Pascal Boniface : «Les Saoudiens ont extrêmement peur d’être lâchés par les américains»

Source: AFP

Directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Pascal Boniface décrypte pour RT France les enjeux des tensions grandissantes entre l’Iran et l’Arabie Saoudite.

RT France : L’Arabie Saoudite et ses alliés ont coupé hier leurs relations avec l’Iran. Jusqu’où cette escalade peut-elle aller ?

Pascal Boniface : Certainement pas jusqu’au conflit armé, qui serait catastrophique pour les deux pays. Là, chacun veut montrer ses muscles et prouver à l’autre qu’il n’a pas peur de lui. En exécutant un dignitaire Chiite, l’Arabie Saoudite a sans doute voulu provoquer l’Iran, qui s’est rapproché de la communauté internationale avec l’accord sur le nucléaire du 14 juillet. Le problème, c’est qu’avec la mise à sac de l’ambassade d’Arabie Saoudite en Iran, c’est allé trop loin. Cette escalade, suivie hier d’une rupture diplomatique entre les deux pays est particulièrement grave en ce moment car celui qui profite le plus de ces divisions, c'est Daesh.

Celui qui profite le plus de ces divisions, c’est l'Etat islamique. 

RT France : Quelles peuvent être les conséquences de cette escalade ?

Pascal Boniface : Le problème, c’est que cela ajoute de l’huile sur le feu dans une région totalement déstabilisée qui a besoin plus que jamais d’un apaisement entre Riyad et Téhéran. Là, ça en rajoute une couche supplémentaire car cela accentue les tensions entre Sunnites et Chiites qui sont déjà très importantes. 

RT France : Pourtant cette rivalité ne se limite pas au schisme entre Sunnites et Chiites ?

Pascal Boniface : Absolument. Même si aujourd’hui, la rivalité entre l’Iran Chiite et l’Arabie Saoudite accentue les divisions entre les deux peuples, ce n’est pas la dimension religieuse qui est en jeu dans ce conflit - elle est très secondaire. Il s’agit d’un problème géopolitique, d’une lutte féroce pour l’hégémonie régionale. Sinon, les affrontements seraient bien plus anciens, car ce schisme remonte à des siècles ; or les problèmes sont relativement récents. C’est un clivage entre un régime qui se dit révolutionnaire et un autre qui se dit conservateur, entre une république et une monarchie, un pays Arabe et un pays Perse, et enfin entre un pays hostile aux Etats-Unis alors que l’autre leur est officiellement très lié. 

RT France : Pourquoi cette rivalité est-elle accrue en ce moment ?

Pascal Boniface : Parce que les Saoudiens ont extrêmement peur d’être lâchés par les américains et d’une nouvelle alliance entre Téhéran et Washington. Ils n’ont pas digéré l’accord de juillet sur le nucléaire iranien qu’ils ont vécu comme une menace, et ils redoutent que les Etats-Unis ne redeviennent proches de l’Iran, comme c’était le cas avant la révolution de 79 : n’oublions pas que dans les années 71/72, Nixon avait fait de l’Iran le gendarme régional du Golfe. Les Saoudiens ont peur qu’on revienne à cela. Ils veulent être la puissance dominante de la région et les Iraniens ont la même ambition : ils veulent recréer l’influence de l’empire Perse. 

RT France : Comment se positionnent les Occidentaux dans ce conflit ?

Pascal Boniface : On voit bien que les pays Occidentaux n’ont pas trop de moyens de contrôle sur cette situation. La guerre au Yémen en est un bon exemple : c’est la première fois que les Saoudiens s’engagent seuls et sans demander l’avis des Etats-Unis, - voire contre leur avis – dans un conflit. Donc on voit bien que les Etats-Unis ne bénéficient plus de l’influence qu’ils avaient avant à Riyad. De leurs côtés, même s’ils se rapprochent de Washington, les Iraniens ne sont pas prêts à leur demander de l’aide pour une médiation avec un de leur voisin. C’est plutôt un pays comme Oman qui pourrait servir d’intermédiaire. D’ailleurs vous remarquerez qu’en dehors des traditionnels appels au calme, les Occidentaux sont restés très silencieux. Ce sont des rituels dont on sait bien qu’ils sont sans effet sur le terrain ! Et les condamnations, qui n’ont pas été d’une grande vivacité envers l’Arabie Saoudite, sont révélatrices des relations qu’entretiennent de nombreux pays Occidentaux avec Riyad… 

 

Les condamnations, qui n’ont pas été d’une grande vivacité envers l’Arabie Saoudite, sont révélatrices des relations qu’entretiennent de nombreux pays Occidentaux avec Riyad 

 

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