Pour la diplomatie européenne, la Turquie reste «clairement» un pays candidat à l'UE

Pour la diplomatie européenne, la Turquie reste «clairement» un pays candidat à l'UE© Murad Sezer Source: Reuters
Drapeaux turc et européen devant un hôtel stambouliote

Tandis que Bruxelles affirme que la Turquie est toujours candidate, celle-ci menace régulièrement de ne plus vouloir rejoindre l'UE. Une situation d'apparence ubuesque qui révèle la nature ambiguë de leurs rapports, entre interdépendance et méfiance.

Le 26 juillet, la Haute représentante de l'UE pour les Affaires étrangères Federica Mogherini et le commissaire européen à l'Elargissement Johannes Hahn, ont reçu Mevlut Cavusoglu et Omer Celik, respectivement ministres turcs des Affaires étrangères et des Affaires européennes. Organisée dans le cadre du «dialogue politique de haut niveau» entre les deux parties, cette rencontre a donné lieu à une déclaration pour le moins singulière de Federica Mogherini : «Clairement la Turquie est, et reste, un pays candidat.» Si les négociations entre Bruxelles et Ankara ont été officiellement entamées en 2005, elles ont rapidement été mises au point mort et plus aucune réunion n'a eu lieu depuis près de sept ans : la précision faite par Federica Mogherini apparaît alors presque anachronique. Et pourtant, l'UE, par la voix de sa représentante diplomatique, a tenu à arrondir les angles.

Le progressif naufrage du projet d'intégration turque dans l'UE

«La France et l'Europe ont tout intérêt à ce que la Turquie les rejoigne : on ne peut pas demander à un peuple de faire tant d'efforts et finalement le rejeter, ce serait une lourde responsabilité face à l'histoire.» C'est par ces mots que le président Jacques Chirac, en 2004, apporte le soutien plein et entier de la France à la Turquie dans sa démarche de candidature à l'Union européenne. Vantant les mérites d'un pays «laïc, moderne et en plein essor économique», le président français ne tarit alors pas d'éloges à l'égard d'Ankara, officiellement candidat pour adhérer à l'UE depuis 1999. Certains pays se montrent plus que frileux, notamment parce que la Turquie, pays à majorité musulmane, représenterait le pays le plus peuplé de l'UE. Ankara donne alors l'impression de courir après Bruxelles, qui semble se faire désirer.

A l'époque, le Parti de la justice et du développement (AKP), qui vient d'accéder au pouvoir en 2002, se revendique de la démocratie musulmane «comme d'autres se revendiquent de la démocratie chrétienne», selon la formule restée célèbre du président élu en 2007, Abdullah Gül. La Turquie entame des réformes politiques libérales qui semblent motivées par la volonté de donner des gages à Bruxelles. Les institutions religieuses non-musulmanes voient par exemple leurs droits élargis. Les condamnations pour insulte aux forces armées et au drapeau sont plafonnées à trois ans d'emprisonnement, contre six auparavant. Même le sujet sensible de la liberté de la presse semble de nouveau figurer à l'agenda des réformes de l'exécutif : la loi fixant les peines de prison pour les journalistes est modifiée afin de privilégier les amendes financières.

Depuis, bien de l'eau a coulé entre les deux rives du Bosphore. La nomination de Recep Tayyip Erdogan comme Premier ministre en 2003 propulse cet ancien maire d'Istanbul sur le devant de la scène politique nationale. Ayant fait ses armes politiques dans les milieux islamistes, le nouveau Premier ministre insuffle à l'AKP un nouvel élan. A la faveur de la spectaculaire embellie économique que connaît la Turquie au début des années 2000, l'inflation étant jugulée et les investissements étrangers commençant à affluer, Recep Tayyip Erdogan voit sa popularité monter en flèche et finit par être élu président en 2014. Son ambition : porter la Turquie, membre de l'OTAN et alliée des Etats-Unis, sur le devant de la scène internationale et en faire un acteur de premier plan, y compris en matière religieuse.

La guerre en Syrie, les accusations de complaisance envers le terrorisme, la répression de la tentative de coup d'Etat de juillet 2016 et la réforme constitutionnelle d'avril 2017 ont achevé de transformer l'image de la Turquie aux yeux de l'UE. Devenue peu fréquentable, la Turquie durcit le ton. Alors que l'horizon 2013 était encore d'actualité en 2007, plus personne n'envisage sérieusement une adhésion turque dans les prochaines années, mais Bruxelles comme Ankara continuent à faire semblant d'y croire, car les enjeux sont tout autres – et le rapport de force, cette fois, ne semble plus aussi clairement à l'avantage de l'UE... 

Une diplomatie dynamique de la Turquie qui inquiète les Européens

Au cours de la dernière décennie, Recep Tayyip Erdogan a sensiblement modifié l'orientation diplomatique de son pays, lui donnant une inflexion que l'UE considère suspecte. Sous l'impulsion d'Ahmet Davutoglu, ministre des Affaires étrangères devenu Premier ministre de Recep Tayyip Erdogan en 2014, Ankara a fait le choix de se tourner vers le monde musulman sunnite, préférant se poser en leader d'un ensemble transcontinental en plein essor plutôt qu'en éternel soupirant d'une UE où la place hypothétique qui lui serait concédée pourrait ne pas être à sa mesure. Sur le plan intérieur, l'exaltation des valeurs religieuses depuis quelques années, notamment par le biais de l'éducation, apparaît alors comme le corollaire de cette nouvelle identité.

Autre modification en profondeur de l'orientation diplomatique de la Turquie : les relations avec Israël, jadis excellentes et concrétisées par différents accords militaires, se sont considérablement dégradées depuis l'incident du Mavi Marmara en 2010. Ce navire affrété par une ONG turque pour apporter de l'aide humanitaire à Gaza avait alors été arraisonné par Tsahal au cours d'une intervention qui avait coûté la vie à neuf militants turcs. Depuis, Israël et la Turquie sont en crise ouverte et l'hostilité entre les deux Etats donne régulièrement lieu à des coups d'éclat médiatiques. Le 26 juillet encore, une passe d'armes verbale avait encore opposé les deux pays, l'un se comparant à l'Empire ottoman et l'autre lui rappelant que celui-ci avait disparu.

C'est enfin le rapprochement de la Turquie et de la Russie qui nourrit la méfiance envers Ankara des chancelleries de l'UE. Celles-ci paraissent s'agacer d'assister au réchauffement des relations entre deux puissances montantes poursuivant pourtant des objectifs distincts, notamment dans le dossier syrien – la Turquie continue d'exiger le départ du président Bachar el-Assad quand Moscou s'y oppose. Cette coopération se prolonge même de manière concrète par des relations militaires et commerciales : récemment, Vladimir Poutine a par exemple déclaré que la Russie envisageait de livrer un système de défense anti-missiles de type S-400 à Ankara. Même les événements tragiques, comme l'assassinat de l'ambassadeur russe en Turquie en novembre 2016, ont fini par devenir des symboles du dialogue entre les deux pays.

Un bras de fer aux airs de jeu de dupes

En apparence, les intérêts divergents entre l'UE et la Turquie se traduisent pas des tensions accrues. Symptôme du raidissement des rapports entre Bruxelles et Ankara, les polémiques se multiplient depuis quelques mois entre la Turquie et différents pays européens. Dernier exemple en date : le 5 juillet dernier, Peter Steudtner, un militant allemand des droits de l'homme, a été interpellé par les autorités turques, provoquant la colère d'Angela Merkel qui a dénoncé un acte «absolument injustifié». Le président turc, fustigeant l'«ingérence des Occidentaux», s'est alors indigné contre une «sinistre propagande» destinée selon lui à nuire à son pays.

Derrière l'hostilité apparente, la réalité semble plus contrastée. Si le président turc cultive volontiers son image sulfureuse, notamment afin de séduire l'opinion turque, les dirigeants de l'UE n'hésitent pas à lui emboîter le pas, profitant à leur tour de la résonance que prennent aisément leurs condamnations dans l'opinion européenne. Le 6 juillet, le Parlement européen a ainsi voté une résolution appelant la Commission et les Etats membres à suspendre officiellement les négociations d'adhésion de la Turquie sans délai. Immédiatement, le ministre turc des Affaires européennes, Omer Celir, a qualifié l'adoption de cette résolution de «décision scandaleuse», rappelant que Recep Tayyip Erdogan avait récemment promis un référendum auprès de son peuple sur la question de l'adhésion à l'UE. Chacun aurait pu prendre acte de la déclaration de l'autre, les deux semblant d'accord pour renoncer au processus d'adhésion : au lieu de cela, les deux parties ont ainsi donné l'impression de jouer à la perfection les rôles d'une pièce entendue d'avance.

En réalité, chacun trouve un intérêt à poursuivre ce petit jeu quelque peu répétitif. Si la Turquie ne croit probablement pas davantage à son adhésion prochaine à l'UE qu'elle ne la souhaite, elle tire cependant un certain profit de ce levier qui lui permet d'exister sur la scène diplomatique occidentale – et de s'y faire entendre. A l'inverse, lorsque Bruxelles brandit la menace d'une suspension de candidature, son indignation semble presque feinte, tant son intérêt consiste, au contraire, à ne pas compromettre ses relations avec Ankara. Comme le rappelait Emmanuel Macron le 25 mai dernier, après s'être entretenu avec Recep Tayyip Erdogan en marge d'un sommet de l'OTAN, «les intérêts convergent entre la France et la Turquie, notamment sur le plan commercial et industriel».

Entre diplomatie et communication, ce subtil mélange de chantage et de cynisme de part et d'autre semble pour l'instant convenir autant à l'UE qu'à la Turquie. Cette dernière n'hésite d'ailleurs pas à appliquer la même recette en d'autres circonstances, toujours avec le même objectif de se faire entendre des puissances occidentales. Une déclaration récente du ministre turc de l'Intérieur Süleyman Soylu en fournit un exemple éloquent : le 17 mars dernier, celui-ci menaçait l'UE de laisser plusieurs milliers de migrants traverser la Méditerranée pour se rendre en Europe. Prenant soin de faire vibrer la corde sensible de son interlocuteur européen, Ankara témoigne d'une certaine habileté qui peine néanmoins à cacher la position ambiguë dans laquelle elle se trouve vis-à-vis de l'UE. A bien des égards, c'est précisément sur ce point que la Turquie de Recep Tayyip Erdogan ressemble le plus à l'Empire ottoman de jadis.

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