Plan anti-djihad : il «ne peut avoir qu’une portée limitée et une efficacité réduite»

© Eric FEFERBERG Source: AFP

Le Premier ministre a dévoilé un nouveau plan contre le terrorisme et la radicalisation. Près de 80 mesures pour contrer ce qu'il appelle «l'idéologie du chaos». Malik Bezouh décrypte et commente ce plan qu'il n'estime pas vraiment efficace.

RT France : Manuel Valls a présenté son nouveau plan antidjihad, que pensez-vous de ces mesures et de ce plan ? Peut-il être efficace et si oui pourquoi ?

Malik Bezouh (M.B.): Certaines mesures paraissent dérisoires, comme la suppression des prestations sociales pour les personnes qui sont parties en Syrie, ou qui seraient liées à des activités terroristes. Il est clair que ces gens déterminés, capables de tout, souhaitant mourir en martyr ne vont pas s’arrêter à ces considérations bassement pécuniaires. De toute évidence, cette mesure s’apparente à un gadget ou de la communication.

Même si ce plan comporte quelques pistes intéressantes, il faut bien prendre conscience que le problème du djihad est global

D’autres en revanche sont intéressantes ; celle notamment concernant les sites internet qui font l’apologie du djihad et du terrorisme. Renforcer les techniques des cyber-gendarmes pour mieux infiltrer ces sites est une bonne idée, car on sait qu’internet fait partie des modes de recrutement. Même si ce plan comporte quelques pistes intéressantes, il faut bien prendre conscience que le problème du djihad est global. Il est symptomatique d’un monde arabe en déliquescence.

Daesh, d’une certaine façon, peut être considéré comme le fils monstrueux d’un monde arabo-musulman moribond et d’un Occident cupide et aveugle…

L’intégrisme musulman n’est pas la maladie tant décriée, mais plutôt le symptôme d’une maladie. Et cette maladie, c’est la crise aigüe de sa conscience, c’est-à-dire, entre autre, une incapacité à embrasser une modernité exogène, car la modernité fruit d’un occident jadis croisé, hier colonisateur, aujourd’hui matérialiste, inquiète un pan de la population arabo-musulmane attachée à ses valeurs conservatrices. Aussi, il très compliqué pour une fraction du monde arabe de faire sienne cette modernité occidentale ressentie comme menaçante. Le monde arabo musulman, crispé par rapport à cette modernité exogène, est dans une espèce d’attraction-répulsion. Et l’intégrisme musulman qui n’est autre qu’une fermeture théologique est caractéristique de cette peur profonde. L’Occident est perçu par une partie du monde arabe comme un lieu de débauche, une nouvelle Babylone. Cette partie-là cultive alors une posture de renfermement. C’est le salafisme. Quant au djihad, c’est de l’intégrisme pathologique réagissant violemment aux interventions désastreuses des Américains en Irak. Daesh, d’une certaine façon, peut être considéré comme le fils monstrueux d’un monde arabo-musulman moribond et d’un Occident cupide et aveugle…

RT France : Qu’est ce qui pourrait être efficace pour lutter contre le djihadisme ?

M.B. : Il faudrait trouver des solutions en aval, car le djihad concerne en effet une infime fraction des français de confession ou de culture musulmane. Par suite, il est bien difficile d’appliquer un plan global pour une poignée d’individus aussi sectaires que dangereux. Aussi, le plan du Premier ministre, tel qu’il nous est présenté en tout cas, ne peut avoir qu’une portée limitée et, partant, une efficacité réduite.

Les solutions à l’échelle locale, c’est-à-dire franco-françaises, sont hélas peu nombreuses car le problème, complexe au possible, a des ramifications internationales. Ceci dit, il reste des leviers sur lesquels on peut agir, localement. L’un d’eux a trait au «complotisme». Car il est un fait que les djihadistes ont la culture «complotiste» chevillée au corps. Aussi, il me parait opportun de s’intéresser à ceux et celles qui en France font le lit de la religion «complothéïste». Je pense, bien évidemment, à Alain Soral et à ses amis qui, des années durant, ont propagé les pires théories «complothéïstes».

Ne nous berçons pas d’illusion cependant car ce n’est pas avec ce type de levier que l’on endiguera la menace théo-terroriste. L’autre levier, bien plus intéressant selon moi, est celui de la lutte contre les discriminations sociales, à l’emploi en particulier, dont sont victimes les Français issus des anciennes colonies d’Afrique du Nord. Nous devons avoir à l’esprit, en effet, que les recruteurs djihadistes n’ont de cesse de marteler à leurs ouailles que la France est un pays raciste et viscéralement islamophobe.

RT France : Quel pourrait être le rôle de l’école dans ce combat ?

M.B. : On pourrait imaginer des interventions de personnes reconnues pour leur connaissance en théologie musulmane. L’école pourrait organiser des séminaires, des débats, des rencontres ; en particulier avec des «repentis» dont les discours ne peuvent que faire mouche. L’école pourrait aussi insister sur l’histoire du fait religieux, des guerres de religions.

Le «djihadisme» tue essentiellement des musulmans 

La pédagogie doit être le maître-mot. Pour limiter les peurs et les risques d’amalgame, l’école, mais pas seulement, doit rappeler aux élèves, citoyens de demain, que le «djihadisme» tue essentiellement des musulmans dont l’immense majorité, à travers le monde, n’aspire qu’à vivre en paix avec le reste de l’humanité. Enfin, il est du devoir de l’école d’expliquer sans relâche que le fanatisme musulman, aussi hideux soit-il, n’est qu’une branche du fanatisme religieux qui lui-même s’insère dans un processus plus large : le fanatisme idéologique dont les deux versants sont le religieux d’une part et le séculier d’autre part.

RT France : Manuel Valls propose d’inclure des musulmans dans ce processus de dé radicalisation, est-ce une bonne idée, ou une façon de stigmatiser encore plus les musulmans et de créer des amalgames ? 

M.B. : Il est certain que l’Islam et le monde arabe sont entourés de préjugés datant de temps immémoriaux. La France, en effet, et ce depuis le Moyen-âge, a posé un regard sur l’altérité arabo-musulmane pour le moins négatif. 

Quoi qu’en disent certains, il me parait absolument indispensable d’inclure des musulmans dans ce processus de dé-radicalisation. Des musulmans maitrisant la théologie musulmane, cela s’entend. Car pour déconstruire la rhétorique djihadiste, la présence de spécialistes en théologie musulmane s’impose. Ces derniers pourront ainsi distiller le doute dans l’esprit de ceux qui ont été contaminés par le venin «djihadique». Or le doute est le premier pas vers la guérison. Le Premier ministre a donc raison et je ne peux que faire mienne son idée d’inclure des musulmans dans ce processus-là de «dédjihadisation». 

Lire aussi : En Grande-Bretagne, des imams dans des prisons incitent à tuer les non-musulmans

 

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