«On est en train de crever» : au cœur de la mobilisation des «gilets jaunes» à Sedan (REPORTAGE)

«On est en train de crever» : au cœur de la mobilisation des «gilets jaunes» à Sedan (REPORTAGE)© Meriem Laribi / RT France
Rassemblement des manifestants dits "gilets jaunes" devant le centre commercial Leclerc, à Sedan, dans les Ardennes, le 17 novembre 2018.

Comme toute la France, Sedan, dans les Ardennes, a vu déferler une marée jaune ce 17 novembre au matin. RT France a rencontré ces manifestants calmes mais déterminés, et recueilli leurs témoignages. Chronique du ras-le-bol de la France «d'en bas».

Le rendez-vous était fixé à 8h du matin, le 17 novembre, devant le drive du supermarché Leclerc de Sedan, dans les Ardennes. Mais dès 7h, ils étaient déjà une bonne trentaine, bravant le froid et la fatigue. Le teint rosé par l'air gelé, ils arrivent à pied, en voiture et en tracteur, avec force sifflets et klaxons, dans la torpeur matinale de cette fin d’automne glaciale.

Comme partout en France, on ne pouvait pas les rater, ces gilets jaunes fluo d’automobilistes, marchant comme un seul homme. Coordonnés, enthousiastes, solidaires, des retraités, venus nombreux, aux enfants, en passant par les chiens, tout le monde était assorti en ce 17 novembre tant redouté par le gouvernement. C’est un mouvement citoyen, répètent à l'envi ceux qui ont participé à l’organisation.

Ici, contrairement à la ville de Charleville-Mézières, située à quelques kilomètres de là, on a déclaré les blocages à la préfecture. La décision a été votée dans des sortes d’assemblées populaires nées il y a deux ou trois semaines et qui fonctionnent de façon horizontale.

Macron ne sait pas ce que c’est que de vivre avec 700 ou 800 euros par mois

Toute la matinée, dans un mélange de calme et de colère contenue, les gens ont discuté, scandé des «Macron démission !», et échangé sur leur précarité respective. Un mot qui, ici, recouvre une réalité très dure.

Pour tous ceux qui sont là, le président de la République et son gouvernement vivent «hors sol», loin de la réalité des «Français d’en bas» : eux. D’aucuns font remarquer que «Macron ne sait pas ce que c’est que de vivre avec 700 ou 800 euros par mois et de ne manger que des patates pendant des mois». Il ne peut donc pas les comprendre.

En effet, dans cette petite ville de près de 20 000 âmes, on se sent à mille lieues des salons parisiens et des préoccupations des plus aisés. Raymonde n’en revient toujours pas de l'augmentation de salaire des conseillers de la secrétaire d'Etat Marlène Schiappa, pour qui 5 000 euros ne sont pas suffisants pour vivre.

La précarité au cœur du ras-le-bol

Francis, 80 ans, retraité, fait le pied-de-grue depuis 7h du matin : «J'ai commencé à travailler à 12 ans pour toucher maintenant une retraite de 700 euros par mois», remarque-t-il, amer. «Comment voulez-vous vivre avec ça? Nous les vieux, il faut qu'on meure. C'est ce qu'ils cherchent d'ailleurs», ajoute-t-il.

Pour Jacques, un retraité plus jeune aux traits tirés, les valeurs éthiques se perdent en France. «Un pays qui ne respecte plus ses aînés n'est plus digne de s'appeler démocratie», regrette-t-il : «Et je suis triste pour les générations à venir.»

Jean-François, grand, la quarantaine bien entamée, a perdu sa femme il y a 11 ans. Il touchait 430 euros de pension de réversion, puis on lui a retiré 50 euros de cette somme. Pour lui, c'est beaucoup, car cela représente de bonnes courses pour une semaine.

Délocalisations : «On se tire une balle dans le pied»

Dominique, 52 ans est magasinier cariste. Il a perdu son emploi en 2014 et depuis, il est intérimaire. «C'est la précarité», déplore-t-il. Son emploi à l'usine a été délocalisé en Pologne. Il fustige «l'Europe des patrons» qui permet d'avoir «une main-d'œuvre moins chère». «Ce sont les pays de l'Est qui récupèrent le boulot», s'indigne-t-il. «Et nous, on paie les pots cassés d'une politique européenne qu'on finance, en plus !» s'exclame-t-il. «On se tire une balle dans le pied. On finance une Europe qui nous a fait perdre notre emploi.»

Le désespoir est mobilisateur et lorsqu'il est mobilisateur, il devient dangereux

Penser le mouvement

Plus jeune, calme et réfléchi, Fabio, 35 ans, est membre des forces de l’ordre. Il est là dans le cadre de ses jours de congé. «Sans uniforme, je suis un simple citoyen», explique-t-il souriant et confiant.

Si sa situation économique est moins dramatique que celle des retraités et moins précaire que celle de son cousin Dominique, qui l’accompagne, il est tout de même là par solidarité. Il a participé aux réunions d’organisation de cette journée de mobilisation et tient un discours structuré. Il invite les organisateurs des «gilets jaunes» à construire un projet politique de grande ampleur, celui du passage à une VIe République. Pour lui, au lieu d'élire des gens sur les programmes qu'ils proposent, il faudrait que les élus appliquent des programmes écrits par les citoyens. Cela impliquerait «un changement profond des mentalités, et ça doit venir à travers une nouvelle République, et pourquoi pas la VIe», selon Fabio.

Poussant la chansonnette à ses heures perdues, Fabio cite le chanteur Daniel Balavoine : «Le désespoir est mobilisateur et lorsqu'il est mobilisateur, il devient dangereux», prévient-il. «C'est une phrase qui m'a marqué, elle est très actuelle.»

«Le gouvernement doit comprendre que les gens et les jeunes notamment vont finir par virer du mauvais côté parce qu'ils n'auront plus d'autre solution», rappelle cet employé des forces de l'ordre.

Débordements ?

A Sedan, il n’y a pas eu de blessés graves, comme dans certains autres endroits de France, mais un jeune homme a été renversé par une voiture qui a voulu forcer le barrage filtrant mis en place. Il s’en sort avec quelques bleus sans grande gravité.

Globalement, les automobilistes ont joué le jeu. Toutes les dix minutes, les «gilets jaunes» laissaient passer quelques voitures et pour ceux qui avaient des urgences, il n’y avait aucune attente. Jean-Yves arrive au rond-point du blocage. Il sort de sa nuit de travail au Luxembourg. Il ne rêve que de rejoindre son lit, mais prend son mal en patience. Il soutient le mouvement.

En revanche, un automobiliste stoppé par le barrage filtrant n’a pas accepté d’attendre une seconde. Pris de colère car, selon ses dires, il devait emmener sa mère à l’hôpital, il est immédiatement sorti de sa voiture, empoignant et faisant tomber à terre un «gilet jaune». «C’est pas Macron que tu fais ch*er, c’est moi», hurle-t-il à l’adresse du manifestant. Les autres, pour calmer les choses, le laissent immédiatement traverser le rond-point qui mène à l’hôpital.

Mouvement de «beaufs» et de «fachos» ?

Echappant aux syndicats et aux partis politiques, la vague des «gilets jaunes» a été brocardée par un certain nombre de personnalités, à l'instar du journaliste Jean Quatremer, qui l'a qualifiée de mouvement de «beaufs [...] largement d'extrême-droite».

Faux, rétorquent les «gilets jaunes» de Sedan. «C’est un mouvement apolitique», «on est tous concernés», «ceux qui disent ça de nous ne doivent pas souffrir de la précarité dans laquelle on vit», se justifient-ils.

Pour Catherine, les «gilets jaunes» se battent pour l'ensemble du peuple français. Pourquoi ? «On est en train de crever, en fait», n'hésite-t-elle pas à lancer.

Meriem Laribi

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