Abdelmadjid Tebboune face au Hirak : le dialogue impossible ?

Abdelmadjid Tebboune face au Hirak : le dialogue impossible ?© RYAD KRAMDI Source: AFP
Photomontage : le président algérien Abdelmadjid Tebounne lors de son investiture, le 19 décembre / Des manifestants contestent le 20 décembre la légitimité de l'élection présidentielle (image d'illustration).

A peine élu à l’issue d’une présidentielle contestée, Abdelmadjid Tebboune a appelé à l’instauration d’un dialogue avec le mouvement de protestation populaire, le Hirak. Une offre que ses partisans ont immédiatement rejetée. Définitivement ?

2020 sera-t-elle l’année du dialogue en Algérie ? Alors que le mouvement de contestation populaire inédit – le Hirak – se poursuit sans faiblir, le voici face à une nouvel interlocuteur, Abdelmadjid TebbouneAssimilé par la rue à un des responsables politiques issus d’un «système» honni, le nouveau président ne peut compter sur la traditionnelle période de grâce. Et pour cause, son élection à la tête de l'Etat n’est guère l’expression d’une adhésion populaire. Les chiffres officiels sont à ce titre éloquents : s’il a certes remporté le scrutin dès le premier tour avec 58,13% des voix, l’abstention a atteint le record inégalé de 61,12%. D’autres chiffres mettent en exergue la défiance de la population vis-à-vis du nouveau locataire du palais d’El Mouradia : sur les 24 461 161 inscrits, un peu moins de cinq millions (4 947 523) ont voté en sa faveur, soit environ 20% des inscrits.

Si, à l’image de l’ancien homme fort du pays feu le général Ahmed Gaïd Salah, les autorités algériennes assurent que la tenue de l’élection présidentielle constituait l’unique voie permettant à l’Algérie de sortir de la crise politique, une bonne partie de la rue estime qu’elle n’est qu’un simulacre de démocratie. Ces deux positions radicalement opposées enterrent-elle pour autant définitivement un dialogue entre gouvernants et gouvernés ?

L’appel au dialogue d’Abdelmadjid Tebboune divise

Au lendemain de sa victoire à la présidentielle, Abdelmadjid Tebboune a appelé à l'instauration d'un dialogue avec le Hirak «afin de bâtir une Algérie nouvelle». Une offre accueillie favorablement par le Front de libération nationale (FLN) et le Rassemblement national démocratique (RND) – formations politiques ayant soutenu le cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika – mais avec méfiance, par de nombreux partis de l’opposition à l’instar de la formation islamiste du Mouvement de la société pour la paix (MSP) ou encore le Front des forces socialistes (FFS).

Quant à la réaction de la rue, elle est pour l’heure équivoque : «C'est soit vous, soit nous. Nous n'allons pas nous arrêter» ou encore «Nous n'avons pas voté et nous n'avons pas de président», pouvait-on entendre à Alger et dans d’autres villes du pays, le 20 décembre, au lendemain de l’investiture d’Abdelmadjid Tebboune. Mais évoquer le mouvement de protestation comme un bloc monolithique rejetant toute offre dialogue équivaudrait à éluder les débats qui le traversent actuellement et les pistes qui émanent en son sein en vue de résoudre la crise politique actuelle.

Si le mouvement n’a pas officiellement de représentants, quelques-unes de ses figures ont récemment mis en exergue certaines conditions pour l’instauration d’un dialogue avec le pouvoir.

Présent à Oran le 20 décembre pour prendre part à la manifestation hebdomadaire du vendredi, l’avocat et militant Mustapha Bouchachi a estimé au micro de Berbère TV  que le pouvoir devait au préalable «garantir la liberté d’expression et de manifestation», «d’informer» et procéder à libération de «tous les détenus d’opinion» avant d’envisager un éventuel dialogue avec le pouvoir.

Une position similaire à celle adoptée par Jil Jadid (Nouvelle génération), parti politique à l’initiative au cours de l’année 2018 de plusieurs rassemblements contre le cinquième mandat d'Abdelaziz Bouteflika. Pour Soufiane Djilali, président du parti, Abdelmadjid Tebboune devra être jugé «sur ses actes».

Le discours d’investiture lu par la nouvelle façade civile du système en place révèle un décalage flagrant avec la réalité du pays mise en lumière durant les 10 derniers mois

En revanche, d’autres formations politiques refusent catégoriquement de nouer un dialogue avec le président algérien : «En réalité, nous ne constatons aucun changement et il n’y aura pas de changement, car le pouvoir qu’incarne [Abdelmadjid] Tebboune s’inscrit dans le prolongement du précédent», estime Fethi Ghares, porte-parole du Mouvement démocratique et social (MDS), cité par El Watan.

Même tonalité du côté du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD). A l’issue de l’investiture d’Abdelmadjid Tebboune, son président Mohcine Belabbas a ainsi déclaré sur sa page Facebook : «Dernière séquence du théâtre électoral portant légalisation de l’usurpation de la fonction de président de la République, le discours d’investiture lu par la nouvelle façade civile du système en place révèle un décalage flagrant avec la réalité du pays mise en lumière durant les 10 derniers mois.»

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Un début de mandat décisif pour l'avenir politique du pays

Au-delà du dialogue qu'il a appelé de ses vœux, Abdelmadjid Tebboune s’est entre autres engagé à une «profonde» révision de la Constitution, qui serait soumise à un «référendum populaire». Dans ce sillage, il a annoncé que la nouvelle mouture restreindrait les prérogatives du chef de l'Etat et comporterait une nouvelle loi électorale censée moraliser la vie politique. Il a en outre promis un gouvernement sensiblement rajeuni avec une moyenne d’âge de «26-27» ans et une lutte sans merci contre la corruption. Si ces mesures sont censées apaiser la rue, le chef de l’Etat se sait attendu sur de nombreux autres dossiers, notamment celui portant sur le rôle de l’armée.

Celle-ci, incarnée pendant plus de 15 ans par Gaïd Salah, n’est guère restée muette lors de ces dix derniers mois. Bien que l'ancien chef d’état-major ait martelé que l’armée n’interférait pas dans le champ politique, la fréquence de ses apparitions sur la scène médiatique ont eu le don d'irriter ses opposants qui, depuis le début du mouvement de protestation, revendiquent : «Un Etat civil, non militaire».

Le président algérien partagera-t-il comme son prédécesseur le poste de vice-ministre de la Défense avec un militaire ou confiera-t-il cette fonction à un civil qui fera consensus au sein de la société ? Quelle place auront le FLN ou encore le RND, anciens alliés du président déchu, dans le futur gouvernement ?

Les décisions du chef de l’Etat qui affiche son souhait de rompre avec le passé seront scrutées de près par le Hirak dont la pression sur l’exécutif demeure aussi forte qu’au début de son apparition inattendue.

Malik Acher

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