Tiens, un autre méchant russe !

© Ramil Sitdikov Source: Sputnik

Depuis que la Russie a osé défier les objectifs américains, elle est redevenue l'ennemi public numéro un et les studios et maisons éditions occidentales redonnent le rôle du méchant aux Russes. L'écrivain Neil Clark nous livre son analyse.

La BBC a fait un nouveau film à partir du classique de la littérature pour enfants de 1930 : Swallows and Amazons (Hirondelles et Amazones), et vous ne serez probablement pas surpris de savoir qui sont les nouveaux méchants.

Le livre d'Arthur Ransome, dont le sujet se déroule dans la belle région des lacs, en Angleterre, raconte les aventures des deux familles d'enfants. Mais l'adaptation de 2016 a introduit deux nouveaux personnages dans l'histoire. Et vous savez quoi ? Ce sont des espions russes !

Ce qui rend la manipulation du texte original d'autant plus choquante, c'est le fait qu’Arthur Ransome était lui-même russophile et admirateur d'un certain Vladimir Lénine. Hirondelles, Amazones et les louches espions soviétiques ? Arthur le rouge, qui a partagé un appartement avec Radek et qui a épousé la secrétaire de Trotsky, doit se retourner dans sa tombe.

La métamorphose de Hirondelles et Amazones n'est que l'exemple le plus récent d'introduction des vilains russes dans les nouvelles productions cinématographiques et télévisuelles. Depuis 2013, quand – par le plus grand des hasard – la Russie est devenue l'ennemi officiel numéro un pour l’establishment occidental pour gêner les plans de changement de régime en Syrie, nous avons eu une surabondance de productions mettant en vedette des Russkoffs diaboliques et sinistres.

Toute personne qui, revenant en Grande-Bretagne après avoir passé quelques années à l'étranger, croirait que nous sommes en train de préparer une guerre majeure

En même temps dans le domaine de l'édition, une série de titres anti-russe / anti-Poutine ont fait leur apparition et ont bénéficié d’une promotion agressive (et tout cela a été très bien opéré au regard des prix littéraires remportés). On pardonnerait toute personne qui, revenant en Grande-Bretagne après avoir passé quelques années à l'étranger, croirait que nous sommes en train de préparer une guerre majeure. Il est difficile d'échapper à toute cette russophobie. Elle nous frappe quand on allume la télévision pour regarder les principales chaînes, quand on va au cinéma ou quand on se rend à la librairie du coin, où nous sommes susceptibles de voir des livres avec des titres aussi subtils que : «2017, la guerre avec la Russie : l’avertissement d'un chef militaire», par le général Sir Richard Shirreff, bien mis en évidence.

A la télé, il n'y a pas que les espions russes de Swallows et Amazons auxquels il faut s’attendre. Il y a une nouvelle production tirée de Joseph Conrad : The Secret Agent. Dans le roman original de 1907, on laissait seulement entendre que l'agent provocateur Adolf Verloc travaillerait pour le gouvernement russe. Mais la nouvelle production – semble-t-il – ne nous laissera nullement dans le doute quant à savoir qui est derrière le complot diabolique visant à terrifier Londres.

Ces ignobles Russes ont «envahi» l'Ukraine et contribué à maintenir le «méchant Assad»

«Produit par Line Of World Productions Duty pour BBC One, (Toby) Jones va jouer Verloc, dont le magasin miteux de Soho dissimule son rôle d'agent de l'ambassade de Russie, et qui espionne un groupe d'anarchistes londoniens. Furieux que la Grande-Bretagne tolère les extrémistes violents, les Russes veulent que Verloc provoque un attentat à la bombe qui déclenchera une répression de la part du gouvernement», nous informe la BBC.

Ces ignobles Russes ! Non seulement ils ont «envahi» l'Ukraine et contribué à maintenir le «méchant Assad» au pouvoir en Syrie, mais ils ont également organisé l'explosion de l'Observatoire de Greenwich ! Imposons encore plus des sanctions à Moscou !

Il y a un an seulement la BBC réalisait une nouvelle adaptation des Partners in crime (Associés contre le crime) d'Agatha Christie. La première série, The Secret Adversary, proposait de suivre l’enquête pour démasquer «Mister Brown»,«un assassin soviétique légendaire». Dans la deuxième série, N ou M ? – vous ne devinerez jamais — on suit une chasse à l’espion soviétique. Le roman d'origine d'Agatha Christie, c'est intéressant de souligner, décrivait la traque d’un agent nazi et non soviétique. Encore une fois, le texte est modifié pour refléter les obsessions actuelles de l’establishment.

La Chaîne 2 marque l'anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale avec un drame qui présente les libérateurs de leur pays comme des envahisseurs

Ce n'est pas seulement en Grande-Bretagne que les drames avec les Russes en tant que méchants sont à la mode.Il semble que ce soit la norme sur les autres terres de l'OTAN. L'automne dernier, Okkupert (les occupés), un drame décrivant une future invasion russe de la Norvège, a fait son apparition sur une chaîne norvégienne. Le budget de la série était de 90 millions de couronnes (soit 11 millions de dollars) ce qui en fait la production la plus chère de l'histoire de la télévision norvégienne. Pas besoin de dire que le Royaume-Uni est l'un des pays à qui Okkupert a été vendu. Les Etats baltes l'ont également acheté. Cela va largement contribuer à apaiser les tensions avec la Russie, n'est-ce pas ?

Les Russes, à juste titre, se sentent offensés par cette très froide propagande du style de la Guerre froide. L'ambassadeur de Russie en Norvège a remarqué que, cette année, on fêtait le 70e anniversaire de la victoire de l'Armée rouge sur les Nazis, qui impliquait la libération du Nord de la Norvège des Allemands. En fait, exactement un an plus tôt le roi Harald V avait rendu hommage à l'Armée rouge, en déclarant :

«La Norvège n'a jamais oublié, et n'oubliera jamais la contribution de notre voisin russe à notre liberté. Des centaines de soldats soviétiques sont tombés dans les batailles du Finnmark oriental durant l’automne 1944. Sur près de 100 000 prisonniers de guerre soviétiques qui ont été envoyés en Norvège, plus de 13 000 sont morts et reposent dans la terre norvégienne».

Comme c'est alors grotesque que les responsables des programmes de la Chaîne 2 choisissent de marquer l'anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale en produisant un drame qui présente les libérateurs de leur pays comme des envahisseurs. Quel est le mot norvégien pour dire «ingratitude» ? Il convient certainement ici.

Ils ont lâché un peu l'affaire quand la détente était à son apogée au milieu et à la fin des années 1970

Inutile de dire que les commentateurs néo-conservateurs et les dénigreurs professionnels de la Russie sont de grands fans de la série. «Les Occupés est pertinent et troublant dans le contexte de la crise en Ukraine. Ignorez ce que vous dit le Kremlin, et trouvez dix heures pour profiter de ce spectacle opportun», a écrit un gars de la Foreign Policy Initiative (think tank américain).

Ensuite, évidemment il y a ces bons vieux dénigreurs de la Russie à Hollywood. Les grands studios de cinéma nous présentent les méchants russes depuis des années - bien qu'ils aient lâché un peu l'affaire quand la détente était à son apogée au milieu et à la fin des années 1970 (nous avions alors des films comme «Meteor» dans lequel un scientifique américain joué par Sean Connery et une scientifique soviétique interprétée par Natalie Wood travaillaient ensemble pour sauver le monde), et aussi durant l'ère Eltsine.

Au cours des dernières années, cependant, les méchants russes sont revenus en force.

Dans la série télé The Americans, créée et co-écrite par l'ancien officier de la CIA Joe Weisberg, des agents du KGB se font passer pour des citoyens américains normaux. Dans Jack Ryan: Shadow Recruit, sorti en 2014, un agent secret de la CIA découvre un complot diabolique d'un oligarque «patriote» russe (joué par le réalisateur du film, Sir Kenneth Branagh) visant à détruire l'économie américaine avec une attaque terroriste. «Si l'amour du pays implique aussi la haine et l'agression contre d'autres pays, sûrement, nous devons redéfinir le [sens du mot] patriotisme», a pu déclarer Sir Kenneth. Je me demande : a-t-il entendu parler de la guerre en Irak ? Ou des bombardement de la Yougoslavie ? Ou de la destruction de la Libye ?

Rien ne pourrait être plus effrayant pour les cinéphiles que les gangsters russes

Le film Child 44 (Enfant 44, paru en 2015) tourne autour de la brutalité de l'époque stalinienne et  montre la traque par un responsable de sécurité «déshonoré» d’un tueur en série d'enfants. 

Le November Man, The Equalizer et John Wick ne sont que trois autres films avec de méchants russes.

«Avec la triple menace de Novembre Man, The Equalizer et John Wick, le cinéma russomafiaphobique vient au premier plan. La prémisse de ces films est toujours la même : rien, mais rien ne pourrait être plus effrayant pour les cinéphiles que les gangsters russes», écrit le critique de cinéma Joe Queenan.

Les cinéastes de jadis croyait que rien ne pouvait être plus effrayant pour nous que Frankenstein et les vampires suceurs de sang. Maintenant c'est Ivan le Terrible Truand.

En expliquant cette vague actuelle de cinéma russophobe, Steven Kurutz du New York Times affirme : «Je soupçonne les scénaristes et les cadres des studios de considérer les Russes comme des méchants sans danger d’un point de vue politique. Aucun groupe de pression ne protestera. Aucun accord de distribution ne sera annulé à l’étranger.»

Une pensée collective, institutionnalisée, auto-entretenue aide également à expliquer pourquoi il y a tant de méchants russes autour de nous en ce moment – sur nos écrans de télévision, dans les livres et sur les images.

La Russie est considérée comme «adversaire» de l'élite politique occidentale

Ceux qui possèdent les grandes maisons d'édition et qui décident des publications, ceux qui dirigent les grandes sociétés de télévision, et ceux qui possèdent et gèrent de grands studios de cinéma font partie de l'establishment, à quelques exceptions près.

La domination d’un capitalisme du monopole en occident signifie que, parfois, les sociétés de télévision, les maisons de l'édition et des studios de cinéma ont le même propriétaire.

L'empire médiatique familial de Rupert Murdoch, par exemple, ne consiste pas seulement en des journaux néo-conservateurs et des sociétés de télévision, mais Harper Collins fait aussi partie du «Big five» des maisons d'édition britanniques, et puis, il y aussi la société de production cinématographique 21st Century Fox. C'est la chaîne FX TV, appartenant à 21st Century Fox, qui a co-produit et diffusé The Americans.

Commandez un film qui a un méchant travaillant pour un pays de l'OTAN et vous seriez probablement étiqueté «larbin de Poutine» et/ou «propagandiste du Kremlin»

Une autre maison d'édition du «Big Five» britannique, Penguin Random House, est majoritairement détenue par Bertelsmann, propriétaire du groupe RTL.

La Russie étant considérée comme «adversaire» de l'élite politique occidentale, c'est à peine surprenant que des personnes influentes, dans le monde de l'édition, de la diffusion et de divertissement considèrent ce pays de telle manière. C'est peut-être aussi positif, pour la carrière, de respecter les règles de ce jeu.

Commandez un nouveau drame, ou un film ou un livre qui a un personnage russe et un méchant travaillant pour un pays de l'OTAN et vous seriez probablement étiqueté par les maccarthystes contemporains «larbin de Poutine» et/ou «propagandiste du Kremlin». Compte tenu du climat actuel, il y a de fortes chances qu'une telle production ne puisse même pas être initiée - et ses chances de finir sur les écrans aux heures de grande écoute sont encore moindres. Si on parle d'un livre, vous pouvez oublier d’espérer gagner un prix littéraire important, ou même de paraître dans une liste de candidats à un prix.

Mais tout ce dénigrement de la Russie fait-il changer les attitudes ?

Le fait d'avoir des méchants russes «ne rend pas le drame aussi fort qu'autrefois

Un récent sondage du Pew Research a montré que «les tensions liées à la Russie» dégringolent dans le classement des préoccupations des populations européennes. En Grande-Bretagne, l'écart est seulement d'un point entre les gens qui pensent qu'«être ferme» avec la Russie est plus important que d'avoir «une forte relation économique avec la Russie». Les résultats indiquent que, malgré tous les méchants russes que nous voyons et toute la propagande anti-russe à laquelle nous sommes exposés, les gens ordinaires ne se piquent pas à ce jeu de la façon dont leurs gouvernements voudraient sans aucun doute qu'ils le fassent.

Les critiques de cinéma et de télévision semblent également se lasser des méchants russes.

Brian Viner du Daily Mail affirme que la «bizarre métamorphose» de Swallows and Amazons, avec «un absurde couple d’espions russes» a privé l'œuvre «d'une grande partie de son charme».

Dans The Telegraph, Gerard O'Donovan a déploré le fait que le mystère anti-nazi d'Agatha Christie avait été «inutilement détourné vers les années 1950 et transformé en un tiède thriller de Guerre froide».

Et pendant ce temps, aux Etats-Unis Steven Kurutz admet que le fait d'avoir des méchants russes «ne rend pas le drame aussi fort qu'autrefois».

Malgré cela, il est très probable que la vague de productions russophobe ne s’arrête pas de si tôt. Tant que l'establishment politique occidentale considère la Russie comme un «adversaire», la télévision, l'industrie du cinéma et de l'édition de livres suivront. En attendant, continuez à chercher des espions russes dans la région des lacs.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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