce qui est l'éléphant invisible dans la pièce lors de tous les débats sur notre politique étrangère : Israël et les réseaux dont il bénéficie ici. Le soutien quasi automatique à la politique de ce pays, que tout le monde accepte uniquement pour éviter l'accusation d'antisémitisme, est un autre facteur qui nous fait être détestés dans le monde musulman. Les récents discours des candidats probables à l'élection présidentielle américaine, Clinton et Trump, devant le lobby pro-israélien (AIPAC) ne nous laissent aucun espoir de changement sur cette question. Et vu la soumission des dirigeants européens aux États-Unis, il n'y a pas non plus d'espoir de ce côté-ci de l'Atlantique.

C'est sans doute pour cela que tant de gens nous proposent de lutter pour l'amour et contre la haine. Mais même les musulmans, du moins ceux qui sont politiquement conscients, ne nous demandent pas cela. Ils nous demandent de changer de politique, ce qui est une tout autre chose que l'expression de bons sentiments mais est aussi considérablement plus ardu.

En attendant cet improbable changement, nous ne pouvons faire confiance pour nous protéger qu'à nos services de police dont l'efficacité reste malheureusement à démontrer.

DU MÊME AUTEUR : «BHLisation» des mentalités dans la gauche française

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