Jacques Sapir est directeur d’Études à l’ École des Hautes Études en Sciences Sociales, dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS), le groupe de recherche IRSES à la FMSH

Questions sur Nice (suite)

Source: Reuters

Mesures de sécurité, état d'urgence, décision de supprimer les images de l'attentat du 14 juillet... cet attentat repose tout un nombre de questions. L'économiste Jacques Sapir poursuit sa quête de réponses.

La polémique autour de l’attentat de Nice vient de rebondir après les déclarations au Journal du Dimanche de la responsable de la police municipale, et la réaction, extrêmement (et anormalement) violente du Ministre de l’Intérieur, qui menace cette personne d’un procès en diffamation. Cela déplace les questions que l’on pouvait raisonnablement se poser sur le terrain politique. Y-a-t-il une tentative du ministre de l’Intérieur d’étouffer les interrogations légitimes que l’on peut avoir au sujet des conditions de sécurité ayant entouré le feu d’artifice du 14 juillet ?

Il convient de bien préciser ce dont il est question.

I. Les faits

Rappelons ici que c’est le journal Libération qui a lancé le débat dans un article du 21 juillet. Or, il apparaît que seuls deux policiers municipaux assuraient le contrôle du périmètre au point où le camion du meurtrier est entré dans la partie piétonne de la promenade des Anglais et ceci contrairement au communiqué du 16 juillet du ministre de l’Intérieur qui dit : «La mission périmétrique était confiée pour les points les plus sensibles à des équipages de la police nationale, renforcés d’équipages de la police municipale. C’était le cas notamment du point d’entrée du camion, avec une interdiction d’accès matérialisée par le positionnement de véhicules bloquant l’accès à la chaussée. Le camion a forcé le passage en montant sur le trottoir», cité d’après Libération.

De plus, aucune chicane en béton susceptible d’arrêter, ou du moins de ralentir, le camion du terroriste n’était déployée, ni à cet endroit ni 370 mètres plus loin, là où se trouvait la patrouille de quatre hommes de la police nationale. Or ces chicanes sont des instruments standards tant de la police municipale que de la police nationale.

Dès lors se pose la question de savoir pourquoi une telle chicane n’avait pas été déployée. Si la Mairie de Nice ne l’a pas décidé (ce qui est une faute grave) pourquoi le Préfet des Alpes-Maritimes, qui est l’autorité de dernière instance en matière de sécurité d’événements publics, n’a-t-il pas exigé que cela soit fait ? Le Préfet avait autorité pour interdire cet événement s’il considérait que les conditions de sécurité n’étaient pas remplies. S’il ne l’a pas fait, cela signifie qu’il considérait les conditions de sécurité comme «suffisantes». Il porte donc une responsabilité directe dans le drame qui s’est déroulé. Sa démission s’impose.

La police municipale n’était pas préparée psychologiquement ni matériellement à ce type d’intrusion

II. Les témoins

Que dit maintenant la responsable de la vidéosurveillance de Nice : «Je me rappellerai toute ma vie de cette heure-là : 22h33. J’étais devant les écrans du CSU avec les équipes. Nous recevons alors des policiers municipaux positionnés sur la promenade le signalement d’un camion fou. Nous récupérons tout de suite son image à l’écran et nous demandons son interception. Le camion était lancé à 90 km/h, sans phares, sans qu’on l’entende à cause du bruit. Il contourne le barrage de la police municipale. Les équipes n’ont pas pu l’arrêter. On ne crève pas les pneus d’un 19 tonnes avec un revolver ! À ce moment-là, d’autres policiers municipaux sont en civil dans la foule, qui se retrouvent face à lui. S’ils avaient été armés comme nos collègues de la police nationale, une de nos revendications, ils auraient pu le stopper. Le poids lourd se retrouve finalement face aux policiers nationaux, qui tirent et le neutralisent. Il est 22h34.» Notons que si des tirs d’armes de poing sont effectivement inefficaces sur les pneus du camion, ils peuvent toucher le moteur, le mettre hors d’usage, et surtout tuer le conducteur. Nous avons ici un indice que la police municipale n’était pas préparée psychologiquement ni matériellement à ce type d’intrusion. Cela confirme que ce scénario n’avait pas été envisagé, en dépit de précédents. Mais il n’était pas envisagé non plus par la police nationale, et par le préfet, non plus !

Il est clair qu’il y a de sérieuses différences entre ce que dit le ministère de l’Intérieur et la réalité

Quand on lui pose la question Étiez-vous préparée à une telle attaque?, elle répond : «J’avais dispensé à mes équipes des formations pour détecter les comportements suspects et savoir réagir en cas d’attaque terroriste. Heureusement ! Le camion est repéré 20 secondes après son entrée sur la promenade par la police municipale. Il n’y a pas un moment où, à l’écran, mes agents vont le lâcher. Je suis sidérée par les accusations sur notre travail, sur le fait que nous ne l’ayons pas détecté en amont lors de ses repérages sur la promenade les jours précédents. Ce soir-là, le terroriste est neutralisé en une minute, contre deux heures au Bataclan – je suis désolée pour la comparaison malheureuse. Nos équipes ont été incroyablement réactives, pleines de sang-froid alors qu’elles ont vu et subi l’horreur. Il faudrait leur dire merci.» Si les équipes de la police municipale ont effectivement été réactives, ce type d’attentat n’avait cependant pas été anticipé. Très clairement on s’attendait à une bombe, ou qu’un terroriste actionne une ceinture explosive mais pas à l’attaque à l’aide d’un véhicule alors que l’on sait que c’est une tactique possible, et qu’elle a déjà été utilisée en France. Et c’est là le problème mettant en cause tant les autorités municipales que le préfet.

III. Une tentative d’étouffer la vérité ?

Venons-en maintenant à la partie «politique» qui met en cause directement le ministre de l’Intérieur, Monsieur Bernard Cazeneuve. Il est clair qu’il y a de sérieuses différences entre ce que dit le ministère de l’Intérieur et la réalité. La responsabilité du préfet n’est pas reconnue. De plus, la demande de la justice et de la sous-direction antiterroriste de la Police judiciaire (SDAT), qui réclament donc l’effacement complet des enregistrements pris entre le 14 juillet 22h30 et le 15 juillet 18 heures pour toutes les caméras ayant une vue sur la scène de l’attentat dans le souci (respectable) «d’éviter la diffusion non contrôlée de ces images» et en particulier le risque que ces images ne soient utilisées sur des sites djihadistes apparaît comme surprenante. Ces images sont sous séquestre et ne peuvent être utilisées QUE par la justice. Est-on en présence, comme le dit l’avocat de la ville de Nice Philippe Blanchetier, dans une déclaration à l’agence Reuters, d’une «réquisition aux fins d’effacement de preuves (…). L’argument avancé de risque de fuite ne tient pas» ?

La déclaration de Jean-Marie Le Guen pose un véritable problème de morale et de politique

Dans ce contexte, si ce que dit la responsable de la vidéosurveillance, Sandra Bertin, policière municipale et secrétaire générale du Syndicat autonome de la fonction publique territoriale (SAFPT) de Nice, est vrai, soit : «Le lendemain des attentats, le cabinet du ministre de l’Intérieur a envoyé un commissaire au CSU qui m’a mise en ligne avec la Place Beauvau. J’ai alors eu affaire à une personne pressée qui m’a demandé un compte rendu signalant les points de présence de la police municipale, les barrières, et de bien préciser que l’on voyait aussi la police nationale sur deux points dans le dispositif de sécurité. Je lui ai répondu que je n’écrirais que ce que j’avais vu. Or la police nationale était peut-être là, mais elle ne m’est pas apparue sur les vidéos. Cette personne m’a alors demandé d’envoyer par e-mail une version modifiable du rapport, pour "ne pas tout retaper". J’ai été harcelée pendant une heure, on m’a ordonné de taper des positions spécifiques de la police nationale que je n’ai pas vues à l’écran. À tel point que j’ai dû physiquement renvoyer du CSU l’émissaire du ministère ! J’ai finalement envoyé par e-mail une version PDF non modifiable et une autre modifiable. Puis, quelques jours plus tard, la sous-direction antiterroriste m’a demandé d’effacer les bandes des six caméras que j’ai mentionnées dans mon rapport, celles qui ont filmé la tuerie», l’affaire devient très grave. Le principe «le Prince couvre le sujet» s’applique. Il impose la démission du Ministre de l’intérieur Monsieur Bernard Cazeneuve.

Au-delà, les réactions du gouvernement apparaissent pour le moins curieuses, et la déclaration de Jean-Marie Le Guen pose un véritable problème de morale et de politique. Une commission d’enquête parlementaire s’impose. Ses conclusions, si elles confirmaient que l’on est en présence d’une tentative organisée d’étouffer la vérité, devraient entraîner la démission de l’ensemble du gouvernement.

Du même auteur : Un homme dépassé

Source russeurope.hypotheses.org

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