The Guardian voit des «guerriers hybrides» de Poutine là ou tout le monde ne voit que des hooligans

© Eddie Keogh Source: Reuters

The Guardian a depuis longtemps cessé d'être un des meilleurs journaux britanniques couvrant les affaires étrangères. Sa manière de décrire les événements en Russie n'en est pas l'exception, estime Bryan MacDonald, journaliste irlandais.

Vladimir Poutine, utilise-t-il les hooligans pour mener des «guerres hybrides» contre l'UE ? Même si rien ne le prouve, cela n'a pas empêché The Guardian de présenter cette sensationnelle supposition comme étant sérieuse.

The Guardian a remplacé The Times en tant que journal interne de l'Etat britannique, avec tous les compromis journalistiques que cela implique

C'est difficile d'y croire maintenant, mais The Guardian et son jumeau du dimanche The Observer étaient à une certaine époque considérés comme les meilleurs journaux britanniques couvrant les affaires étrangères. Plus tard, deux choses se sont passées. Le projet «New Labour» de Tony Blair a affaibli la gauche britannique et Internet a changé le journalisme. La toile mondiale, généralement perçue comme une bonne chose, a eu un impact horrible sur The Guardian. Cette autoroute de l'information a contribué à transformer le journal progressiste en porte-parole de l'establishment. 

Le vieux Guardian aurait plutôt utilisé ses suppléments pour lacérer ses concurrents publiant les diktats du gouvernement sans mettre les lecteurs en garde. Toutefois, grâce au douteux héritage de l'ancien éditeur Alan Rusbridger, The Guardian a remplacé The Times en tant que journal interne de l'Etat britannique, avec tous les compromis journalistiques que cela implique. Cela se manifeste de la façon la plus évidente dans sa couverture de la Russie.

Cette semaine The Observer est tombé encore plus bas. Daniel Boffey, «éditeur politique» du journal, a publié une histoire reposant sur une seule source, intitulée «Le gouvernement craint que les hooligans russes puissent avoir des liens avec le Kremlin».

L'auteur évoquait les récents évenements du championnat d'Europe de football en France, quand une bagarre violente a eu lieu entre les fans anglais et russes. Le site internet du Guardian a mis bien en évidence ce papier.

Selon Daniel Boffey, «un grand nombre des personnes impliquées dans les attaques sauvages et très bien coordonnées contre les fans anglais et d'autres fans à Marseille et à Lille ont été identifiées comme membres des services» (russes). Il ajoute également : «l'idée, c'est qu'en donnant le feu vert au hooliganisme, Poutine continue ce qui a été qualifié de campagne russe de «guerre hybride».

Militariser tout

Oui, c'est bien la nouvelle catégorisation fourre-tout, la «guerre hybride». Autrement dit, The Guardian/Observer veut nous faire croire que Vladimir Poutine est en train de mûrir un sinistre projet, faisant en sorte que 150 voyous fans de football déstabilisent l'UE. Si c'était vrai, le micro-management présidentiel attendrait un niveau sans précédent. D'autant plus qu'il est difficile de croire que le Kremlin pourrait faire quelque chose susceptible de mettre en danger la tenue en Russie de la Coupe du monde de football 2018. S'il y avait eu un ou deux morts à Marseille, cela serait certainement devenu un grave problème.

Si le Kremlin utilisait vraiment ces délinquants comme une arme pour mener une «guerre hybride», pourquoi chercherait-il de façon si urgente à bloquer leur mouvement ?

En plus, la théorie selon laquelle ces personnes-là appartiendraient aux services de sécurité de l'Etat ne marche pas. D’après les photos disponibles, leur apparence - souvent avec barbes, tatouages et cheveux longs - est loin de celle des officiers de FSB (la version russe du FBI).

Un autre clou dans le cercueil de la théorie du gouvernement britannique répétée sans la moindre interrogation par the Guardian est le fait que le parlement russe (la Douma) a fait voter à la hâte une législation d’urgence pour éviter que cela ne se reproduise. Désormais la Russie aura sa «liste noire de hooligans» interdisant les délinquants d'assister aux grands éventements de football. Si le Kremlin utilisait vraiment ces délinquants comme une arme pour mener une «guerre hybride», pourquoi chercherait-il de façon si urgente à bloquer leur mouvement ?

L'histoire de Daniel Boffey, c’est donc du grand n’importe quoi. Il n’y a aucune tentative de faire dans la nuance, ce n'est que sensationnelles idioties. Pour tout étudiant en médias, comment la chose a été «enquêtée» est même évident. Une source du gouvernement britannique à briefé Daniel Boffey et celui-là a reproduit l'information sans la moindre question. Ce n'est pas du journalisme - c'est TheGuardian/Observer qui fait de la réclame pour le Ministère britannique de la Défense.

Et ce n'est pas la première fois. Il est vrai que ce n'est même pas la première fois cette année. Daniel Boffey lui-même se traîne un sacré dossier à ce sujet. Par exemple, en mars, il est allé à Riga pour faire un peu de marketing pour l'OTAN. Le jour même il a publié deux textes provenant clairement des membres de l'alliance dominée par les Etats-Unis.

Dans le premier, Daniel Boffey prévient que «la nouvelle guerre froide en Europe devient digitale, car Vladimir Poutine lance son offensive médiatique - la Russie déploie ses trolls des  médias sociaux en vue d'atteindre des changements politiques, la Grande-Bretagne n'y étant pas immune». Dans le deuxième il prétend que «La Russie attisait les troubles des réfugiés en Allemagne, histoire de renverser Angela Merkel  - les  analystes du centre de l'OTAN disent avoir trouvé des preuves d'une «guerre d'information» dans la crise migratoire lié à Vladimir Poutine. Tout comme dans l'article de TheObserver sorti cette semaine, le rapport n'avait pas de contre-arguments. Seulement les opinions de l'OTAN, sans aucune contradiction.

Soutenant les élites

Alors, pourquoi The Guardian est passé du vrai journalisme à la publication des relations publiques de l'establishment militaire ? Comme cela a été mentionné, la façon qu’à The Guardian de décrire les affaires étrangères a connu un déclin stupéfiant sous Alan Rusbridger. En ce qui concerne ceux qui couvrent la Russie,  en une dizaine d'années,le journal est passé d'un géant du journalisme comme Jonathan Steele en tant que correspondant à Moscou à Miriam Elder, ancien auteur de Moscow Times peu expérimentée. Steele était connu pour sa couverture percutante de la Tchétchénie, de la désintégration de l'Union Soviétique et des années de Eltsine. Par comparaison, et cela en dit long, on se souvient de Miriam Elder à Moscou comme de quelqu'un qui se plaignait constamment d'avoir perdu son reçu de teinturerie.

 L'hystérie anti-russe et anti-Poutine est venue remplacer l'analyse bien pesée, qui a disparu. 

Mais ce n'est pas avec Miriam Elder que tout a commencé à pourrir. En effet, depuis que Alan Rusbridger a autorisé la nomination de Luke Harding au poste du correspondant de Moscou, tout était en chute libre. L'hystérie anti-russe et anti-Poutine est venue remplacer l'analyse bien pesée, qui a disparu. Luke Harding a été en fin de compte expulsé de la Russie pour violations de visas, tout comme l'auteur de cet article l'avait été par le passé. Le correspondant a cependant écrit un livre déformant largement les détails de son départ - et moi, je ne l'ai pas fait, même si ma situation était beaucoup plus difficile. J'ai été agressé, et mon passeport a été volé à peu près 8 000 km de Moscou. Luke Harding, lui, avait pénétré dans une zone à accès limité.

Shaun Walker, correspondant actuel du journal de Moscou, fait beaucoup mieux que ses prédécesseurs immédiats.  Mais il était confronté à la tâche ingrate de travailler pour une organisation ouvertement anti-russe.  Au regard de tout cela, il est à noter que, sur Twitter, Walker s'est publiquement distancé presque tout de suite de l'histoire des hooligans de Daniel Boffey.

Les bons temps

Il était une fois, The Guardian était profondément sceptique par rapport aux pires excès de la politique extérieure de Londres. Il remettait en question le comportement britannique pendant le conflit de l'Ulster et critiquait strictement la première guerre du Golfe. Suite à l'arrivée au pouvoir de Tony Blair en 1997, il s'est métamorphosé en journal interne du New Labour, et, comme le parti politique, a renoncé à ses principes traditionnels en prenant une position pro-américaine et pro-OTAN. D'ailleurs, Alan Rusbridger montrait publiquement son penchant pour Blair à l'époque.

Après ces «réformes» , le lectorat du journal a été dramatiquement réduit. Aujourd'hui il ne vend que 164 163 copies par jour en comparaison avec les 410 152 d'il y à 15 ans. Alors que the Sunday Observer touche le fond avec à peine 183 210 copies vendues. Une décennie plus tôt il en vendait 542 075. Ce qui rend l'affaire encore pire, c'est que la stratégie digitale du groupe a également connu un fiasco.

En mars 2016 les pertes d'exploitation pour cette année s'élèvaient à 58,6 millions de livres (84,1 millions de dollars). The Guardian a été donc obligé à supprimer 250 emplois, ce qui réduira encore plus la qualité de son contenu.

Le rôle relativement nouveau des Guardian et Observer en tant que porte-paroles de l'establishment a été une catastrophe commerciale. En outre, le journalisme paresseux et absolument incompétent fait l’objet de dérision par la suite. Il n'est peut-être pas encore trop tard pour les publications de rétablir leur crédibilité et de retrouver leurs racines. Pour commencer, ce serait bien d'arrêter de traiter la désinformation du gouvernement britannique comme des nouvelles sérieuses.

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