Affaire Navalny : quand les médias occidentaux s'empressent de nommer le coupable

Affaire Navalny : quand les médias occidentaux s'empressent de nommer le coupable© Evgenia Novozhenina/File Photo Source: Reuters
L'opposant Alexeï Navalny en août 2019 (image d'illustration).

A peine était-il placé sur un lit d'hôpital le 20 août 2020, qu'Alexeï Navalny faisait l'objet d'un puissant phénomène médiatique en Occident. Celui-ci s'est parfois traduit par des conclusions hâtives, privilégiant l'idéologie aux faits.

S'il a fallu plusieurs jours avant qu'elle ne soit officiellement appuyée par un laboratoire de l'armée allemande cité par Berlin, la thèse de l'empoisonnement de l'opposant russe Alexeï Navalny a suscité un véritable engouement au sein du paysage médiatique occidental, avant-même la publication de résultats médicaux. Et, en corollaire de cette thèse, celle d'une responsabilité meurtrière du Kremlin...

Des médias plus rapides que les médecins...

Dès les premières heures de son placement en soins intensifs à l'hôpital d'Omsk, dans l'est de l'Oural, de nombreux médias ont immédiatement titré sur la nouvelle, en ne laissant guère de place au doute sur des éléments alors incertains, comme la cause du malaise de l'opposant russe ou la responsabilité des autorités russes dans celui-ci.

«Le politicien et opposant russe Alexei Navalny a été empoisonné», titrait par exemple le site du magazine américain Time, le 20 août, sans s'encombrer ni de guillemets, ni du conditionnel pourtant requis pour une thèse qui ne reposait alors que sur une déclaration de la porte-parole d'Alexeï Navalny (le contenu de l'article en ligne en question, lorsque nous écrivons ces lignes, n'est plus accessible).

«Alexei Navalny et la longue histoire des [personnages] critiques du Kremlin empoisonnés», pouvait-on lire le même jour dans les colonnes du Guardian, le quotidien britannique ne lésinant pas sur le sous-entendu dans son titre.

Dans la même veine, le journal français Libération informait, le soir du 20 août, ses lecteurs avec un titre similaire : «En Russie, la passion du poison contre les gros poissons». Concédant d'emblée que «l’absence de preuves» empêchait généralement «d’identifier clairement un coupable», le quotidien assume toutefois un angle accablant Moscou sur la thématique. «Pourquoi cette passion du poison pour lutter contre les détracteurs du régime ?», s'interroge Libération, qui conclut son article avec une note également accusatrice, en citant Emilia Slabounova, présidente du parti social-libéral russe Iabloko : «Tout opposant au régime [russe] est aujourd’hui en danger.»

«L'empoisonnement de Navalny correspond au comportement de la Russie de Poutine», titrait encore le Financial Times, dès le lendemain, tout aussi catégorique dans le choix de son titre.

L'approche journalistique de l'affaire semblait donc déjà réglée dès l'arrivée d'Alexeï Navalny sur son lit d'hôpital. Toutefois, cette titraille hâtive sur l'hypothèse d'un empoisonnement imputé à Moscou s'est rapidement heurtée aux premières conclusions avancées par les équipes médicales russes, qui ont pour leur part affirmé n'avoir trouvé aucune trace de poison, «ni dans le sang, ni dans l'urine» de leur patient. Après la demande de transfert de l'opposant russe vers l'Allemagne par son entourage, l'hôpital russe l'ayant initialement pris en charge a répondu favorablement à la requête dès lors que l'état de son patient s'était «stabilisé», à savoir le 22 août.

Deux versions contradictoires, un récit médiatique

Dès son arrivée sur le sol allemand, Alexeï Navalny a été pris en charge par l'hôpital berlinois de la Charité. Le 24 août, l'établissement a publié un communiqué affirmant que son patient présentait des «traces d'empoisonnement», en contradiction donc, avec les constatations initiales des équipes médicales russes.

L'hôpital allemand a notamment expliqué que «les résultats cliniques indiqu[ai]ent une intoxication par une substance du groupe des inhibiteurs de la cholinestérase». Conclusion sur laquelle le gouvernement allemand s'est finalement exprimé le 2 septembre, affirmant que les tests toxicologiques, réalisés par un laboratoire de l'armée allemande, avaient apporté des «preuves sans équivoque» d’un empoisonnement.

Deux conclusions opposées, donc, venant d'Allemagne et de Russie : voilà qui aurait pu encourager à la prudence quant au traitement médiatique de l'affaire, dont certains n'ont pas manqué de s'emparer à des fins géopolitiques. L'exécutif russe, de son côté, n'a cessé d'appeler à la retenue. «Dès le début de cette affaire, le ministère russe de l’Intérieur a lancé des investigations préliminaires […] Je le dis, pour le moment, ce [qui s'est passé] n’est pas clair», a ainsi déclaré le 1er septembre le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov.

Mais, si le gouvernement russe a assuré, d'une part avoir lancé des investigations préliminaires afin de préparer l'ouverture d'une enquête, d'autre part que la justice de son pays avait envoyé une demande de coopération à l'Allemagne, le paysage médiatique occidental est resté globalement imprégné de son angle initial sur cette affaire : celui d'une implacable dictature incarnée par un président plus que jamais déterminé à faire payer le prix ultime aux opposants politiques de son pays. «Vladimir Poutine pense qu'il peut s'en sortir sur tout», a par exemple titré le 22 septembre le New York Times pour présenter un éditorial sur le sujet, rédigé par son comité de rédaction. Et celui-ci de s'interroger d'emblée en ces termes : «Pourquoi l'empoisonnement d'Alexei Navalny a-t-il été accueilli en silence par l'Occident ?» Une accroche particulièrement surprenante au vu des déclarations sur l'affaire Navalny d'organisations internationales (OTAN, ONU, OIAC, etc.), de la rhétorique accusatoire de Washington vis-à-vis de Moscou, des appels au renforcement des sanctions antirusses de la part du Parlement européen ou encore des mises en garde de plusieurs chancelleries occidentales... on frémit à l'idée de ce que cela aurait donné si l'Occident était sorti de ce «silence».

Il est par ailleurs aisé de constater un angle similaire au sein de la couverture médiatique de l'affaire par la presse française. «Empoisonnement de Navalny : la Russie voit des coupables partout… sauf chez elle», a par exemple titré le 8 septembre Le Point, qui n'hésite pas à qualifier de «théorie du complot» les pistes ne suggérant pas une implication criminelle des autorités russes : «Les responsables russes multiplient ainsi les suppositions farfelues […] ce sont surtout des théories du complot qui se font entendre». Et l'hebdomadaire français d'encourager ses lecteurs à adopter la version selon laquelle «un produit [a] sans doute [été] introduit dans le thé qu'[Alexeï Navalny] a bu à l'aéroport avant d'embarquer».

Une thèse qui, outre les démentis des médecins d'Omsk, se heurte désormais à une nouvelle version privilégiée par l'entourage de l'opposant russe, selon qui des traces de Novitchok auraient été détectées sur une bouteille d’eau retrouvée dans l'hôtel où Alexeï Navalny séjournait avant, donc, de se rendre à l'aéroport... Peu importe, au fond, tant que le coupable présumé ne varie pas.

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