Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste. Il est l’auteur de deux essais et un roman.

Contre le projet El Khomri, le 1er mai doit s’appuyer sur la souveraineté

Analyse de l'importance du 1er mai, journée dédiée aux travailleurs, par Pierre Lévy, spécialiste des questions européennes.

Cette année encore, de nombreux pays ont connu un temps fort de mobilisation sociale à l’occasion du 1er mai. Une date qui marque la Journée internationale des travailleurs, dont l’origine a partie liée avec l’exigence, à la fin du XIXème siècle, de porter à huit heures le temps de travail quotidien.

C’est en juillet 1889 que la IIème Internationale décide d’en faire un jour de manifestation en ce sens. Dès 1890, l’événement connaîtra un réel succès, pas seulement en Europe. Le 1er mai 1891 sera dramatique en France : lors d’une manifestation organisée dans la ville industrielle de Fourmies (Nord), la troupe tire sur les grévistes pacifiques. Neuf d’entre eux sont tués; huit avaient moins de vingt et un ans.

L’URSS est le premier Etat au monde qui proclame la journée fériée, et en fait la fête légale des travailleurs

L’histoire mondiale du 1er mai ne cessera de connaître ensuite des affrontements entre ceux qui ne vivent que de leur travail, et ceux qui possèdent les usines, les mines, les capitaux.

En 1920, l’URSS est le premier Etat au monde qui proclame la journée fériée, et en fait la fête légale des travailleurs. A l’époque, ce pays est en butte au blocus et aux agressions armées des puissances occidentales, qui rêvaient de faire tomber le jeune pouvoir bolchévique. Durant sept décennies, ces dernières n’ont en réalité jamais cessé de poursuivre cet objectif.

En 1991, la disparition de l’URSS constitua probablement le coup le plus rude jamais porté au mouvement ouvrier international. Car l’existence et le poids du «camp socialiste» ont durablement constitué un facteur déterminant dans les rapports de force face aux patronats des différents pays de l’Ouest – en Allemagne en particulier.

Le début des années 1990 a donc marqué le véritable lancement de ce qu’il est convenu de nommer la mondialisation : les capitaux privés récupérèrent alors comme terrain de jeu une vaste zone du monde où leur rentabilité maximum n’était pas jusqu’alors la règle économique fondamentale. A partir de cette date, la libre circulation des capitaux allait progressivement s’imposer comme horizon réputé indépassable de la «modernité».

La disparition de l’URSS constitua probablement le coup le plus rude jamais porté au mouvement ouvrier international

C’est – accessoirement – à cette lumière qu’il faut comprendre le scandale récent des «Panama Papers», autrement dit les révélations d’évasion fiscale au niveau planétaire. Car cette évasion, aux lisières du légal et de l’illégal, n’est en réalité que la minuscule partie émergée d’un immense iceberg non seulement licite, mais qui fonde même l’actuelle économie mondiale.

Ainsi, le consensus dominant est prompt à jeter l’opprobre sur les discrètes fortunes qui se déplacent pour trouver les conditions fiscales les plus indulgentes ; mais il ne trouve guère à redire quand une multinationale ferme ici une usine dont le «coût de la main d’œuvre» est jugé excessif, pour la délocaliser là où les salaires, les cotisations, ou les taxes apparaissent plus «compétitifs». Ces «investissements» et «désinvestissements» sont en réalité inhérents au système en place. Moyennant des milliers d’emplois rayés d’un trait de plume. Au nom de la libre circulation des capitaux.

La loi dite El Khomri ne pourra être retirée que si les centaines de milliers de manifestants pointent les véritables responsables : les dirigeants européens [...] et l’UE

Cette liberté de circulation est aussi logiquement le fondement de l’Union européenne, explicitement affirmé dès le traité de Rome. Dans cette perspective, on comprend mieux l’intérêt que la classe politico-médiatique entend tirer de l’indignation que suscitent les révélations panaméennes : stigmatiser les «abus» vise en réalité à innocenter le système lui-même ; vilipender les «dérives» justifie les plaidoyers en faveur de «régulations» – et évite donc de mettre en cause sa nature. Ainsi artificiellement séparée des «mauvaises pratiques», la mondialisation sort blanchie – si l’on ose dire – des accusations ontologiques qu’on est fondé à porter contre elle.

La liberté de circulation a été établie par des décisions politiques concertées au sein des «élites mondialisées», et juridiquement imposée en Europe par l’UE. Elle peut donc être défaite par des décisions politiques inverses. Mais un tel renversement ne peut être imposé qu’au niveau de chaque Etat, et pour peu que ledit Etat s’appuie sur une volonté populaire qui lui apporte force et légitimité – cela s’appelle la souveraineté.

Une souveraineté sans laquelle aucune régression sociale ne peut être empêchée, sans laquelle aucun progrès social ne peut être arraché. C’est l’enjeu du 1er mai 2016 en France : la loi dite El Khomri – conçue pour faciliter les licenciements et déroger aux garanties collectives via des accords locaux au rabais – ne pourra être retirée que si les centaines de milliers de manifestants pointent les véritables responsables : les dirigeants européens qui fixent collectivement les orientations, et l’UE, qui joue en quelque sorte le rôle de chef d’orchestre.

 

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