Attentat de Manchester : «En ciblant des enfants, le symbole devient encore plus horrible et fort»

Attentat de Manchester : «En ciblant des enfants, le symbole devient encore plus horrible et fort»© Oli SCARFF Source: AFP
Une adolescente portant un t-shirt du concert d'Ariana Grande quitte aux côtés de sa mère un hôtel proche de l'Arena Manchester au lendemain de l'attentat suicide.

Attaquer à la sortie du concert d'une artiste à la renommée mondiale et prisée des adolescents, a pour but, selon Louis Caprioli, ancien de la DST, «de punir les parents et les familles» à l'heure où la menace terroriste est devenue «permanente».

RT France : L'attentat-suicide survenu à la sortie du concert d'Ariana Grande à Manchester rappelle l'attentat du Bataclan à Paris. Un parallèle entre ces deux attentats peut-il être fait selon vous ?

Louis Caprioli (L. C.) : Incontestablement. Le modus operandi est seulement différent. Au Bataclan, un commando était entré dans la salle avec des armes et des kalachnikovs. Ici, nous avons affaire à un autre type d'attaque : un individu kamikaze qui frappe à la sortie du concert. La finalité, elle, reste la même : attaquer une salle de spectacle. L'attentat de Manchester vise, en plus, des adolescents et des enfants. La démarche est clairement celle de venir punir les parents, les familles, la Grande Bretagne. C'est tout le symbole de cette attaque. Dans leur logique, les terroristes disent ici : «Vous tuez nos enfants en Irak et en Syrie, nous venons tuer vos enfants aussi.»

On est dans la même démarche : venir semer la désolation dans un lieu festif.

Le message est clair, il est bien adressé aux parents, aux citoyens britanniques mais aussi au gouvernement à qui l'on renvoie l'idée qu'il est incapable de protéger ses propres enfants. C'est un peu l'équivalent par l'horreur de ce qui s'est passé le 13 novembre. Au Bataclan étaient visés les jeunes gens, les jeunes parents... On est dans la même démarche : venir semer la désolation dans un lieu festif. En ciblant des enfants, le symbole devient encore plus horrible et fort.

RT France : Comment comprendre le choix de frapper la ville de Manchester ?

L. C. : Simplement parce qu'une artiste prestigieuse s'y est rendue. Je crois que la dimension internationale du message est aussi importante. Ils sont parfaitement conscients que cette artiste américaine a une audience mondiale. Qu'on frappe à Manchester ou à Glasgow, cela change peu, ce qui compte est de frapper au moment où cette artiste donne un spectacle car on sait bien qu'il y aura un retentissement gigantesque. Il y a peut-être également eu une dimension opportuniste pour le terroriste qui connaissait sans doute bien la région. 

C'est avant tout la renommée de l'artiste qui devait véhiculer ce message de mort au monde entier

Il y a, je pense, également une volonté de frapper en dehors de Londres. Les terroristes pendant longtemps frappaient dans les grandes capitales car c'était un acte très symbolique. Ils ont compris depuis que ces grandes capitales étaient de plus en plus protégées et rendaient leurs opérations plus difficiles à mener. C'est pour cela que l'on voit des attaques au camion à Nice, dans des villages avec des actes hautement symboliques comme égorger un prêtre, des attentats commis contre des policiers comme à Magnanville. Dans des endroits où l'on imagine pas ces événements arriver et qui pourtant offrent une dimension internationale aux terroristes. Je pense qu'à Manchester c'est avant tout la renommée de l'artiste qui devait véhiculer ce message de mort au monde entier.

On découvre aujourd'hui brutalement qu'on est face à des personnes capables de se procurer des explosifs et certainement aussi de les fabriquer

RT France : Après Londres, Saint-Pétersbourg, l'attaque contre des policiers aux Champs-Elysées, les attaques terroristes semblent s’accélérer en Europe. Doit-on s'attendre à d'autres attaques dans les semaines et mois à venir ?

L. C. : Nous sommes rentrés dans une spirale du terrorisme. Elle a repris en France en 2012 avec l'affaire Merah, s'est accélérée avec des tentatives d'attentats en 2014 avant de s'amplifier avec les massacres en 2015 et 2016. En France, malheureusement nous avons été les premières victimes de ces frappes qui se développent désormais en Belgique, en Allemagne et en Grande-Bretagne. On avait le sentiment que les terroristes allaient utiliser des moyens «traditionnels» – égorger avec un couteau comme on a pu le voir à Orly ou attaquer avec une voiture bélier comme à Londres. On découvre aujourd'hui brutalement qu'on est face à des personnes capables de se procurer des explosifs et certainement aussi de les fabriquer – on a peut-être affaire ici à un explosif «fait maison», du TAP, le triacétone triperoxyde. Cela veut dire qu'un chimiste savait le faire. Est-ce que le terroriste de Manchester savait le faire lui-même ou a-t-il bénéficié de soutien ? Toute la question qui va se poser est celle de l'aide obtenue. Il était peut-être solitaire dans l'acte mais n'y avait-il pas derrière lui toute une structure capable de refaire de l'explosif et d'envoyer – demain, dans quinze jours ou dans quatre mois – un nouveau kamikaze. Nous sommes rentrés dans une ère où on aura des frappes terroristes en permanence. 

Le problème est que pour chaque cellule terroriste arrêtée, il y en aura toujours une dizaine d'autres derrière car leur support est l'idéologie. Vous ne pouvez donc pas écraser ou tuer une idéologie. Le salafisme djihadiste aujourd'hui a contaminé de nombreux individus. Qu'Al-Qaïda disparaisse, que Daesh connaisse des difficultés en Irak ou en Syrie, ne suffira pas à faire disparaître cette idéologie mortifère. 

Quand on se demande comment lutter contre le terrorisme d'inspiration salafiste djihadiste, il faut se demander comment lutter contre une idéologie

RT France : Y a-t-il, selon vous, des solutions concrètes pour en finir avec cette idéologie et les attentats ?

L. C. : Quand on se demande comment lutter contre le terrorisme d'inspiration salafiste djihadiste, il faut se demander comment lutter contre une idéologie. En tant qu'ancien des services de sécurité, je ne sais pas comment lutter contre. D'autant plus qu'il s'agit d'une idéologie religieuse. Cela ne fait pas partie de la culture de base des Occidentaux à la fois parce que nous sommes de moins en moins religieux, mais aussi parce qu'il s'agit d'un phénomène religieux islamique car le support idéologique de ce terrorisme est un détournement de l'islam et du Coran. Nous n'avons pas les experts et les philosophes capables de se prononcer. Les seuls experts sont en Arabie saoudite. Or, c'est en Arabie saoudite que la matrice idéologique de ce terrorisme, le wahhabisme, est née.

La difficulté première réside dans notre incapacité à lutter contre ce support. L'autre problématique est la radicalisation. Là aussi, nous sommes incapables de déradicaliser. Les seules solutions que nous avons donc sont les renseignements et la neutralisation par anticipation. L'éternelle réponse à ces attentats est de dire : «Il faut des services de renseignement plus efficaces.» Face aux réseaux sociaux – notamment ceux cryptés – et aux milliards de communications échangées, sans instruments d'interception de ces communications aux niveaux nationaux et européen, la lutte et l'anticipation de la menace seront difficiles.

Ces individus ont bien compris qu'ils devaient garder profil bas avant d'attaquer

On va désormais se demander pour Manchester si l'individu était seul ou si il appartenait à une cellule et comment a-t-il pu échapper à la surveillance. Il y a toujours un moment où on s'aperçoit qu'un petit dysfonctionnement a permis à ces gens d'échapper à la surveillance. Ces individus ont bien compris qu'ils devaient garder profil bas avant d'attaquer et apparaître aux yeux des services de surveillance comme des citoyens lambda. Comme vous et moi. Tout cela rend la réponse sécuritaire très difficile.

Lire aussi : Retour sur les principaux éléments de l'attentat suicide de Manchester

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