Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste. Il est l’auteur de deux essais et un roman.

Sous-mission

Le Premier ministre des Pays-Bas, Mark Rutte (à droite), serre la main de Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, lors d'une visite marquant le début de la présidence néerlandaise du Conseil de l'UE© Robin van Lonkhuijsen Source: Reuters
Le Premier ministre des Pays-Bas, Mark Rutte (à droite), serre la main de Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, lors d'une visite marquant le début de la présidence néerlandaise du Conseil de l'UE

Un jeu de rôle lors d'une réunion des ministres européens ? Mais jusqu’où cela ira-t-il ? Pierre Lévy, spécialiste des questions européennes, fait le point.

Ennuyeuses, les réunions des ministres européens ? Les autorités néerlandaises, qui président pour six mois le Conseil de l’Union européenne, s’emploient manifestement à casser cette image austère. Le chef de la diplomatie des Pays-Bas, qui réunissait le 5 février ses vingt-sept collègues à Amsterdam, leur avait réservé une petite surprise : la projection d’un film ou plutôt d’une série de trois. Une fiction située dans un avenir non précisé, mettant en scène une crise majeure éclatant dans un pays voisin de l’UE inventé pour la circonstance, baptisé Morghia.

L’UE est généreuse et secourable. Ses valeurs lui imposent de ne pas rester indifférente aux malheurs des voisins, surtout si un peuple s’avise de dévier du droit chemin

Libre adaptation du prochain roman de Michel Houellebecq ? En tout cas, les scénaristes ont mis en scène des élections qui tournent mal, des tensions qui s’exacerbent, des menaces d’affrontements qui se précisent. Toute ressemblance… En réalité, il s’agissait moins de distraire les ministres – dont on pensait naïvement qu’ils étaient confrontés à suffisamment de crises réelles pour n’avoir point besoin d’en inventer de nouvelles – que de les faire réagir sur l’attitude à tenir dans cette configuration (à peine) imaginaire.

Car naturellement, l’UE est généreuse et secourable. Ses valeurs lui imposent de ne pas rester indifférente aux malheurs de ses voisins, surtout si un peuple s’avise de dévier du droit chemin. Du coup, ça n’a pas manqué. «Ce qui est intéressant est que, parmi les ministres, prévalait très majoritairement la volonté commune de faire participer l’Union européenne très tôt à la crise. Un certain nombre de participants étaient même prêts à envoyer unbattlegroup [groupement tactique intégré, constitué de militaires de plusieurs pays de l’UE]», a confié à quelques journalistes le ministre belge des Affaires étrangères, Didier Reynders, comme le relate le site spécialisé B2.

Les ministres ne rechignaient pas à envisager une douce et généreuse solidarité bottée

On peut certes objecter que, dans la réalité, les dirigeants européens sont plus hésitants – ne serait-ce que parce que les intérêts entre les différentes capitales sont loin d’être toujours convergents. Et que lesdits groupements tactiques n’ont encore jamais été utilisés. C’est du reste ce dont se lamentent les partisans les plus enthousiastes de l’intégration européenne. Ceux-ci regrettent probablement que quelques détachements bleu-étoilés n’aient été parachutés sur Kiev (mais là, les groupes néo-nazis se sont chargés de faire entendre raison aux nostalgiques des liens avec Moscou, dieu soit loué) ; ou bien qu'ils ne le soient demain à Chisinau (Moldavie), où les forces pro-occidentales sont en difficulté. Ou, a fortiori à Varsovie ou à Budapest, si, décidément, les dirigeants de ces pays continuent à faire la mauvaise tête vis-à-vis de Bruxelles.

Le jeu de rôle a permis de confirmer qu’en théorie, en tout cas, les ministres ne rechignaient pas à envisager une douce et généreuse solidarité bottée. Même le représentant britannique, qui ne cesse de mettre en cause (dans les mots) le concept d’«union toujours plus étroite» ne semble pas s’être particulièrement offusqué de cette si européenne gentillesse.

Décidément, il faudrait emmener les ministres plus souvent au cinéma. Pour la prochaine séance, une projection privée du Réveil de la Force ?

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