Pascal Le Pautremat : «Il faut maintenant penser à la dimension terrestre du conflit syrien»

© Bassam Khabieh Source: Reuters

A 48 h du cessez-le-feu décidé par Moscou et Washington, RT France s'est entretenu avec l'expert géopolitique Pascal Le Pautremat pour un éclairage sur les possibles issues d'une trêve en Syrie entre l'armée régulière et les opposants dits «modérés».

RT France : Est-il possible selon vous, que toutes les parties respectent le cessez-le feu ?

Pascal le Pautremat (P.L.P) : J'ai bon espoir que, d'une part, les forces loyalistes et d'autre part, les forces rebelles dites «modérées» soient désireuses de respecter ce cessez-le feu. Par contre, je suis nettement plus dubitatif quant à la fiabilité des organisations djihadistes qui seraient bien en mesure de perturber tout le monde et d'engendrer une nouvelle flambée de violence, ce qui est, ne l'oublions pas, leur raison d'être. Eux n'aspirent qu'au tumulte général, en vue d'instaurer leurs préceptes, leur mode de vie obscurantiste, en faisant, par exemple, appliquer la charia.

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RT France : les djihadistes pourraient donc, selon vous, profiter d'une trêve pour se renforcer et finalement saboter l'effort d'un cessez-le feu ?

P.L.P : C'est un risque. Il n'y a aucune confiance à avoir en ces structures, ni aucune crédibilité à leur octroyer. Depuis 2011, les groupes djihadistes s'en prennent non seulement aux troupes régulières de l'armée syrienne, mais aussi aux rebelles dits «modérés», allant jusqu'à les décimer de l'intérieur en les infiltrant pour faire imploser l'approche modérée de cette opposition armée à Bachar el-Assad. Ce dernier, par contre, n'a jamais changé de discours. Dès le début de la crise syrienne, il avait dit qu'il regrettait que les nations qui soutenaient la rebellion, soutiennent justement aussi et en sous-main des organistaions djihadistes. Il l'a toujours affirmé et répété. Depuis 2014-15, la donne a confirmé ses craintes et a bien montré que le monstre qui a été alimenté par la coalition anti-syrienne s'est retourné contre ceux qui l'ont financé et lui ont permis de monter en puissance.

Les islamistes menacent l'intégrité de la Syrie et n'aspirent qu'à la faire imploser dans le but d'y développer un axe sunnite avec la complicité de la Turquie.

RT France : A vous entendre, on croirait qu'il n'y a pas d'espoir d'apaisement car toute accalmie serait mise à mal par les djihadistes ...

P.L.P : En soi, le cessez-le feu est quelque chose d'inédit, dans la mesure où, jusqu'à maintenant, à chaque fois que Bachar el-Assad a fait des propositions de négociations de paix, la rébellion a demandé qu'il quitte immédiatement le pouvoir, ce qui était pour lui bien évidemment irrecevable. Aujourd'hui, si l'opposition et le régime syrien arrivent à s'entendre sur une accalmie dans les tensions, à faire taire les armes et à favoriser la négociation pour mettre en place un nouveau régime politique, ce sera une bonne chose. Tout le monde, quelles que soient les convictions, aspire à ce que cette guerre civile s'arrête. Il faut espérer que les deux parties prenantes puissent s'entendre et s'unir face aux islamistes qui menacent l'intégrité du pays et n'aspirent qu'à faire imploser la Syrie et à développer un axe sunnite avec la complicité, ne l'oublions pas, de la Turquie. Et cet axe islamiste menace l'Europe, la zone du Caucase et finalement la Russie.  

RT France : La Turquie aurait donc intérêt à la destabilisation de la Syrie par les différents groupes djihadistes, voire à son implosion ? 

P.L.P : Les esprits renseignés savent que, dès le début de la crise, les membres des services secrets turcs se sont rapprochés de l'Armée syrienne libre (ALS) en essayant de faire plier certains de ses resonsables, les exhortant à accepter en leur sein des combnattant djihadistes, choses que les responsables de l'ALS ont refusé. Ces officiers de l'ALS ont finalement été éliminés avec la complicité des Turcs, tout en transmettant par la même occasion des informations qui ont permis aux forces de Bachar el-Assad de les neutraliser. Erdogan mène une duplicité malsaine. Il est un militant d'un mouvement islamiste turc qui n'a jamais caché sa volonté d'une ré-islamisation de la Turquie et a amputé l'armée turque de tous les généraux qui représentaient une Turquie laïque relevant de l'époque de Mustapha Kemal Atatürk. Cette laïcité dont l'armée était le garant a été fragilisée par Erdogan qui veut ré-islamiser la Turquie.

RT France  : Vous voulez dire qu'un échec du cessez-le-feu serait bon pour Erdogan ? 

P.L.P : On sait très bien qu'Erdogan travaille en sous-main avec l'Arabie saoudite, qu'il joue de sa position stratégique car il a hérité d'un vaste pays, doté d'une vraie grandeur historique. Certains dirigeants qui héritent ainsi d'un passé historique prestigieux, continuent de mener ce pays vers le haut, d'autres au contraire, le portent vers le bas. Erdogan est en train de porter la Turquie et le peuple turc vers le bas. La Turquie doit son rayonnement stratégique et sa place dans l'OTAN à son positionnement géographique. C'est une plateforme pour toutes les opérations aériennes et paramilitaires de l'OTAN depuis des décennies. Par ailleurs, Erdogan cherche aussi à maîtriser les détroits du Bosphore, des Dardanelles (et la Russie en sait quelque chose!). Il veut jouer de sa capacité de nuisance et de perturbation des relations internationales en essayant de promouvoir un axe ancré dans un sunnisme qui prend le contre-pied de l'Iran chiite et de ses alliés, et donc notamment de la Russie.

Nous avons affaire à une situation extrêmement complexe, à un conflit qui ne se réglera pas uniquement d'une manière aérienne, mais dont la dimension terrestre, très importante, inévitable, doit être prise en compte.

RT France : Si le cessez-le feu fonctionne réellement, cela signifiera-t-il que la fin de l'Etat islamique est proche ? Quelle sera la suite ?

P.L.P: Dans tous les cas, le processus dans l'ensemble sera très long et très compliqué. Il faut bien comprendre une chose :  on ne réglera pas la crise syrienne uniquement par des bombardement stratégiques et tactiques aériens. A terme, il faudra déployer des combattants au sol, au-delà des forces spéciales et des services secrets. Il faut penser à la dimension terrestre de ce conflit. 

Ce que l'on voit aujoud'hui sur le terrain, c'est un arc syro-irakien qui témoigne de cette volonté de s'arc-bouter pour contenir les unités de Daesh. L'Iran a déjà plusieurs généraux sur le terrain dont trois ont été tués au combat. Il y a aussi les Kurdes, ceux d'Irak, ceux de Syrie, les Peshmergas, qui combattent Daesh (la Turquie est d'ailleurs furieuse à l'égard des Kurdes, qu'elle a déjà tenté de convaincre de s'opposer aux forces de Bachar el-Assad) et aspireraient à avoir un espace territorial qui dépasse même le kurdistan autonome, n'en déplaise à la Turquie, focalisée sur sa lutte contre le PKK (le parti indépendentiste kurde) et les groupes paramilitaires kurdes dérivés.

Nous avons affaire à une situation extrêmement complexe, à un conflit qui ne se réglera pas uniquement d'une manière aérienne, mais dont la dimension terrestre, très importante, inévitable, doit être prise en compte. Il y a une vraie volonté de rapport de force. L'Iran peut sérieusement intervenir au sol, la Russie aussi, l'Arabie saoudite et la Turquie ont également envisagé de déployer des unités en Syrie en réponse au déploiement russe ... Pour le moment, tout cela sommeille, est en «stand-by», n'est qu'un statu quo. Evidemment, on ne peut que souhaiter que cela ne se concrétise pas, que le sang ne coule pas davantage. Et à l'heure actuelle, le seul rempart fiable à une telle situation est la trêve.

RT France : La France a-t-elle réellement un rôle à jouer dans le processus du cessez-le-feu ?

P.L.P : Jean-Marc Ayrault a récemment déclaré que Paris était «très vigilant» sur la mise en œuvre «de bonne foi par toutes les parties concernées» de l'accord de cessez-le-feu. Si on s'en tient à cette affirmation, on pourra saluer sa qualité. Après, dire si nous serons en mesure de peser réellement dans les choix et les décisions des uns et des autres, je ne me permettrais pas de m'avancer de la sorte car cela serait hasardeux et prématuré. Nous, Français, payons encore les ratés du prédécesseur de Jean-Marc Ayrault, Laurent Fabius qui en 2013, était à deux doigts de faire intervenir les forces françaises contre le régime de Bachar el-Assad. Ses declarations, à l'époque - il avait dit que Bachar el-Assad «ne méritait pas d'être sur la Terre» - relevaient certainement d'une émotion très forte suite à la visite de camps de réfugiés et au vu de la détresse humaine qui avait éclaté au grand jour. Mais c'était une vison radicale et réductrice qui n'était pas clairvoyante et peu en lien direct avec la réalité sur le terrain. Aujourd'hui on voit bien toute l'ampleur, toute la complexité de la situation. Espérons que des décisons en sortiront pour nous faire avancer sur la construction d'une nouvelle Syrie. 

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