Libye : pour la seconde fois, la France entre en scène par la mauvaise porte

Un navire de guerre français, Jean De Vienne, à quai au port de Tripoli en 2012 Source: Reuters
Un navire de guerre français, Jean De Vienne, à quai au port de Tripoli en 2012

Les bombes ne permettront pas de résoudre la situation en Libye, estime le directeur de recherche de la CNRS à l’Université Aix Marseille François Burgat, en commentant le projet de la deuxième intervention armée dans le pays.

RT France : En ce qui concerne la Libye et la deuxième intervention qui aura lieu le 17 mars, qu’en pensez-vous, est-ce que cela va remédier au problème ?

François Burgat : Je ne crois pas à la politique des bombes pour résoudre les crises politiques. Donc, je suis absolument opposé à cet engagement qui est le nôtre, maintenant au côté du général Haftar, au côté du général Sissi, au côté du gouvernement de Tobrouk qui est un gouvernement contre-révolutionnaire. Je caricature un petit peu, mais disons-le, nous nous opposons au gouvernement dit de Tripoli.

Pour ma part, je pense qu’il est plus directement l’héritier du processus révolutionnaire, qu’il est plus légitime, qu’il est plus ancré dans la population, donc, j’ai peur que nous fassions, nous Français, pour la seconde fois une entrée en scène par la mauvaise porte dans la résolution du conflit libyen. Et pour résumer tout cela je dirais que c’est la réinstitutionnalisation de la Libye qui va la sortir de la crise et pas de renouer avec les raccourcis de cette guerre contre la terreur lancée par les Américains il y a plus de 15 ans maintenant, dont on sait très bien qu’ils ont eu des effets totalement contre-productifs.

Ce ne sont plus les Syriens qui sont en train de régler leur compte entre eux

RT France : Le Monde a récemmentrévélé des opérations secrètes menées par la France dans le pays, serait-ce une violation de la souveraineté de l’Etat ?

F .B. : Je les ai condamnées sans aucune restriction, de la même façon que je condamne les interventions militaires actuelles dans le cadre de la crise syrienne. Mais oui, je n’ai aucune difficulté à condamner l’intervention militaire française en Libye aujourd’hui, je pense qu’à partir du moment où il y a des ingérences extérieures multiples, il n’y a pas un Etat qui doit être condamné plus que les autres. L’Egypte doit l’être, les Emirats qui ont envoyé leurs avions depuis longtemps en Libye sans absolument aucun mandat d’aucun parlement, doivent l’être.

Mais disons que quitte à ce qu’il y ait une intervention militaire, je pense qu’elle devrait se faire de façon intelligente, pour appuyer une dynamique de transformation, là, l’intervention militaire cherche à la bloquer, cela va exacerber les contradictions sur la scène politique libyenne et je pense que cela n’apportera malheureusement aucune amélioration. 

RT France : Et les interventions en Syrie ?

F .B. : Il se passe actuellement en Syrie des tas de choses qui ne respectent pas les usages internationaux et la légalité. La crise syrienne a cessé d’être syrienne à partir du moment où des troupes au sol, et bien sûr des exportations d’armements, ont fait que ce ne sont plus les Syriens qui sont en train de régler leur compte entre eux, ce sont des acteurs internationaux qui sont en train de faire valoir leurs intérêts. Après toute cette série d’interventions, l’intervention la plus impressionnante c’est celle de la Russie. Le rythme des sorties aériennes de la Russie a été supérieur à tout ce que la coalition a fait dans cette région. Le principe de buffer zones, si cela permet de faire cesser les interventions aériennes du régime et de la Russie, je serais prêt à m’accommoder avec le fait que ce n’est pas très légal, c’est une ingérence au même titre que l’ingérence de la Russie et même si l’ingérence de la Russie est légitimée par l’attitude du régime.

On va vers une situation où la violence va s’exacerber au lieu d’aller vers une situation où on va la résorber

RT France : Pensez-vous que le cessez-le-feu va être respecté ?

F .B. : Je pense que le problème du cessez-le-feu syrien aujourd’hui c’est la définition de qui nous appelons terroristes. C’est-à-dire qui va bénéficier de ce cessez-le-feu et qui va le respecter. Alors, s’agissant du Front al-Nosra, les définitions sont à peu près claires, malheureusement, tout autour il y a un grand nombre de groupes dont il est indiscutable qu’ils font usage du lexique religieux et qu’ils ont une barbe et qu’ils disent «Allahu akbar». Mais ce sont quand même des gens qui en juillet 2012 ont signé à Genève un accord qui fait d’eux des acteurs, je dirai, «républicains», moi, je n’aime pas le mot «modéré». Même si ce sont des islamistes, il est important de savoir qu’ils ont dit «oui, lorsque le régime tombera, nous soutiendrons un processus institutionnel qui permettra de distribuer le pouvoir aux gens en fonction du vote qu’ils vont recueillir».

Ces gens-là, à mon avis, on n’a pas suffisamment reconnu leur existence. Le président iranien était à Paris il y a moins de deux semaines. Il a dit qu’il considérait que 60% des opposants syriens étaient des terroristes. Et bien c’est cette définition très extensive qui me pose un petit peu problème. Je pense que les Occidentaux en général, les Russes inclus, ont un problème dans la définition des acteurs politiques qui sont fréquentables. Si comme les Emirats arabes unis, comme un certain nombre d’autres pays qui se sentent menacés par les courants islamistes, on dit que même les Frères musulmans ne sont pas fréquentables, c’est-à-dire Ennahdha en Tunisie, c’est-à-dire les Frères musulmans en Egypte, on va vers une situation où la violence va s’exacerber au lieu d’aller vers une situation où on va la résorber.

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