Par Philippe Migault Tous les articles de cet auteur
Philippe Migault est directeur du Centre européen d'analyses stratégiques, analyste, enseignant, spécialiste des questions stratégiques.

La Chinafrique, une réalité qui prend corps

La Chinafrique, une réalité qui prend corps© Siphiwe Sibeko Source: Reuters
Le président chinois Xi Jinping, lors d'un forum sur la coopération Chine-Afrique à Sandton, près de Johannesburg, en Afrique du Sud, le 4 décembre 2015 (illustration)

Et si la Françafrique était morte ? L'expert en défense Philippe Migault, revenant sur le déclin européen et l'inefficacité américaine en Afrique, explique pourquoi et comment le continent est en train de passer sous influence chinoise.

La nature a horreur du vide. Cela se vérifie depuis quelques années déjà en Afrique. Les anciennes puissances coloniales ont, pour l’essentiel, déserté le continent. Les Britanniques n’ont plus avec leurs anciens dominions du Commonwealth que des liens économiques ou connexes aux dynamiques migratoires. Belges et Portugais se sont repliés sur leurs frontières, ne conservant pour l’essentiel de l’Afrique, hormis quelques de réminiscences nostalgiques empruntes de saudade, que le souvenir d’une décolonisation violente et ratée. Les Français, enfin, s’entêtent à maintenir un semblant de pré carré en Afrique subsaharienne, de l’Atlantique au Tchad. Mais les succès tactiques indéniables de l’opération Barkhane ne sauraient faire illusion longtemps. La France, peu à peu, s’en va, elle aussi, abandonnant la place à plus puissants qu’elle : Américains, Russes et Chinois.

L’influence américaine sur le continent noir, basée sur le triptyque dollar-évangélisme-intervention armée, est bien connue. Fréquemment ignorante des réalités africaines, elle pèche souvent par maladresse, les Africains ne nourrissant par ailleurs guère d’illusions sur le désintéressement de la Maison Blanche à leur égard. Obama, Bush ou Trump : ils ont bien compris que peu importe la couleur de celui qui s’adresse à eux. Bonnet blanc et blanc bonnet, les présidents américains n’ont qu’une stratégie depuis 1945 : récupérer l’héritage colonial européen

La Chine entend désormais ancrer durablement sa présence en Afrique

Russes et Chinois, en revanche, disposent en Afrique d’une cote de sympathie bien meilleure.

Les premiers sont de plus en plus présents sur place par le biais, notamment, des marchés de l’armement et des hydrocarbures, parce qu’ils sont toujours perçus comme les héritiers de l’Union soviétique et de son soutien au combat anti-colonial.

Les seconds disposent de moyens quasi-similaires à ceux des Etats-Unis, capacités financières, militaires, technologiques, qu’ils mettent au service des régimes en place sans, parallèlement, prétendre au moindre magistère moral. Désireuse d’acquérir en Afrique les terres agricoles et les matières premières indispensables à sa croissance économique et démographique, la Chine y trouve aussi un marché en pleine explosion démographique, assoiffée de ses produits à bas prix. Désormais partenaire commercial de référence du Continent, Pékin pousse ses feux auprès de ses partenaires traditionnels – l’Afrique du Sud, 25% du PIB africain, avec laquelle les échanges n’ont cessé de se développer à l’époque où la notion de BRICA faisait encore sens – mais aussi avec des Etats moins développés mais prometteurs, compte tenu de leurs richesses naturelles. Commerce, transferts de technologie, diplomatie…, la Chine, consciente de se trouver, une fois encore, confrontée aux ambitions américaines, entend désormais ancrer durablement sa présence en Afrique en s’érigeant en facteur de stabilité politique par les armes.

La Francafrique est morte, ou moribonde. La Chinafrique ne sera pas nécessairement plus vertueuse, ni plus émancipatrice

C’est le sens du premier forum sino-africain sur la défense et la sécurité qui s’est ouvert avant-hier à Pékin. Réunissant des représentants de plus de 50 Etats, ce sommet, qui se poursuit jusqu’au 10 juillet, est l’occasion pour les dirigeants politiques et militaires chinois de resserrer les alliances, d’en créer de nouvelles, en proposant des outils de coopération ad hoc en fonction des besoins spécifiques de leurs partenaires. La Chine propose son assistance aux forces armées locales par l’envoi de conseillers militaires. Elle permet la mise sur pied d’unités rapidement opérationnelles grâce à des livraisons d’armes à la fois simples d’emploi, rustiques et efficaces, allant du fusil d’assaut à l’hélicoptère. Le tout sans se soucier d’aucune des règles de bonne conduite –corruption, embargos, droits de l’homme…- que s’imposent les Occidentaux. Ce qui ne l’empêche pas, par ailleurs, de jouer aux honnêtes courtiers sur le continent entre belligérants par le biais de troupes spécifiquement formées au maintien de la paix.

Disposant désormais d’une base militaire permanente à Djibouti, ancienne chasse gardée française, aux côtés de l’armée américaine, la Chine est en train, peu à peu de se tailler un Empire. Un Empire commercial, financier, agricole, conquis sans déploiement de troupes, sans effusion de sang. Un Empire post-moderne en somme.

Mais il n’est pas certain que les Africains aient lieu de se réjouir de cette douce emprise. Car les Chinois suscitent déjà de fortes réactions de rejet en Algérie, en Afrique de l’Ouest. Aussi peu respectueux de l’environnement que des populations locales, ils s’imposent, avec le soutien des élites locales. La Francafrique est morte, ou moribonde. La Chinafrique ne sera pas nécessairement plus vertueuse, ni plus émancipatrice.

Lire aussi : Que fait l'armée chinoise en Afrique ? (VIDEO)

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