«Il faut réviser les dogmes» : Pourquoi l'Europe devrait réfléchir à des mesures de protectionnisme

«Il faut réviser les dogmes» : Pourquoi l'Europe devrait réfléchir à des mesures de protectionnisme© Ralph Orlowski Source: Reuters
Le logo de la Banque centrale européenne (BCE).

L'Europe devrait-elle s'inspirer des mesures de protectionnisme mercantilistes souhaitées par Donald Trump et plébiscitées par la Chine pour relancer l'emploi ? Une idée légitime et efficace pour l'économiste Pierre-Noël Giraud, si l'UE se réforme.

Axe majeur lors de sa campagne présidentielle, Donald Trump promettait de valoriser le patriotisme économique pour permettre une réindustrialisation des Etats-Unis et la création de nouveaux emplois. Une intention réitérée via Twitter où le président-élu américain a menacé General Motors et d'autres sociétés américaines de leur imposer de lourdes taxes douanières si leur production n'était pas faite sur le sol des Etats-Unis. Une telle politique peut-elle avoir des effets positifs pour l'emploi ? Dans quelle mesure peut-elle être transposée à la France et l'Europe ? Pierre-Noël Giraud l'analyse pour RT.

Donald Trump ne propose ni plus ni moins que du protectionnisme économique, mais avec cet instrument particulier que sont les droits de douanes à l'importation. Si je ne trouve pas que cet outil soit idéal, l'idée est légitime car elle pourrait permettre de ramener des emplois nomades sur le territoire américain. Ce que j'appelle «emplois nomades» sont des emplois que des firmes comme Ford ou General Motors peuvent choisir de localiser où elles le souhaitent : au Texas , au Mexique, au Vietnam... Dans la population active, on peut distinguer les emplois nomades, qui sont soumis à une compétition internationale et qui, quand ils perdent de leur compétitivité dans un endroit, peuvent réapparaître dans un autre. Quant auxemplois sédentaires, ce sont ceux qui sont créés par les besoins locaux  : du serveur dans un MacDonald au manutentionnaire de Walmart ou encore une partie des emplois de services.

Or aux Etats-Unis, comme en Europe, le nombre d'emplois nomades a beaucoup diminué du fait des délocalisations industrielles mais également de l'externalisation de nombreux services. Quand le nombre d'emplois nomades diminue, les personnes dont c'était l'emploi se retrouvent à vouloir intégrer le sédentaire, mais ce marché là lui-même par cette affluence voit diminuer son nombre d'emploi disponibles. On se retrouve donc avec une partie de la population qui n'est plus employée, qui devient «inutile» économiquement parlant. Aux Etats-Unis on retrouve cela dans la ceinture de la rouille. Il est important de garder en mémoire que l'élection même de Donald Trump est liée à l'existence de ces «inutiles» aux Etats-Unis.

Il n'y a pas de règles qui dit que le libre échange est toujours mieux

Il me semble légitime, indépendamment de la personnalité de Trump, de chercher à faire revenir des emplois nomades. Le mouvement d'externalisation des emplois a été excessif, il a eu des conséquences désastreuses en Europe et aux Etats-Unis qui se traduisent par la montée des populismes. Il faut donc y remédier. Economiquement et socialement, il faut faire quelque chose pour arrêter l'hémorragie des emplois nomades en Europe et aux Etats-Unis notamment ceux dans l'industrie comme celle automobile. Conserver des emplois nomades chez soi quand on a un très grand marché est une idée légitime. Il n'y a pas de règles qui dit que le libre échange est toujours mieux. Ça dépend des cas. Les Etats-Unis sont un très grand marché, l'un des plus grand du monde avec l'Europe et maintenant la Chine. Regardez la Chine, elle fait tout ce qu'elle peut pour protéger son marché. Seulement, elle ne le fait pas bêtement sous forme de taxes. Ce que je critique dans cette vision économique c'est l'instrument, pas l'idée.

Je pense qu'il serait beaucoup plus intelligent de le faire comme les Chinois. Comment ont-ils fait pour s'industrialiser aussi vite? Ils ont dit aux entreprises nomades comme Ford ou General Motors : «Si vous voulez vendre des voitures en Chine, venez les fabriquer en partie chez nous.» Ils choisissent de ne pas mettre de contrats et de taxes sur les marchandises mais attirent les investissements et avec eux la production et les emplois. Quand Airbus veut vendre un avion à une compagnie chinoise, Airbus doit fabriquer 30% de l'avion en Chine et amène avec lui ses sous-traitants. C'est très bien pour Airbus et pour les sous-traitants mais pourquoi ne fait-on pas la même chose avec les avions chinois qui apparaissent et sont certifiés ? La Comac fabrique des avions qui sont des clones de l'A320. Quand la Comac vendra un avion moins cher à une compagnie européenne, il sera intégralement produit en Chine. Pourquoi ne pas demander à Comac : «En toute réciprocité si vous voulez vous introduire sur le marché européen, vous devez produire au moins 30% sur notre sol car nous représentons environ 30% du marché mondial.» Ça pourrait être aussi simple que ça. Les biens, les pièces circulent librement mais des emplois nomades peuvent réapparaître dans des zones où ils avaient disparu.

Choisir cette stratégie ce n'est plus du protectionnisme bête et méchant à coup de douanes mais du mercantilisme moderne

Choisir cette stratégie ce n'est plus du protectionnisme bête et méchant à coup de douanes mais du mercantilisme moderne qui consiste à faire affluer des emplois nomades chez soi. Les Etats-Unis avaient, par le passé, des lois dans cette logique comme le «Buy American act». Il permettait de refuser des investissements étrangers dans certains secteurs et à l'inverse les obliger à venir dans d'autres. Puisque les Etats-Unis sont mercantilistes, ils le seront encore plus avec Donald Trump, et que les Chinois le sont depuis longtemps, il faudra bien que l'Europe le devienne un peu plus.

Les économistes doctes vous diront que le mercantilisme est une forme de protectionnisme et ne peut être bon. Pour moi, c'est une fable. Le mercantilisme et les protectionnismes peuvent être bons dans certaines périodes pour certains pays. Ça a été bon pour la Chine, très bon pour les Etats-Unis lorsqu'ils ont voulu rattraper la Grande-Bretagne au XXe siècle et ça a été désastreux pour d'autres pays.

Il faut un peu réviser les dogmes, si un peu de mercantilisme nous permet d'éviter qu'il y ait trop d'«inutiles» dans nos sociétés ça ne peut être qu'une bonne chose. Il ne suffira évidemment pas d'agir seulement sur l'extérieur pour recréer des emplois mais c'est une politique qui se justifie. Et l'Europe ferait bien de réfléchir à adapter sa propre politique mercantile avec d'autres outils que ceux proposés par Donald Trump

La France n'a pas un marché assez attrayant pour que d'autres pays veuillent passer nos barrières pour venir investir

Néanmoins, il me paraît impensable d'adapter ça seulement à l'échelle française. On a pas en tant que tel un marché assez attractif et assez large pour attirer les investissements extérieurs. L'exemple que je vous donnais sur l'aviation chinoise ne pourrait être transposé uniquement pour la France car le nombre de compagnies aériennes susceptibles d'intéresser le marché chinois n'est pas assez important. Il faut passer ce genre d'accords au niveau européen, mais pas dans une Europe à 28 pays comme on la connait. Il faut imaginer pour ce genre de politiques mercantilistes une Europe et zone euro resserrées.

Les programmes de ceux comme Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon qui veulent sortir de l'Euro en imposant des barrières protectionnistes sont catastrophiques car il ne vont permettre que de faire exploser la situation économique française. On n'a pas un marché assez attrayant pour que d'autres pays veuillent passer nos barrières pour venir investir. Si la France sort de l'euro seule et décroche de l'économie européenne seule, cela n'aura comme seul effet que de nous appauvrir par la dévaluation du franc. Le territoire français deviendra très peu attrayant pour les investissements et cela réduira encore le nombres d'emplois nomades et sédentaires.

Il faudrait plaider pour une Europe resserrée qui aurait le courage d'être aussi mercantiliste que les Etats-Unis et la Chine et d'avoir en parallèle des relations beaucoup plus souples avec le reste de l'Europe

Je pense que la seule orientation générale possible pour une politique économique comme la France aujourd'hui c'est une forme de libéralisme social et écologique, tout en plaidant pour une Europe resserrée qui aurait le courage d'être aussi mercantiliste que les Etats-Unis et la Chine et d'avoir en parallèle des relations beaucoup plus souples avec le reste de l'Europe comme on est en train de le faire avec le Royaume-Uni.

Le Brexit est une bonne chose. Il faudrait maintenant que les pays de l'Europe de l'Est et des Balkans sortent de l'euro et soient dans un deuxième cercle de relations économiques. Un cercle d'Etats avec qui on aurait des rapports qui régleraient le commerce tout en réglementant les flux migratoires et les questions monétaires - qu'ils ne puissent pas faire de compétition par la dévaluation. Avec un traité d'ensemble traitant ces trois dimensions - les biens, les hommes et la monnaie - on pourrait avoir des relations étroites mais plus souples et plus faciles à traiter. Avec ce type de relations, l'UE aurait évité la situation grecque. Il faut resserrer l'Europe autour des fondateurs avec en plus l'Espagne et les pays nordiques, s'ils veulent la rejoindre. Dans ces conditions, l'Europe serait en mesure de bénéficier des effets positifs pour l'emploi des politiques mercantilistes.

Lire aussi : Donald Trump menace General Motors de taxes s'il ne relocalise pas ses emplois aux Etats-Unis

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