Syrie : des scientifiques mettent en doute l’utilisation de gaz sarin à Khan Cheikhoun

Dans un rapport cité par une candidate démocrate à la Maison Blanche, des chercheurs remettent en cause l'utilisation de gaz sarin dans l'attaque de Khan Cheikhoun en 2017. Il s'agirait plutôt d'un simple missile sol-sol de fabrication artisanale.

Voilà une étude scientifique qui pourrait bien provoquer des remous jusque dans les plus hautes sphères de la diplomatie internationale. D’après un rapport produit par sept universitaires américains et chinois, l’attaque du 4 avril 2017 dans la ville syrienne de Khan Cheikhoun ne serait pas l'œuvre du gouvernement de Damas. «Les résultats de cette analyse indiquent que le cratère identifié comme étant la source d'un dégagement chimique pourrait avoir été généré par une roquette d'artillerie improvisée armée d'une ogive explosive», note l’étude dans son introduction. Un type de munition dont Bachar el-Assad n’a pas le monopole dans la région.

A l’époque, les soupçons des Occidentaux s’étaient immédiatement portés sur le gouvernement syrien. S’exprimant à la tribune de l’Organisation des Nations unies (ONU) le 12 avril 2017, Nikki Haley, la représentante étasunienne auprès de l’institution, avait assuré que «le gouvernement syrien a effectué des attaques au moyen d’armes chimiques contre son propre peuple». Même son de cloche chez son homologue britannique Matthew Rycroft. «Il est fort probable que le régime a été responsable de l’attaque au gaz sarin contre Khan Cheikhoun», avait-il avancé.

Deux jours après l’attaque, Donald Trump s’était lui exprimé depuis West Palm Beach, précisant connaître tous les détails de l’opération prétendument syrienne. «Le dictateur syrien Bachar el-Assad a lancé une horrible attaque avec des armes chimiques contre des civils innocents […] Même des bébés adorables ont été cruellement assassinés dans cette attaque véritablement barbare», s’était ému le 45e président des Etats-Unis. En représailles, il avait ordonné, le 7 avril, le lancement de 59 missiles Tomahawk contre la base militaire syrienne d'Al-Chaayrate, faisant neuf morts civils selon le gouverneur de la province de Homs, Talal al-Barazi.

Des éléments troublants

Mais le storytelling occidental vient de se heurter à l’abnégation du groupe de chercheurs. Le principal auteur du rapport est un ancien employé du Pentagone, Theodore Postol, professeur émérite au MIT de Cambridge et expert reconnu dans le domaine de la défense antimissile et des armes nucléaires.

L’équipe de scientifiques a tout d’abord relevé des incohérences dans les photographies utilisées afin de corroborer la thèse d’une attaque chimique imputée à Damas. Sur plusieurs clichés, on peut voir le cratère présenté comme le lieu de la prétendue attaque chimique. Problème selon l’étude : «Comme l'attaque s'est produite dans une zone contrôlée par les rebelles, elle n'était pas accessible à l'inspection et à l'évaluation par des parties neutres en raison de l'absence de sécurité du passage.» Ces photographies du cratère «fournissent les seules données disponibles pour un examen approfondi», est-il précisé.

Ces différents clichés montrent un fragment de métal présent dans le cratère, qui serait les restes du réceptacle contenant le gaz sarin. Cependant, l’étude précise que «la comparaison des photographies montre que la scène a été modifiée». En effet, sur deux des clichés pris depuis le même angle, si l’objet métallique apparaît bien, il a changé de position, rendant difficile une modélisation possible de l’impact.

De plus, partant de l’hypothèse de Theodore Postol, qui avait observé que «le fragment de métal dans le cratère ressemblait à un reste de distributeur de sarin improvisé fabriqué à partir d'une roquette d'artillerie de 122 mm», les chercheurs ont tenté de modéliser l’impact probable du projectile.

Après résultats, ceux-ci contestent les conclusions du mécanisme d'enquête conjoint de l'ONU et de l'OIAC (JIM) selon lesquelles l’engin aurait été envoyé depuis le ciel, penchant plutôt pour un missile artisanal sol-sol. «Cette analyse démontre que le fragment de métal enfoui dans le cratère pourrait en réalité être le vestige d’un missile improvisé. Il convient de noter qu’aucun des fragments caractéristiques d’une bombe aérienne, tels que des ailerons de queue, n’était présent non plus sur le site. Plus important encore, étant donné que l'accès au site n'était pas restreint et, comme nous l'avons démontré précédemment, il a été modifié après la formation du cratère, il est impossible d'utiliser l'absence ou même la présence de fragments sur le site […] pour appuyer les conclusions du rapport du JIM», est-il avancé dans l’étude.

Le document note aussi qu’il est possible d’«affirmer avec une grande assurance que le cratère observé est compatible avec l’impact d’une fusée improvisée utilisant une tête explosive standard de 122 mm. Si tel était le cas, la munition qui a créé le cratère n'aurait pas pu être utilisée comme dispositif pour délivrer du sarin […] Le tube fendu que le rapport du JIM a identifié comme preuve d’un conteneur rempli de sarin est simplement le boîtier du moteur de la fusée qui a propulsé l’ogive jusqu’au lieu de l’explosion».

Une étude mise sous le tapis

Au départ passé inaperçu, le document a provoqué une controverse scientifique aux Etats-Unis après avoir été repris sur son site par Tulsi Gabbard, candidate aux primaires du Parti démocrate en vue de l’élection présidentielle de 2020. L’élue de la Chambre des représentants – qui avait rencontré Bachar el-Assad en 2017 – a fait part de son «scepticisme» à propos des accusations portées à l’encontre du président syrien sur l’utilisation d’armes chimiques dans le conflit.

L’étude devait être publiée par la prestigieuse revue scientifique Science & Global Security (SGS), éditée à l’université de Princeton, mais s’est heurtée à de nombreuses critiques. Les rédacteurs de SGS avaient alors décidé, dans une note du 24 septembre, de repousser sa publication après qu’un «examen interne indépendant» eut «identifié un certain nombre de problèmes liés au processus d’examen et de révision».

Une dizaine de jours plus tôt, le 13 septembre, le site Bellingcat – ouvertement anti-Assad – avait mis en ligne une critique de l’étude, mettant en lumière le fait que, selon eux, le cratère simulé dans les modèles de l’équipe ne correspondait pas à celui de Khan Cheikhoun et ne ressemblait pas à un cratère formé par une roquette de 122mm. Eliot Higgins, journaliste et fondateur de Bellingcat, ne s’est pas montré tendre avec Theodore Postol, l'accusant de n’avoir «aucune formation scientifique».

Répondant à RT France, Michel Raimbaud, ancien ambassadeur de France, considère les accusations occidentales comme «une blague». «On se croirait revenus il y a 20 ans et Colin Powell avec ses éprouvettes», constate-il, insistant sur le fait qu'avant la fin de la guerre, le risque d'une «tentative de monter une affaire sur le gaz chimique» serait probable, la décrivant comme «une pratique très bien rodée».

Si Goong Chen, un des scientifiques qui a participé à l’étude, s’est dit «abasourdi» par la décision de SGS de ne pas publier le rapport en l’état, Theodore Postol a lui assuré qu’il était «totalement confiant» quant à la véracité de ses travaux, trouvant «troublantes» toutes les critiques à son encontre. «La vrai question est : qu’est-ce qui ne va pas dans l’analyse que j’ai produite ?», a-t-il conclu.

Lire aussi : Selon Moscou, des images de mise en scène d'une attaque chimique auraient été filmées en Syrie

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