Par Philippe Migault Tous les articles de cet auteur
Philippe Migault est directeur du Centre européen d'analyses stratégiques, analyste, enseignant, spécialiste des questions stratégiques.

France-Allemagne : la grande illusion

France-Allemagne : la grande illusion© Axel Schmidt Source: Reuters
Angela Merkel et Emmanuel Macron

A l'occasion de la visite d'Emmanuel Macron à Berlin, le spécialiste des questions de défense Philippe Migault décrypte pour RT France les raisons de l'accord impossible entre Paris et Berlin sur les questions de défense.

En visite à Berlin aujourd’hui, Emmanuel Macron espérait convaincre Angela Merkel d’adhérer à son projet de coopération franco-allemande renforcée en matière de défense. On ne sait, à l’heure où ces lignes sont écrites, s’il y a eu la moindre avancée, la moindre concession allemande – autre que symbolique – sur ce point. Mais on peut, sans trop de risques, parier sur la négative. Car le président de la République française, qui désire incarner une rupture avec «le monde du passé», doit composer dans ce dossier avec une kyrielle d’obstacles hérités des histoires militaires respectives de la France et de l’Allemagne.

Totalement étranger au monde des armes, des soldats et de la guerre – né en 1977, il n’a pas effectué son service militaire – Emmanuel Macron, ardent partisan de la construction européenne et de la mondialisation, s’inscrit dans une vision post-moderne des relations internationales. Estimant clos l’ordre westphalien, considérant de toute évidence la Nation et l’Etat comme des cadres dépassés, il juge son projet concevable aux yeux de responsables politiques allemands, rejetant plus que lui encore le projet national au profit de la construction européenne. Mais il fait totalement fausse route.

En premier lieu parce que l’Allemagne n’est pas libre de son destin. En second lieu, parce qu’elle ne veut pas l’être.

Pas libre de son destin parce que l’Allemagne, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, s’est reconstruite d’emblée dans un cadre atlantiste. Elle est née de la guerre froide. Les Alliés n’ont pas rassemblé administrativement leurs trois zones d’occupation en 1947-1948 par bonté d’âme, volonté de démontrer aux Allemands leur pardon, très loin d’être concevable trois ans seulement après la mort d’Hitler. Ils ont porté la République fédérale d’Allemagne sur les fonts baptismaux dans un seul et unique objectif : s’assurer de l’irremplaçable expertise militaire allemande contre l’ennemi soviétique. Konrad Adenauer, désireux de présider à la renaissance de la nation allemande, l’avait parfaitement compris. Conscient que son peuple demeurerait source de peur, de méfiance et de ressentiment pour des décennies, il a endossé la renaissance de l’armée allemande, loin de faire l’unanimité dans son pays et en Europe, afin d’assurer la résurrection de l’Allemagne. Fille de l’OTAN, elle ne peut, en conséquence, concevoir de s’en émanciper.

Pour des raisons pratiques bien sûr : près de 70 ans après la création de l’Alliance Atlantique, les militaires allemands, contrairement à leurs homologues français, qui ont fréquemment agi hors du cadre Otanien, ne connaissent pas d’autres procédures, d’autres modes d’action hors coopération, que ceux qu’ils ont développés dans le cadre de l’Alliance. Pour des raisons budgétaires ensuite : qui dit nouveau cadre, dit nouveaux investissements. Or la grande coalition CDU-CSU-SPD à la tête du pays ne consent qu’à contrecœur à augmenter ses dépenses de défense. Elle ne va certainement pas accepter de consacrer un euro à un projet fumeux avec les Français.

L’inconscient collectif allemand demeure imprégné de culpabilité

Pour des raisons, surtout, relevant de la psychiatrie, raisons qui dictent aux Allemands leur volonté d’impuissance, leur refus d’être libres.

L’inconscient collectif allemand demeure imprégné de culpabilité. Les Allemands sont convaincus que le totalitarisme demeure en germe dans leur peuple, n’attendant, pour se réveiller, que les circonstances qui lui permettront de s’épanouir sur le terreau fertile que constituent les traits de caractère qu’ils partagent fréquemment, l’ordre, la discipline, l’organisation et le conformisme, tout ce qui fait la Deutsche Qualität. Ils veulent un cadre, une puissance tutélaire, les tenant discrètement en bride courte, leur interdisant de retomber, à tout jamais, dans leurs vieux démons. Ce cadre c’est l’OTAN. Ce cadre c’est l’UE. Et tout ce qui peut sembler s’en dissocier, comme un couple franco-allemand qui se voudrait locomotive de la défense en Europe, est à bannir. Barbara Kunz, chercheuse de l’Institut français des relations internationales (IFRI) l’a parfaitement résumé dans une analyse parue aujourd’hui chez nos confrères des Echos

La France demeure une nation guerrière

Mais cela va bien au-delà d’un simple désaccord sur le cadre juridique et institutionnel – UE, OTAN, PESCO… – au sein duquel la coopération franco-allemande de défense doit prendre place.

La France demeure une nation guerrière. Indochine, Algérie, opérations extérieures permanentes en Afrique, ont jalonné toute notre diplomatie de l’après-guerre. La guerre froide achevée, l’histoire ne s’est pas finie pour autant, comme se l’imaginaient les lecteurs de Fukuyama s’illusionnant sur le triomphe définitif de leur modèle libéral-libertaire. Première guerre du Golfe, Somalie, Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Libye, Mali, Syrie… Nous sommes en guerre en permanence. Avec pour corollaire un instrument militaire efficace. Il est de bon ton, dans une certaine fraction de l’opinion publique française, de railler les armées, de considérer nos soldats comme les dignes successeurs des vaincus de 1940, défaite sur laquelle il y aurait pourtant beaucoup à dire. Mais les faits sont tout autres. Combat proven, l’armée française a atteint un niveau de professionnalisme que lui reconnaissent tous ses homologues de l’OTAN, y compris nos chers frères ennemis britanniques.

Membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies, détentrice de l’arme atomique, remettant dans les faits la décision de la guerre et de la paix dans les seules mains du chef de l’Etat, la France – à l’échelle de l’Union européenne – demeure un géant militaire. Ses troupes cultivent encore les vertus guerrières : honneur, tradition, discipline, excellence, patrie, sens du sacrifice etc., valeurs dans lesquelles de nombreux Français se reconnaissent encore. Si la Légion étrangère recueille chaque année le plus d’applaudissements le 14 juillet sur les Champs-Elysées, c’est parce qu’elle incarne parfaitement cette mystique du devoir.

L’Allemagne, elle, a ces notions en horreur. Terrorisée par toute perspective d’un exercice solitaire du pouvoir, elle dénie toute autonomie en matière militaire à ses chefs d’Etat. Contrairement au président de la République française, la chancelière allemande ne peut décider d’aucune opération armée sans l’accord de son Parlement, lequel veille toujours à encadrer les règles d’engagement de ses forces par un faisceau de caveats les rendant relativement inutiles au sein d’une coalition. Nation énervée, au sens propre du terme, par 70 années de lavage de cerveau sur le mode «plus jamais ça», elle refuse le combat. Son armée est à son image. La Bundeswehr, quoique pensée, construite, dirigée, par les officiers supérieurs de la Wehrmacht ayant pu, ou su, prouver leur non-compromission avec le nazisme, ne devait en aucun cas être l’héritière de l’armée d’Hitler, ni même de celle de la République de Weimar ou de Guillaume II.

Rejetant aussi bien le militarisme nazi que ses prédécesseurs wilhelminien et prussien, elle se veut un espace démocratique au sein duquel le soldat allemand conserve toutes ses prérogatives et tous ses privilèges de citoyen. Pas de drill, pas d’obéissance aveugle, même pas de violence : l’armée allemande, depuis 1945, se cantonne à une attitude strictement défensive. Reposant encore largement sur la conscription, garde-fou contre l’improbable résurrection d’une caste de professionnels susceptible de se réclamer de l’héritage des Junkers, elle demeure l’arme au pied, y compris en zone de guerre. Des milliers de soldats allemands sont intervenus depuis la fin de la guerre froide sur différents théâtres d’opérations, Kosovo, Mali, Afghanistan... Ils ont perdu des hommes, subi le feu. Mais ils se sont toujours interdit toute opération offensive de grande ampleur, se limitant pour l’essentiel à des missions de formation de personnels, de soutien logistique…

Français et Allemands n’ont pas les mêmes besoins en matière de défense

Ne s’accordant ni sur la légitimité de la violence d’Etat, ni sur leurs visions stratégiques, Français et Allemands n’ont pas les mêmes besoins en matière de défense. Ils n’ont pas les mêmes capacités, tant du point de vue opérationnel que militaro-industriel. Prôner une coopération étroite et fructueuse dans ce domaine relève du vœu pieux, de l’affichage politique, de la gesticulation diplomatique. Ce serait le mariage de la carpe et du lapin.

D’autant que si l’Allemagne n’est plus une guerrière, elle n’a pas abdiqué pour autant son orgueil. Dans son livre blanc de 2016, elle revendique un «rôle d’acteur central en Europe» en matière de défense. Les Allemands n’entendent plus être nos seconds, comme ils ont pu l’être au cours de la guerre froide. Le schéma était alors simple. Les Soviétiques étaient aux portes de Hambourg. Face à la menace, des troupes françaises stationnaient en permanence en Allemagne. «Vainqueurs» en 1945, nous tendions fraternellement la main aux «vaincus» d’hier pour conjurer le péril commun. En contrepartie de cette amitié généreuse, signifiant un pardon implicite, nous avions la haute main sur les programmes d’armement communs. Les Allemands finançaient, nous dirigions.

L’Allemagne nous dicte en bien des points notre politique économique, secondée par des «élites» toujours subjuguées par les modèles étrangers

Ces temps sont révolus. Nos troupes sont repassées de l’autre côté du Rhin. L’Allemagne nous dicte en bien des points notre politique économique, secondée par des «élites» toujours subjuguées par les modèles étrangers. Et les industriels de la défense allemands ont retrouvé leur superbe de l’ère Krupp. Lorsque leurs homologues Français leur proposent un partenariat, ils répondent de plus en plus fréquemment par une fin de non-recevoir. Ou bien expriment des exigences telles qu’un accord s’apparenterait à une capitulation de la partie française, à sa relégation au rôle de second.

Certains, côté Français, sont tentés d’accepter ces diktats. Une avancée dans le domaine de la coopération européenne, ayant la France à sa source, demeure un excellent coup du point de vue du marketing politique. Et le vieux fantasme de «l’Airbus de la défense», qui s’est pourtant traduit par les ratés retentissants des programmes A400M et Eurofighter, a la vie dure.

Mais on ne peut concevoir les partenariats avec les industriels de la défense allemands qu’avec les plus grandes précautions. Nous y reviendrons la semaine prochaine, à l’occasion du salon de l’aéronautique de Berlin.

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