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Pas de collusion russe pour Trump selon le rapport Mueller : la fin de la thèse du complot ?

Le procureur spécial Robert Mueller n'est pas parvenu, après deux ans d'une enquête fleuve, à démontrer un lien entre Donald Trump et la Russie. Pour autant, en France, cette thèse a été largement relayée par la presse... et l'exécutif.

Est-ce vraiment une surprise ? Au terme de deux ans d'enquête, le rapport du procureur spécial Robert Mueller, cité par le ministre américain de la Justice Bill Barr, est formel : il n'existe pas de preuve corroborant la thèse d'une collusion entre la Russie et les membres de l'équipe de campagne de Donald Trump au moment de l'élection présidentielle américaine de 2016.

Ce 24 mars, dans un courrier transmis au Congrès américain, Bill Barr l'a exprimé on ne peut plus clairement, extraits du rapport (qui doit encore être publié dans son intégralité) à l'appui : «Les investigations du procureur spécial n'ont pas déterminé que l'équipe de campagne Trump ou qui que ce soit d'associé à celle-ci se soit entendu ou coordonné avec la Russie dans ses efforts visant à influencer l'élection présidentielle américaine de 2016».

Le rapport n'infirme toutefois pas de façon catégorique la thèse d'une «interférence» supposée de la Russie dans l'élection, en maintenant la possibilité d'un «piratage» informatique du serveur de courrier électronique de l'équipe de campagne de la candidate malheureuse à l'élection présidentielle de 2016, Hillary Clinton. Là où les tenants d'une collusion russe entretenaient la confusion, Bill Barr explique en outre que le rapport de Robert Mueller établit un distinguo très clair entre deux volets : celui d'une accusation de collusion russe à l'adresse de Donald Trump d'une part, et un «piratage» russe, encore une fois sans avancer de preuves irréfutables. Rien de nouveau en réalité : le renseignement américain avait déjà admis en avril 2018 qu'il n'y avait aucune preuve d'une ingérence russe aux Etats-Unis en 2016.

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Deux ans de frénésie médiatique complotiste

Les conclusions de Robert Mueller signent-elles donc la fin de la bulle médiatique anti-Trump et de la théorie d'un complot russe contre la démocratie ? Ce nouveau rebondissement n'est pas le premier signe d'essoufflement de l'enquête à charge menée tant contre Donald Trump que contre la Russie en tant qu'agent étatique, un amalgame que les conclusions publiées ce 24 mars infirment.

Enième revers pour les partisans de la thèse d'une ingérence russe, Robert Mueller avait déjà, à l'occasion d'une intervention exceptionnelle dans le débat public, qualifié d'«inexactes» des informations de presse selon lesquelles Donald Trump aurait ordonné à son ancien avocat Michael Cohen de mentir au Congrès. La sortie du procureur spécial était d'autant plus remarquable étant donné le climat tendu entre celui-ci et Donald Trump à l'été 2018. En février dernier, la Commission du renseignement du Sénat américain concluait aussi, de guerre lasse, n'avoir pas découvert de preuve directe de conspiration russe dans la campagne de Donald Trump en 2016.

Et pourtant, malgré les fausses pistes et les impasses de l'enquête «russe», de nombreux titres de presse ont alimenté le feuilleton, durant près de deux ans, relayant chaque élément accréditant un complot ourdi par la Russie.

C'est d'ailleurs pour leur travail sur cette théorie de la collusion entre Moscou et l'équipe de Donald Trump qu'étaient récompensés le New York Times et le Washington Posten avril 2018 par le prestigieux prix Pulitzer. Faisant feu de tout bois, CNN publiait en octobre 2017 une enquête présentée comme exclusive affirmant très sérieusement que des «agents», prudemment présentés comme «liés à la Russie», auraient aussi détourné le jeu Pokémon Go, dans le but d'attiser les tensions raciales aux Etats-Unis... Les affirmations de CNN avaient alors été très vite reprises, parfois sans changer une virgule, par plusieurs médias influents, y compris en France. Si le site consacré aux nouvelles technologies Numerama avait fait preuve de prudence, L'Obs titrait sans hésitation, s'affranchissant du conditionnel : «La Russie a utilisé Pokémon Go pour attiser les tensions raciales».

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Mais le storytelling d'une ingérence russe s'est rapidement, et régulièrement, heurté au manque de preuves. En juillet 2017 déjà, le New York Times se voyait contraint de retirer de son site l'information erronée selon laquelle le renseignement américain aurait confirmé que la Russie se trouvait derrière le piratage du Parti démocrate en 2016. En juin 2017, brûlant de démontrer un lien entre Donald Trump et Moscou, la chaîne d'information internationale avait aussi accusé à tort un conseiller de Donald Trump, Anthony Scaramucci, d'avoir rencontré le représentant d'un fonds d'investissement russe. Preuve de l'intense activité de la presse sur le sujet, le site Wikileaks a publié ce 25 mars sur Twitter un top 10 des fausses informations diffusées par des grands médias sur le sujet.

 

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La presse française, Emmanuel Macron et la majorité présidentielle au diapason américain

Après la séquence électorale américaine de 2016, la Russie s'est retrouvée invitée, par l'équipe de campagne d'Emmanuel Macron, dans la campagne présidentielle française.

Le secrétaire général d'En Marche ! Richard Ferrand, aujourd'hui président de l'Assemblée nationale, dans un parallélisme étonnant avec Hillary Clinton, avait lancé l'offensive en février 2017, en évoquant «des milliers de cyberattaques» contre le site internet du mouvement politique créé par Emmanuel Macron. Plus tard, en mars 2017, Mounir Mahjoubi, alors responsable de la campagne numérique d'Emmanuel Macron, affirmait lors d'une interview donnée à la chaîne britannique Sky News que des cyberattaques s'étaient déroulées «au même moment, pendant la même période et au même rythme» que la publication de prétendues «fausses informations»... Ces affirmations avaient été fragilisées en juillet 2017 quand Guillaume Poupard, chef de l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI), avait déclaré qu'aucune trace de hackers russes n'avait été relevée lors des attaques informatiques relevées par l'équipe de campagne d'Emmanuel Macron.

Pour autant, aussi bien Emmanuel Macron que le gouvernement et la majorité présidentielle allaient persister dans leurs accusations contre la Russie. Dernier épisode en date, selon des propos rapportés par Le Point en février 2019, le président de la République aurait lié l'impact médiatique du mouvement social des Gilets jaunes et de l'affaire Benalla à une «manipulation» orchestrée «avec le concours d'une puissance étrangère».

De fait, la théorie du complot russe contre la démocratie américaine soutient, de l'autre côté de l'Atlantique, un fragile édifice rhétorique visant à accréditer une menace venue de l'étranger. En septembre 2018, un rapport présenté à la ministre des Armées Florence Parly présentait la Russie comme une menace pour la France. Reprenant les informations d'une presse américaine volontiers anti-Trump et antirusse, anticipant – à tort – des conclusions favorables à cette thèse de la part du procureur Mueller, le document avait été largement relayé dans la presse comme une preuve supplémentaire d'une supposée ingérence russe. «L’enquête menée par le procureur spécial Robert Mueller depuis mai 2017 a mis en évidence le rôle de la Russie dans ce qui semble donc être une ingérence», affirme ainsi en page 95 le rapport émanant du ministère des Affaires étrangères et de l'Ecole militaire.

Une conclusion qui paraît pour le moins hâtive, si l'on considère l'échec de Robert Mueller à démontrer, de façon définitive et indiscutable, des accusations qui, plutôt que la Russie, grèvent depuis deux ans le fonctionnement normal des institutions américaines.

Alexandre Keller

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