A qui profitent vraiment les frappes aériennes américaines en Libye ?

© Goran Tomasevic Source: Reuters

Combattre Daesh ou empêcher «la vieille garde» de l'époque Kadhafi de reprendre le pouvoir ? La journaliste Hafsa Kara-Mustapha songe à la véritable motivation des actions militaires américaines en Afrique du Nord.

Des manifestations ont éclaté en Libye le mois dernier à cause des opérations militaires françaises menées dans le pays sans le consentement des autorités locales. Lundi, les responsables libyens ont annoncé en grande pompe et avec beaucoup de fierté que les États-Unis avaient commencé à bombarder Syrte.

Ce centre urbain de la côte libyenne, ville natale de Kadhafi, s’est transformée en une forteresse après que ce dernier en a été repoussé en 2011.

Dans quel gâchis vit la Libye aujourd’hui. Ses dirigeants corrompus, promus à la tête du pays à l’aide d'une attaque brutale de l'OTAN ayant transformé un pays autrefois stable en l'une des plus grandes zones de troubles en Afrique, se félicitent maintenant des raids de bombardement sur la ville détruite.

Alors que le but de l'opération est difficile à saisir, étant donné que les combattants de Daesh sont dispersés, le raid intervient à un moment intéressant.

Depuis l'éviction de Kadhafi et la chute rapide du pays dans le chaos et l'anarchie, de nombreux Libyens voulaient voir le retour de la vieille garde, connue sous le nom de «Libyens verts» – en référence au manifeste et au drapeau du leader tué – de l’époque de la république populaire ou «Jamahiriya».

Comme les Libyens exigent le retour du pouvoir précédent, le nouvel ordre est nerveux

Le retour des «Verts» au premier plan politique a été problématique pour ces  Libyens qui sont au pouvoir grâce à l'OTAN et qui ont entre temps vidé les caisses du pays.

Les dirigeants précédents s’étant écroulés sous le poids d'une campagne de bombardement de six mois, les banques et les entreprises d'Etat ont été perquisitionnées par les nouveaux fonctionnaires approuvés par l’Occident pour prendre la relève. Dans les derniers jours de l'ère Kadhafi, ils se sont efforcés de vider le pays de sa grande richesse, d’en envoyer une grande partie vers des comptes étrangers, où cet argent repose encore aujourd'hui.

Comme les Libyens exigent le retour du pouvoir précédent, le nouvel ordre est nerveux. Sans doute un retour des «Verts» conduirait-il à une purge dans les rangs du gouvernement, parmi tous ceux qui ont collaboré avec la coalition occidentale qui a transformé la Libye en un tas de ruines et plusieurs de ses villes en des places détenues par Daesh.

Un retour à l'ordre précédent indiquerait également que ce qui a été salué comme une «révolution pour renverser un brutal tyran» était une opération de propagande uniquement destinée à changer de régime et donner une chance aux capitales occidentales de délester le pays africain d'une grande partie de ses précieuses matières premières – à savoir le pétrole.

Le message destiné à la communauté internationale est clair : les Libyens veulent à nouveaux voir les «Verts» au pouvoir

Le fils de Kadhafi, Saif, qui était en captivité à Zintan depuis plus de cinq ans et qui se serait libéré en avril, est présenté comme un acteur de premier plan pour l'avenir de la Libye depuis qu’il a été révélé que ses ravisseurs l’auraient gracié après l’avoir condamné à mort au sein d’un tribunal de Tripoli.

Le message destiné à la communauté internationale est clair : les Libyens veulent à nouveaux voir les «Verts» au pouvoir.

La présence de l'armée française en Libye – révélée seulement après la mort de trois soldats français – et le raid de bombardement à Syrte, indique toutefois que les autorités soutenues par l'ONU cherchent à contrecarrer les efforts ayant pour but de remettre les partisans de Kadhafi aux commandes.

Il y a peu de raisons apparentes pour un raid de bombardement, insiste l’universitaire libyen Mabrouk Derbesh. «Ces bombardements sont inutiles puisque Daesh a presque été vaincu à cet endroit», a-t-il ajouté.

D'autres sources, en Libye, insistent sur le fait que ce raid est organisé pour aggraver le chaos ambiant et plonger le pays encore un peu plus dans ses conflits internes. «N’est-ce pas étrange que, chaque fois que nous avons l’impression de voir une lueur au bout du tunnel, les pays occidentaux viennent nous bombarder ?»

Ces attaques sur Syrte ne feront que ralentir le processus et dérailler de la voie vers l'unité nationale, déjà jonchée de cailloux

Une intervention occidentale ou une escalade

De nombreux Libyens sentent qu'une présence militaire occidentale ne peut qu’exacerber les tensions existantes. Comme la situation a empiré, beaucoup de Libyens se sont rendus compte que la seule façon de s’en sortir serait de concentrer les efforts sur une politique commune pour extirper les forces terroristes qui viennent de l'extérieur et de se rallier à un leadership consensuel. La première s’est avérée être populaire, mais la seconde est plus problématique. Avec le retour des «Verts», d’une force formidable, beaucoup de ceux qui étaient auparavant hostiles à l'ordre ancien, se retourne vers lui, y voyant la seule alternative crédible.

Ces attaques sur Syrte ne feront que ralentir le processus et dérailler de la voie vers l'unité nationale, déjà jonchée de cailloux. Mais qui bénéficie d'une Libye à la dérive ?

Les dirigeants approuvés par l'ONU soutiennent ces raids aveugles qui ne manqueront pas de tuer et mutiler beaucoup de gens sur le terrain, menant à une inévitable augmentation du nombre de membres de Daesh.

L'effondrement social a déjà transformé le pays en un paradis pour les terroristes de Daesh et les trafiquants d’êtres humains qui ont redoublé d’efforts durant les mois d'été et intensifient la migration sub-saharienne vers l’Europe.

Un raid de bombardement sur les villes côtières ne peut que provoquer de nouveaux départs du pays déjà ravagé par la guerre et l’instabilité.

Dans l'ensemble, ces opérations offrent des avantages aux puissances occidentales, tout en n’offrant rien en retour à la Libye, qui en assumera les conséquences

Dans cette tourmente incessante, les armées françaises et américaines peuvent continuer à fonctionner sans trop se préoccuper de ce que va dire ou faire le gouvernement central.

Seule une forte autorité peut s’opposer à ces violations flagrantes de la souveraineté libyenne, mais, avec un gouvernement collaborationniste dépourvu de toute crédibilité et une absence presque totale de l'ordre sur le terrain, les armées étrangères peuvent continuer à fonctionner comme bon leur semble.

Il est intéressant de noter que les premières décisions des forces américaines et britanniques, une fois sur le sol libyen, ont été de sécuriser les raffineries de pétrole. Que le reste du pays soit déchiré par la guerre entre des milices continuant de se battre pour ce qui en restait, ça, c’était secondaire ; la priorité était de préserver la production du pétrole en cours.

Pour les Libyens, il y a peu d'avantages à ces raids aériens. Les dirigeants actuels n’ont clairement pas le pouvoir de s'y opposer et ont donc accepté ce qui semble être une opération de confirmation de la présence occidentale en Libye, pays pris en sandwich entre l’Etat arabe le plus peuplé du monde,  l'Egypte, et le plus grand pays d'Afrique et l’un des plus riches en pétrole et en gaz : l'Algérie.

Quelques morts de plus dans une Libye ravagée ne fera guère de différence pour le public occidental

Dans l'ensemble, ces opérations offrent des avantages aux puissances occidentales, tout en n’offrant rien en retour à la Libye, qui en assumera les conséquences.

D’après l’universitaire Mabrouk Derbesh, le président Obama remplit l'obligation de son Parti démocrate pour donner plus de poids à la campagne de Hillary Clinton : «Après tout, c’est Clinton qui a convaincu Obama d’accepter et soutenir la guerre contre la Libye par des visites en France et en Angleterre. Le cas de la Libye va refaire surface pendant l'élection, c'est donc un moyen de lutter contre toute critique concernant la Libye, qui semble être le maillon faible de [l’activité de] Clinton en tant que secrétaire d'Etat, étant donné que la guerre en Syrie a été soutenue par les deux partis et ne peut donc être utilisée contre elle [Hillary Clinton] par son adversaire républicain.»

Quelle que soit la façon de considérer cette dernière opération militaire dans un pays arabe, elle est susceptible de mener à un nombre croissant de victimes commodément désignés comme terroristes de Daesh, et aidant, sans aucun doute, les politiciens américains dans leur course à la Maison Blanche.

Comme il est d'usage, cette route sera pavée des cadavres des Arabes et des Africains. Quelques morts de plus dans une Libye ravagée ne fera guère de différence pour le public occidental.

Quant aux Libyens, le prix de leur alliance avec l'OTAN devient de plus un plus élevé, alors même que la monnaie en vigueur continue de perdre de sa valeur.

Lire aussi : Les quatre guerres de Libye

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