Le nouveau plan anti-djihad du gouvernement : l’analyse de François Bernard Huyghe

Source: AFP

François Bernard Huygue est spécialiste français de l’information et de la stratégie, auteur de très nombreux ouvrages sur le terrorisme et son discours. Il a livré à RT ses premières analyses du plan gouvernemental de lutte contre le djihadisme.

RT France : Que pensez-vous des «centres de déradicalisation» proposés par le Premier ministre lors de la présentation de son nouveau plan «anti-djihad» ?

François-Bernard Huygue (F.-B. H.) : Que les choses soient claires : c’est mieux que rien et cela part d’une bonne volonté. Mais l’efficacité de ces centres dépendra des méthodes employées et des individus auxquels ils seront destinés. Il faut se demander «qui ?» avant de se demander «quoi ?». Qui sera soumis à ces centres ? Des combattants revenus de Syrie ? Des jeunes adolescents convertis, vaguement séduits pas le discours du califat ? Va-t-on les mélanger ? Du public et de l’auditoire va dépendre le discours à tenir, et la méthode employée.

RT France : Mais concrètement, comment peut-on «déradicaliser» un individu ?

En France, on ne pourrait pas, ne serait-ce que politiquement, financer une réinsertion sociale aux djihadistes comme ce qui se fait dans les monarchies pétrolières du golfe. Par contre, ils prennent en compte la dimension religieuse, spirituelle, ce qui est essentiel.

Le risque de ces centres de déradicalisation, c’est qu’à terme, ils servent ces djihadistes, en distribuant des blanc seings de «déradicalisé», une sorte de certificat officiel de repentis. On sait que la dissimulation, la désormais fameuse «taqiya» fait partie de la panoplie du djihadiste. Comment s’assurer que le passage par ces centres a été efficace, comment s’assurer que ceux qui en sortent ne présentent plus aucun risque pour la société ?

RT France : La «déradicalisation» proposée par le gouvernement va-t-elle dans le bon sens ?

F.-B. H. : Le gouvernement de Manuel Valls, au moins depuis le mois de novembre, a brisé un certain nombre de tabous sémantiques. Avant, le discours médiatique et politique avait une grille de lecture quasi-exclusivement sociale et psychologique. Aujourd'hui, on sort d'un certain déni, principalement parce que désormais on implique les autorités religieuses musulmanes. On ne peut plus dire «cela n’a rien à voir avec l’Islam» et demander au Conseil français du culte musulman de s’impliquer ! De ce point de vue, indéniablement, on progresse, on a franchi le fameux Rubicon, celui de la question de la religion. Nous n’avons pas à faire à des fous ou des délinquants. Nous avons à faire à des combattants, structurés idéologiquement et religieusement.

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RT France : Dans ce cas, comment ré-intégrer des radicalisés à la société française ?

F.-B. H. : La tâche est difficile, mais elle passera forcément par le chemin du religieux. La République seule ne peux franchement pas grand-chose. Ces individus ont fait le choix d’être des guerriers, des bras armés de Dieu sur terre, de vivre une aventure, de frôler la mort, pour in fine, rétablir le Califat. En face, que propose-t-on ? Qu’est-ce que la République et la société française leur proposent comme valeurs, comme mode de vie ? Dire à des individus qui vont au combat qu’ils risquent leurs vie, comme cela a été le cas jusqu’à maintenant (notamment dans le cadre de la campagne gouvernement #stopJihadisme) c’est une tautologie absurde et presque contre-productive.

Ces individus ont fait le choix d’être des guerriers, des bras armés de Dieu sur terre. En face, que propose-t-on ?

La question du djihadisme interroge en creux notre propre société, ses valeurs et son absence de transcendance. En attendant de sortir de cet écueil quasi-philosophique, la France doit comprendre le code mental dans lequel ces individus évoluent, leur système de valeur qui n’a rien à voir avec le nôtre. Pour cela, elle doit s’appuyer sur les musulmans de France, sur les autorités religieuses compétentes qui, sur le terrain spirituel, pourront faire renoncer ces jeunes à la guerre sainte, ce qui est l’urgence. En demandant aux responsables musulmans de s’impliquer, le plan de Manuel Valls va dans le bon sens «dans l’esprit» si j’ose dire. Reste la pratique…

RT France : Et dans la pratique justement, auriez-vous des exemples de «contre-discours» efficace contre le djihadisme, ailleurs que sur le terrain religieux ?

F.-B. H. : Prenez l’exemple du concert de musique classique organisé à Palmyre par les autorités russes. Concrètement, voilà de la communication, de la propagande efficace ! Les Russes mettent en scène leur victoire sur le terrain, en affirmant leurs valeurs (la culture, la musique classique...). Rien de tel pour démoraliser l’adversaire, ou dissuader ceux qui voudraient le rejoindre.

Dans un autre registre, la récente vidéo diffusée par le site américain « Vice » est elle aussi très efficiente, puisqu’elle déconstruit le mythe des guerriers valeureux du califat. 

Attention ! l'Etat Français ne peut pas tout. Il ne peut pas utiliser l’humour, il ne peut pas s’impliquer comme pourrait le faire un média par exemple. De ce point de vue, c’est aussi à la société civile de prendre ses responsabilités.

RT France : Que pensez-vous du projet gouvernemental exprimé dans ce nouveau plan de lutte contre de djihadisme, de former les enseignants afin de signaler des cas suspects de radicalisation ?

F.-B. H. : C’est très dangereux. Je comprends la volonté gouvernementale, de former les enseignants à un phénomène diffus, pour sensibiliser les jeunes sur le sujet, et de repérer des adolescents qui se radicaliseraient. Mais on met là le doigt dans un engrenage extrêmement risqué. Je suis persuadé qu’en impliquant l’Education nationale, nous allons au-devant de multiples gaffes, incidents, mauvaises interprétations… souvenez-vous de la polémique de la «jupe trop longue» ! Cela risque même d’être contre-productif, alimentant le discours des islamistes qui décrivent un «islam persécuté» en France. 

RT France : La suspension de prestations sociales pour les djihadistes partis en Syrie, l’établissement d’une perpétuité réelle pour les responsables d’actes terroristes... Ces mesures symboliques auront-elles une réelle efficacité ?

F.-B. H. : Dans les deux cas, ces mesures sont essentiellement morales et s’adressent plus à la société française, voire aux électeurs, qu’aux djihadistes. L’effet dissuasif est nul : pourquoi un jihadiste qui risque une peine de sûreté de vingt-deux ans changerait-il d’avis si cette peine s’élève désormais à trente ans ? De même pour les prestations sociales, on ne va pas dissuader un individu en voie de radicalisation de rejoindre la Syrie parce qu’on le menace de ne plus verser ces aides. Par contre, moralement, éthiquement, cela peut correspondre à ce qu’attend la société française. Il ne faut pas sous-estimer la dimension électorale de ces propositions. 

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